Mardi 1er janvier 1918. - On s'habitue au froid. Je descends
au village de Bures. Dans la cave d'une maison un chat sauvage
se ramasse en boule, prêt à bondir. Ses yeux lumineux
me fixent férocement. Je l'abats d'un coup de feu.
A midi soupe chaude.
Dans la nuit, garde au P.P. central. Le petit poste, une baraque
de planches à la lisière d'un bois. C'est la guerre
de 1870. Deux hommes se reposent à l'intérieur près
d'un feu de bois, deux autres veillent dehors, debout, face à
la plaine.
Dandou est chef de poste. On se relève toutes les 4 heures.
Le froid est si vif qu'on ne peut rester immobile. On chausse
d'énormes bottes de toiles caoutchoutées, à
semelles de bois. Elles sont si lourdes qu'elles nous rivent au
sol et rendent impossible un déplacement rapide. Sans elles,
l'immobilité dans la neige durant 4 heures serait impossible.
La tête est emmaillotée dans un cache-nez de laine,
le casque recouvrant le tout.
Il neige peu, mais la plaine est sinistre. Le ciel est gris et
du sol s'élève une clarté diffuse. Pas un
souffle d'air, mais l'atmosphère brûle la peau par
sa température sèche et glaciale.
Le froid ne diminue en rien la vigilance. Secteur de patrouilles,
de guet-apens, où l'ennemi use de microphones, qu'il place
la nuit devant nos réseaux de barbelés.
Mercredi 2 janvier 1918. - Rafales d'obus. De garde toute la nuit, devant l'abri. De temps à autre une fusée à parachute éclate et descend lentement, le paysage scintille sous la lueur magnésienne. Des oiseaux de nuit au vol argenté, fuient effarouchés.
Jeudi 3. - Le froid est de plus en plus vif. Dans les
postes des feux brûlent. Les petites fumées décèlent
leur présence sans discrétion. Il en est de même
chez l'ennemi. C'est notre consolation.
Nous descendons à Bures faire du bois. Les poutres des
maisons sont descendues et débitées c'est un excellent
combustible et il est vain de le laisser perdre.
La nuit, garde au P. P. de l'aile droite ; c'est le plus isolé,
le plus dangereux. Devant nous des marais gelés. Les patrouilles
ennemies peuvent les traverser. Il y a quelques jours, ce même
poste occupé par des Territoriaux a été enlevé
par une forte patrouille boche.
Quelques coups de feu dans la nuit.
Vendredi 4 janvier. - La neige ne cesse de tomber et ça
devient monotone. On s'occupe à entretenir les tranchées
et la propreté la plus complète est exigée.
Les habitudes de la caserne reviennent au galop.
Dans l'après-midi, le soleil fait une timide apparition.
Un moment un air rosé a teinté le tableau hivernal,
puis le voile gris est retombé.
L'ennemi nous salue par une rafale de 77. On se demande pourquoi.
Le Colonel Berthoin suivi du Commandant Halarey et du Lieutenant
Donion est venu inspecter les lignes.
Nuit de garde au P. P. Bihan, celui du centre. A gauche la 12e
escouade occupe un poste sous la responsabilité du caporal
Cluzeaux. Je vais leur rendre visite. Toute l'escouade est plongée
dans un sommeil profond. Je sais bien qu'il y a 50 mètres
de barbelés devant eux, mais je trouve cette insouciance
un peu forte. Ce sont tous des anciens.
Samedi 5. - Froid toujours très vif. Le nez et
la bouche sont les seules parties du corps au contact de l'air.
Le Général Guignabaudet est venu lui aussi visiter
les lignes. Sommes-nous donc un secteur tellement intéressant
?
Dimanche 6 janvier. - Dans la matinée le bruit
court que le général Mangin est aux petits postes.
Nous en rigolons tous - c'est si peu vraisemblable...
Suis de corvée pour porter une caisse de grenades au P.P.
Bihan et dans le boyau je croise une file d'officiers. Ils remontent
vers l'abri. Je pose ma caisse et me fige au garde-à-vous
contre la paroi.
Le général Mangin - car c'est bien lui - me fixe
de ses yeux perçants :
- Où vas-tu ainsi ?
- Au petit poste, mon Général, porter des grenades.
- Ah ! Ah ! du dessert pour les boches.
- Es-tu bien nourri à la compagnie ?
- Très bien, mon Général.
- L'abri est-il convenable ?
- Très convenable, mon Général.
- C'est bien... vas au petit poste
Plein d'émotion, je laisse passer la file de généraux
et d'officiers supérieurs, qui sourient en passant.
Au P.P. je trouve les camarades encore émus de cette visite
inattendue. A l'abri, la section est surexcitée, chacun
a vu Mangin et Mangin a parlé à chacun.
- J' te dis qu'à moi il m'a serré la main ; et à
moi, s'écrie Drouin, y' m'a dit : Hein! mon gars, t'es
mieux ici qu'à 344 !
Toute la journée on a mille détails sur cette visite.
Mangin est le dieu du jour.
Le soir je rejoins le P.P. Bihan gardé par mon escouade.
Dans le boyau, un frou-frou lointain attire mon attention, puis
un chuintement énorme s'amplifie, terrifiant. Je me plaque
au sol et le gros noir tombe sur le parapet, juste au-dessus de
moi. La tranchée s'éboule, le clayonnage a fléchi
et obstrue le passage. Je saute d'un seul bond l'obstacle et arrive
essoufflé au P. P.
Mes camarades sont agités. Il est tombé 4 obus autour
du P.P., un à chaque angle d'un carré de 40 mètres
de côté. C'est à n'en pas douter un tir d'encadrement.
L'ennemi ajuste son tir pour un éventuel coup de main.
Discussion très animée sur le parti à prendre.
Pas question de se replier vers l'abri, le tir de barrage l'interdirait.
Il faut trouver très près une cachette, car le but
de l'ennemi est de nous enlever vivants, tous les cinq.
Bihan, propose de monter dans les arbres. Wanlin est contre. Risque
d'être amoché par l'artillerie. Je propose de tenter
le repli sur l'abri, on ne lutte pas à 5 contre 50 Stoßtrupen.
Thépaut qui fouillait depuis un moment revient triomphant
: Vous en faites pas les gars, j'ai trouvé à 50
mètres d'ici, une cave dans une maison ; on y rentre par
une trappe.
En effet vers le village, nous trouvons une cave solide accessible
par une trappe dallée. En cas de coup de main, dès
la fusée rouge lancée, on se réfugiera ici.
Un risque : un obus sur la maison et nous sommes emmurés.
La nuit est arrivée et il neige à gros flocons.
Wanlin prend la garde le premier. A l'intérieur de la cabane
bien close, nous veillons. Un petit feu entre nos jambes jette
une légère lueur et un peu de tiédeur. Têtes
penchées sur la flamme nous écoutons le grand silence.
Va-t-il être brutalement déchiré par la tornade
de fer ?
Voici mon tour de garde. Je trouve Wanlin immobile sous la neige.
Je chausse à mon tour les grosses bottes de caoutchouc
qui me fixent au sol. La nuit est très noire niais le sol
neigeux irradie une légère clarté. Je ne
distingue cependant pas les piquets de barbelés. Devant
la visière de mon casque, de grosses houppes blanches descendent
lentement.
Dans les barbelés en face, un léger bruit ! Est-ce
une illusion ? J'ai bien entendu le bruit d'un fil métallique
que l'on frôle. Dois-je alerter le poste ? mais mon imagination
est déjà au travail. Je vois l'ombre humaine, la
longue cisaille prête à couper les fils - vais-je
tirer ? Mais déjà la peur, l'horrible peur me serre
la gorge, crispe mes mains sur le fut du fusil, m'immobilise comme
une bête traquée. Lentement je me suis glissé
vers la cabane et les 4 hommes se joignent à moi, cous
tendus, haletants... pas un bruit.
A minuit Thépaut me remplace. A 2 heures c'est au tour
de Joutel et à 6 heures du matin nous respirons, détendus,
souriants.
Lundi 7. - Repos toute la journée et je reste couché
dans mon lit de treillis, enroulé dans les couvertures,
pieds déchaussés. Malgré le poêle qui
rougit à blanc, le gourbi conserve plusieurs degrés
au-dessous de zéro. Au-dessus de moi, mon voisin se gratte
furieusement toute la journée. Il se gratte en grognant
d'énervement, les totos eux aussi doivent avoir froid.
A la nuit, garde au P.P. Bihan. Nuit impénétrable.
Mon tour de garde arrive à 2 h. du matin. Tout est calme,
de loin en loin un coup de canon. Cette fois-ci j'entends un bruit
très net dans les barbelés, quelqu'un semble empêtré
dans les fils et cherche à se dégager. Je repère
bien la direction car le grincement du fer ne cesse pas. Je tire.
Au coup de feu, le poste entier arrive et tire. Nous jetons des
grenades OF et pendant quelques secondes les flammes rouges zèbrent
les ténèbres.
Puis c'est de nouveau le silence - plus le moindre bruit. Au jour
nous discernons le cadavre d'un énorme sanglier pris dans
le premier réseau de barbelés.
A Verdun un pareil incident aurait déclenché une
tornade de fer.
Mardi 8 janvier. - Ce soir, le 23 nous relèvera.
Journée calme occupée aux préparatifs de
départ. Couvertures et toiles de tente sont ficelées
sur le sac. Il neige toujours.
A 9 h. du soir la relève arrive et partons vers l'arrière
à travers de vastes plaines blanches qui craquent sous
les souliers lourds. Le village abandonné de Bauzemont
est traversé et cantonnons à Valey pour 9 jours.
Mercredi 9. - La Compagnie est installée dans
des baraques sur la route de Valey à Einville. Pour lutter
contre le froid on reste couché, mais dans l'immobilité
les totos nous dévorent.
Le lieutenant Barcelot est revenu de son stage et reprend le commandement
de la section.
Jeudi 10. - Armés de pioches et de pelles travaillons
sous les ordres d'un officier du Génie à organiser
la défense du village. On creuse des sapes et des tranchées.
Dispute professionnelle entre Barcelet et l'officier du 1er Génie.
Les deux officiers échangent leurs points de vue avec sécheresse.
Barcelot est élève de l'Ecole des Mines et il n'entend
pas recevoir de leçons même de la part d'un officier
du Génie.
Jusqu'au 17 janvier nous creusons dans la neige et dans la boue.
Le poilu des tranchées est bon à tout faire. Si
la mort ne veut pas de lui, il doit de toute manière en
" baver " pour que sa carcasse ne connaisse pas de repos.
Jeudi 17. - Départ à 7 heures du matin. Nous
allons au secteur des Jumelles d'Aracourt. Il s'agit de deux gros
mamelons situés à l'ouest de ce village.
Ces deux bosses sont fortifiées et chacune d'elle est traversée
par un tunnel de 100 mètres, solidement étayé,
éclairé électriquement par un groupe électrogène.
L'entrée de chaque tunnel donne vers nos arrières
et la sortie vers l'ennemi. ces deux positions séparées
par une légère dépression sont à 200
mètres l'une de l'autre. Une tranchée profonde ceinture
le tout.
La Compagnie entière occupe toute la position. Les 1re
et 2e sections sont dans la Jumelle est, celle qui domine le village
d'Aracourt. Les 3e et 4e sections sont dans l'autre tunnel.
Nous avons relevé une Compagnie du 42e R. I. Nous occupons
des chambres éclairées qui donnent sur le couloir
souterrain. Sous les voûtes basses, fortement charpentées
et ruisselantes d'eau, c'est un grouillement confus d'hommes qui
entrent et qui sortent ; l'atmosphère y est lourde et saturée
de toutes espèces de relents. Odeur d'hommes mouillés,
de moisis et d'urine.
Vendredi 18. - Garde à la sortie nord. L'ennemi
est sur les coteaux, en face, à 2 km. Devant nous une plaine
où serpente un ruisseau.
Le pays a peu souffert de la guerre. Comme à Bures c'est
un secteur calme. Au niveau des tunnels une robuste tranchée
aux parois de planches entoure les Jumelles. En bas de la pente,
les petits postes avec leurs réseaux épais de barbelés.
Sur la sortie sud, vers nos arrières, une baraque abritée
de la vue de l'ennemi sert de réfectoire en période
calme. L'organisation est prévue pour soutenir un siège.
Dans l'après-midi, je descends avec Gallais à Aracourt
pour y préparer du bois.
Bien qu'en première ligne, le village est presque intact.
Les soldats occupent des maisons fortifiées et le Génie
construit deux blockhaus en ciment sous le toit de deux paisibles
maisons.
A la nuit, retour au village pour y chercher le bois. On le charge
sur une charrette à bras et le remontons ensuite par wagonnet
jusqu'au tunnel.
Samedi 19. - Harquey, Jaffrézic, Coutant et moi-même
sommes désignés pour occuper un poste d'observation
situé sur le versant ouest de l'autre jumelle. Le caporal
Bihan prend le commandement. A 10 h. départ avec armes
et bagages.
Cette nouvelle position est un vrai filon : indépendance,
tranquillité, isolement. Notre rôle consiste à
surveiller les lignes ennemies avec une paire de jumelles. On
observe à tour de rôle et c'est très distrayant.
La nuit tout le monde peut dormir sans souci ; nous sommes protégés
par un chapelet de petits postes.
Chaque matin Jaffrézic prépare un succulent chocolat
au lait concentré, tandis que chacun chante dans l'ombre
humide du gourbi, saluant les premiers rayons solaires de l'année.
Depuis mon arrivée au front ces heures comptent parmi les
meilleures.
Dimanche 20. - Activité assez forte de notre
artillerie. Des 75 explosent en petits flocons blancs sur la ferme
d'Harlauville. Celle-ci est devant nous à 1 km. dans la
plaine, près d'un ruisseau, la Loutre.
Relevons une circulation de groupes d'Allemands dans le village
de Juvrécourt. Rafales d'obus sur la route d'Aracourt.
On a l'impression d'assister à une bagarre du haut d'un
balcon.
Pendant toute la nuit, des feux d'herbes sèches brûlent
chez l'ennemi, en lisière de la forêt de Bezange.
Bihan prend un F.M. et tire sur le feu le plus proche. Il veut
nous persuader avoir coupé la flamme en deux.
Lundi 21. - C'est au tour de l'ennemi à bombarder
la ferme ; il n'y a pourtant rien dans cette ferme. Un aéro
ennemi nous a survolé de si bas que notre artillerie antiaérienne
a cessé de tirer.
Durant cette nuit, une de nos reconnaissances a rencontré
une patrouille ennemie. Celle-ci s'est retirée précipitamment.
Mardi 22. - Des feux brûlent toujours dans le
bois de Bezangues, les Boches font du nettoyage d'herbes hautes.
Il a plu toute la journée et la tranchée s'est éboulée.
Nous la relevons pendant la nuit. Une reconnaissance est sortie
Rien à signaler.
Mercredi 23. - Les jours s'écoulent fort paisiblement.
Relevons une forte fumée chez les Boches, dans la tranchée
du Gué.
Nos 75 cognent dans les barbelés adverses et l'adversaire
répond avec du 77 sur le ruisseau.
Pendant cette nuit une reconnaissance forte de 30 hommes commandée
par Barcelot visite la ferme et se pose en embuscade jusqu'à
2 h. du matin. Ils ont attendu en vain, mais reviennent les pieds
glacés. Notre mission nous évite ces ballades nocturnes.
Malheureusement ça ne pouvait pas durer ; le 25 au matin,
5 hommes viennent nous remplacer et nous rejoignons notre tunnel.
Sommes reçus froidement par les camarades, on nous traite
d'embusqués.
Le soir, suis de garde à un P.P. à 200 m. de l'entrée
du tunnel. Je veille dehors avec Harquey et pendant ce temps Bihan,
notre caporal, nous prépare du chocolat au lait dans la
petite cagna qui sert d'abri. Ici, comme à Bures, on a
devant soi plusieurs lignes de réseaux de barbelés.
La garde est de 3 heures et elle se passe à faire 20 pas
dans les deux sens.
Samedi 26. - Journée brumeuse. Pour éviter
toute surprise car la visibilité est nulle, une sentinelle
est placée en bas de notre position sur la route d'Aracourt
à Athienville.
Je suis désigné pour cette garde. Un sergent ouvre
les chicanes et me conduit sur la route. Devant moi le dernier
réseau, puis la plaine aux hautes herbes, propice aux patrouilles
et embuscades. Le brouillard masque toute vue. Fusil à
la bretelle, mains aux poches, pipe à la bouche, je déambule
jusqu'à midi sur la petite route bordée de jeunes
arbres.
En cas d'alerte, je dois rejoindre le tunnel en fermant derrière
moi les chicanes. La matinée est douce. Du ciel brumeux
descend peu à peu une clarté tamisée qui
s'étale sur le chemin. Pas un bruit, quelques oiseaux s'élèvent
bruyamment des herbes sèches et s'évanouissent dans
le brouillard. L'air est frais et léger, des oiseaux chantent,
mais la mort est toujours là, prête à vous
saisir dans ses griffes.
Pendant la nuit garde au P.P. Bihan avec Harquey. Durant 3 heures
c'est le manège du lion en cage ; j'ai fait 15 km. sur
un espace de 20 m.
Dimanche 27. - Fête du Kaiser. Nous le savons.
Elle ne passe pas inaperçue. Là-bas, dans la Lorraine
envahie les cloches sonnent à toute volée et ce
sont les cloches de France ! Bientôt elles sonneront le
carillon clair de la délivrance. Vers 10 h. c'est une fanfare
de cuivre qui jette ses notes de défi jusqu'à, nous.
N'y tenant plus, Dekoninck, Harquey, Thépaut et moi montons
sur le parapet et de nos mains en cornet lançons vers l'ennemi
ce cri vengeur
- A bas Guillaume !
Le soir une reconnaissance sort et ne rencontre rien. Le lendemain,
je suis encore de garde sur la route car le brouillard est toujours
épais.
Mercredi 30. - Toujours ce damné brouillard qui nous prive de soleil. Une reconnaissance ennemie a dû venir cette nuit nous tendre une embuscade ; au matin les traces d'herbe foulée en sont le témoignage.
Jeudi 31. - Journée très calme. Garde
au PP Bihan où on nous prépare toujours un excellent
chocolat. Une reconnaissance est sortie cette nuit visiter la
ferme. L'ennemi semble énervé, il brûle de
nombreuses fusées et toutes les 5 minutes il lance un obus
sur la route Aracourt ; on pense que c'est du 120 français.
Dans la journée, à la faveur de la brume, avec Harquey
et Thépaut, je lance quelques grenades VB sur la route
du bas ; il va sans dire que la sentinelle n'y est plus.
Ce sacré Thépaut ! pour nous faire une niche, il
percute devant nous une grenade défensive et la garde dans
la main. Terrifiés, nous nous jetons à terre, les
bras sur la figure. Je le somme de jeter l'engin. Debout et immobile,
le Breton nous regarde en riant, nous attendons le drame provoqué
par ce fou et la grenade n'éclate pas. Une chance sur dix
mille. Ce Breton primitif est un danger pour l'escouade.
Vendredi 1er février 1918. - Rien de spécial. A 2 heures du matin, violente fusillade vers la droite.
Samedi 2. - Nous apprenons que le secteur de Bures a
reçu la visite de 200 Stoßtrupen. Ils ont été
repoussés par les camarades du 42. Un des visiteurs a même
été ramassé, empêtré dans les
barbelés.
Notre commandement craint un coup de main de l'ennemi. Des indices
font croire qu'il serait pour cette nuit. Barcelot me convoque
avec Thépaut et Cazemayou. Nous trouvons le lieutenant
au bureau de la Compagnie à l'autre extrémité
du tunnel.
- Voici, nous dit Barcelot en présence du Sergent Vacher
; je vous ai fait venir pour vous charger d'une mission très
sérieuse ; c'est même une mission de sacrifice. Je
n'ai pas à vous le cacher. Nous craignons un coup de main
pour cette nuit et pour y faire échec, vous passerez tous
les trois, la nuit sur la route du bas.
Le sergent Beaubault vous y conduira et fermera au retour toutes
les chicanes, donc pour vous aucune possibilité de repli.
Sitôt que vous décèlerez la présence
de l'ennemi, vous lancerez la fusée rouge et vous vous
débrouillerez - ce que je vous demande c'est de lancer
la fusée. J'y compte. C'est bien compris ?
- Oui, mon lieutenant!
Je crois que nous avons bien répondu avec fermeté,
mais il y avait quelque chose d'anormal dans notre voix.
Dans le tunnel, j'entends Cazemayou :
- Ben m... ! pour un truc à la c... c'est un truc à
la c... !
A 5 h. du soir le sergent Beaubault nous rassemble et après
nous avoir donné le pistolet lance fusées, il nous
entraîne vers la route. Nous avons serré les mains
des camarades et dans les yeux j'ai trouvé de la commisération.
La nuit est tombée. Beaubault a soigneusement refermé
les chicanes derrière lui. Tout repli est impossible, a
dit le lieutenant Barcelot, la sécurité de toute
la position l'exige. Aussi ai-je mesuré toute la détresse
de notre situation. S'il ne se passe rien nous serons libérés
demain au petit jour, mais s'ils viennent ? Je n'ai jamais senti
l'angoisse peser comme en cet instant.
Si nous ne lançons pas la fusée nous pouvons sauver
notre peau car l'ennemi nous fera prisonnier, mais nous trahissons.
Si nous tirons la fusée, nous serons broyés par
notre artillerie dont le feu doit se concentrer sur la route.
Nous lancerons la fusée, mais nous voudrions bien quand
même nous sortir de ce guêpier.
Thépaut qui est un fouinard déniche un caniveau
sous la route.
- Venez voir, je crois qu'on pourra tous s'y foutre les uns derrière
les autres.
Cazemayou le plus gros des trois y passe, nous y passerons tous.
- Ça va, ça colle, murmure le Périgourdin,
en sortant de l'égout ; au premier pet, on lance la fusée
et on se planque là-dessous. Ça tiendra bien à
un 120 et puis les Fritz ne nous verront pas.
Il n'y eut pas de tour de garde, nous étions liés
par la même menace et pour une nuit semblable il fallait
mettre nos 6 oreilles aux aguets.
Nous avons ainsi passé une nuit bien longue, les oreilles
tendues, les yeux grands ouverts, debout et immobiles contre un
petit arbre. Nous n'avons senti ni le froid pénétrant
du brouillard, ni la fatigue ; nos muscles étaient raidis
par la tension nerveuse. J'ai tenu 9 heures durant, le pistolet
à fusées dans la main droite, le doigt sur la gâchette,
adossé à l'arbre. J'ai connu ici les heures les
plus longues et les plus angoissantes de ma vie de soldat, et
ils ne sont pas venus, pour notre salut, pour le salut de notre
malheureuse peau.
Au petit jour, Beaubault est venu nous délivrer. Je préfère
l'ivresse de l'attaque que ce cauchemar froid.
Garde de nuit et de jour jusqu'au 9 février. Au P.P. Bihan,
avec Harquey, je passe une partie des nuits. A voix basse pendant
notre manège nous échangeons nos souvenirs de potache
; Il y a deux ans nous étions sur les bancs du collège.
Parfois dans l'ombre, quelqu'un glisse le long du boyau et pénètre
dans la petite cagna. C'est Vacher qui fait sa ronde et vient
prendre son chocolat chaud.
Je passe la seconde partie de la nuit sur un hamac que j'ai pu
confectionner dans la baraque, afin d'éviter les godillots
des hommes de garde.
La garnison est toujours sur le qui-vive, on craint un coup de
main. Les patrouilles ne sortent plus et des signaux mystérieux
ont été relevés chez l'ennemi. On raconte
que celui-ci ferait une tentative de sortie derrière des
civils de la zone envahie.
Les journées sont plus claires, aussi les gardes sur la
route du bas sont supprimées.
Le vendredi 8, nos aéros lancent sur les lignes ennemies
des proclamations du Président Wilson. On leur conseille
de capituler avant que l'Amérique ne mette tout en oeuvre
pour détruire leurs armées.
On parle beaucoup d'une grande offensive allemande et on pense
qu'elle se fera ici, en Lorraine. La capitulation des Russes a
libéré de nombreuses divisions du front oriental,
et celles-ci vont certainement déferler sur nous en masses
compactes, selon les méthodes pratiquées par l'état-major
prussien. Perspectives de batailles gigantesques et peut-être
décisives.
Derrière nous de nombreuses réserves se rassemblent.
Samedi 9 février. - A 8 heures du soir, la 3e Compagnie nous relève et passons en réserve au village de Serres à 5 km. derrière nous.
Dimanche 10. - Repos et nettoyage. La section occupe
une grange et pour la première fois depuis mon arrivée
au front, nous dormirons sur des paillasses. On nous destine à
des travaux de défense. Subitement, le 12, le régiment
au complet se concentre à Waley ; une colonne de camions
nous emporte et nous dépose le lendemain au camp de Saffay.
Nous avons traversé Deuxvilles, Saint-Nicolas et c'est
à Ferrière que nous cantonnons.
De nombreux hommes de renfort arrivent, les compagnies sont complétées
et à l'escouade nous recevons deux nouveaux :
- Beuzelin, solide gars des Ardennes, classe 15, et Thévenin,
Auvergnat, classe 12.
Ce sont deux anciens blessés qui reviennent de convalescence,
vieux combattants.
L'escouade est donc constituée comme suit : Bihan, Caporal,
Joutel, Turgis, Thépaut, Harquey, Deckoninck, Beuzelin,
Thévenin, Désalbres.
On nous informe que le régiment est ici pour se préparer
à un coup de main ; c'est sur le terrain du camp de Saffay
que nous devons nous entraîner.
Du 15 au 19 février, le Régiment répète
Faissaut qu'il doit donner aux positions ennemies. L'affaire semble
bien étudiée et bien réglée. Le général
Guignabaudet a rassemblé les 3 bataillons et nous explique
le but de l'opération et les moyens mis en oeuvre.
Nous le 1er Bataillon devrons pénétrer de 2 km.
dans les lignes ennemies jusqu'au grand Moulin de Réchicourt
où se trouvent 2 batteries d'artillerie. Nous devrons les
faire sauter. Il nous faudra détruire l'ouvrage des 4 doigts,
ramener le maximum de prisonniers et cela en 1 h. 30 afin de rentrer
dans nos lignes avant la nuit, l'attaque étant pour l'après-midi,
A notre gauche, les 2e et 3e bataillons opéreront parallèlement.
Avec grande simplicité le général continue
son exposé au milieu des 3 bataillons serrés autour
de lui ; toutes les dispositions seront prises pour assurer le
succès de l'opération. Trois cent mille obus percutants
et 100.000 obus asphyxiants seront déversés en 8
heures sur un front de 5 km. Un barrage puissant de tir indirect
effectué par 40 mitrailleuses pourvues chacune de 80.000
balles fixera les réserves ennemies.
Récompense pour le régiment : la fourragère.
Le général ne peut nous garantir que l'opération
se fera sans casse, mais il nous assure qu'elle sera réduite
dans toute la mesure du possible.
C'est la première fois qu'un chef parle ainsi à
ses hommes. Il a gagné leur confiance et il a fait passer
sur eux un souffle d'enthousiasme.
Le dimanche 17 février, troisième répétition
de la manoeuvre. Le lieutenant Barcelot est adjoint au capitaine
Peralda, chef de Bataillon. La section sera commandée par
le sergent Vacher secondé par un nouveau sergent, gros
et poussif.
Dernière répétition le 18.
Sortie de l'attaque en colonnes et progression par deux jusqu'aux
barbelés ennemis. On collera ensuite au barrage à
la vitesse de 50 mètres à la minute, la vitesse
passera à 25 mètres à la minute dès
la première ligne ennemie traversée.
Derrière nous des sections du 31 Génie suivront.
A l'aide de paquets de cheddite, ils feront sauter les ouvrages
et avec des appareils lance-flammes devront liquider les défenseurs
résistants.
Mardi 19. - A 6 heures du soir, des camions nous embarquent
dans un grand enthousiasme. Nous sommes tous confiants. Le soldat
est prêt à tous les sacrifices lorsqu'il en connaît
la raison et si on l'associe aux problèmes tactiques.
Tenue d'assaut, deux bidons de 2 litres, vin et café, un
jour de vivre.
Le vieux Turgis est désigné comme brancardier du
bataillon.
Nous débarquons à Einville en pleine nuit. Pas un
civil dehors. Insouciant, le grand village repose dans la paix
de la nuit. On décèle cependant quelques mouvements
d'artillerie.
Colonnes par un les Compagnies montent vers Bauzemont. La nuit
est claire et tout est silence. Arrêt au village. Dans l'ombre,
les sections passent devant de grosses caisses éventrées.
C'est la distribution des grenades explosives, asphyxiantes, incendiaires.
J'ai mon compte. Mes musettes sont lourdes chargées de
plomb.
Dans ma collection, j'ai deux grenades destinées à
faire sauter des canons.
La marche vers les lignes est reprise et par une piste nous débouchons
dans une tranchée située à gauche de Bures.
Les escouades se tassent. Un chapelet d'hommes s'égrène
ainsi sur près de 2 km. Nous sommes au coude à coude
et nous pensons à quel grabuge nous assisterions si l'ennemi
se doutait de cette concentration.
La nuit est calme. Sur la plaine qui s'étale au ras du
parapet rien encore ne paraît. Cependant à quelques
mètres des hommes s'occupent à cisailler nos barbelés
pour nous permettre le passage.
Dans le ciel bleu sombre. Vers l'orient, une légère
bande pourpre s'élève très lentement. Quelques
nuages légers y flottent et peu à peu une douce
lueur chasse le croissant argenté. Dans un vombrissement
un avion boche surgit rapide dans le ciel. L'oiseau de fer semble
flairer quelque chose d'anormal. Comment ont-ils su ? Dans la
tranchée c'est l'immobilité complète, mais
l'oiseau à croix noire a du vite comprendre car sitôt
sur nos têtes, il vire sur l'aile et rentre précipitamment.
L'alarme a été donnée. Un sifflement perce
l'air et un 77 percute devant nous. C'est le signal qui déclenche
la première phase de l'opération.
Avec une cadence lente, par coups séparés, notre
artillerie commence son travail de destruction ; le son de chaque
explosion se répercute en modulations musicales sur la
chaîne de coteaux où l'ennemi invisible est alerté.
Maintenant les coups de tonnerre se précipitent, se suivent
puis se fondent progressivement dans un roulement qui ressemble
au déchaînement d'un océan furieux. L'allures
du bombardement augmente avec rapidité. Il devient en quelques
instants un grondement assourdissant d'une puissance extraordinaire,
ponctué de craquements effroyables qui agitent l'air.
En moins de 20 minutes, les lignes adverses disparaissent et se
transforment en cratères géants ; une fumée
épaisse et noire s'élève et se dilue dans
le ciel bleu d'une journée de printemps.
Ceci est un très bon travail et nous nous en réjouissons.
Vers 10 h. l'ennemi a réussi à pointer une pièce
sur notre tranchée. Un obus de 130 est venu s'écraser
à une trentaine de mètres devant nous et la pièce
renouvelle son exploit toutes les 10 minutes. Un coup dans la
tranchée et c'est la boucherie.
Le lieutenant fait appuyer à droite toutes les sections
qui sont dans la ligne de tir. Un officier d'artillerie appelé
par téléphone est arrivé, il repère
la direction. C'est de la forêt de Paroy que le canon allemand
tire. La forêt est sur notre droite. Notre artillerie a
de suite été alertée et une demi-heure plus
tard la pièce devenait muette. L'inquiétude est
passée.
- Si on cassait une croûte ? propose quelqu'un.
- T'as raison, s'écrie Beuzelin, pour foncer dans le brouillard,
il faut avoir le coffre plein. Avant la sortie je siffle tout
le pinard et à moi le Fritz.
Je fais comme les camarades. J'avale une sardine, un bout de bidoche
et un morceau de chocolat. On noie cela par un coup de pinard
et on se sent paré pour l'heure H.
Seconde alerte. Sur nos têtes, dans le vent d'acier, un
crépitement furieux agite l'atmosphère. Les dos
se voûtent contre une menace invisible, mais vite nous comprenons;
ce sont les 40 mitrailleuses qui, de derrière, viennent
d'ouvrir le feu sur les arrières ennemies.
Le bombardement est à son maximum vers 12 h. L'adversaire
submergé, écrasé, ne réagit plus.
Nous sortirons à 3 h. 28. A 3 h. les sections se préparent.
La tranchée s'agite, les culasses claquent nerveusement,
les magasins sont approvisionnés et les jugulaires ajustées.
Vacher passe et donne les dernières instructions :
- Espacez-vous par escouade. On sortira un par un comme à
Saffay.
J'allume une pipe. Beuzelin, Harquey, Thépaut font de même.
Les jeunes veulent crâner.
- Nous sortirons tous la pipe à la gueule, hurle Beuzelin
et le premier qui la rentre est bon pour le litron.
Le pari est tenu.
L'heure H approche et plus personne ne parle.
Sanglés dans les cuirs, armes aux pieds, immobiles comme
des statues, les hommes fixent leurs yeux sur Vacher. Le sergent
est debout sur le parapet, surveillant le geste ultime du capitaine
Malgarny. Minutes lourdes :
- Allez !
Le bras de Vacher s'est tendu en avant et un par un, sans fièvre,
les poilus montent sur le parapet par des escaliers de terre.
Ce mouvement s'effectue sans à coup, dans le calme, comme
à l'exercice.
La sortie de ces 1.500 hommes sur la plaine plate et nue offre
un spectacle de désordre : mais dès les réseaux
franchis, chaque compagnie prend la formation de lignes d'escouades
et alors sur la plaine grise, ondoyée de lumière,
l'oeil embrasse un ensemble grandiose et émouvant.
C'est un régiment d'infanterie en formation de combat,
qui part à l'assaut froidement, comme à la parade,
sous les éclairs d'une forêt de baïonnettes.
Derrière nous des hommes déroulent des tresses blanches,
indicatrices de direction pour le retour des isolés : les
cailloux du Petit Poucet.
Le duel d'artillerie a atteint son paroxysme. Devant nous, à
1.500 m., la redoutable position des Quatre-doigts nous fascine.
Ma compagnie forme l'aile droite de l'attaque et vers la gauche,
les files innombrables de petites colonnes s'avancent vers la
chaîne de coteaux où dansent en une sarabande infernale
les obus de tous calibres.
Nous voici près des réseaux adverses et l'ennemi
terré sous le déluge de fer ne nous a pas encore
vu. Sur un signe, la compagnie s'est déployée en
tirailleurs. Des lièvres surpris s'échappent devant
nous et le Breton Congue en descend un. La vague d'assaut est
à mi-côte et les barbelés sont là,
presque intacts. Avec d'énormes cisailles des hommes s'avancent
et ouvrent des brèches. Rapide et courbé un homme
passe, puis deux, puis trois. A côté, d'autres brèches
sont faites.
C'est le moment de l'assaut. La tranchée allemande est
à 100 mètres. En passant les barbelés, j'ai
laissé des morceaux de capote et de pantalon, et j'ai rejoint
la ruée qui monte en paquets, sans ordre, sans un cri,
le fusil tendu en avant. Sommes vus ! Une fusée rapide
s'élève. Vite on accélère... une explosion
brutale souffle le visage, un deuxième obus percute et
fauche une grappe humaine ; près de moi Le Polès
pousse un cri, vacille et s'écroule - sa jambe projetée
avec force heurte ma musette. Lelièvre et Texier culbutent.
- En avant! En avant!
Ce cri retentit sur toute la ligne et les hommes s'échauffent.
l'assaut est irrésistible, et les jambes se tendent nerveusement
pour franchir les derniers mètres.
Je saute dans une tranchée bouleversée, évasée.
Pas âme qui vive, mais des cadavres frais et un enchevêtrement
de poutres. Dans l'escalier d'une sape je jette mes grenades,
explosives, incendiaires, asphyxiantes. Une fumée noire
et des flammes rouges sortent comme d'un chalumeau. Sur le plateau
la vague d'assaut s'est élancée pour un nouveau
bond en avant, mais il faut ralentir l'allure ; sur la gauche
le 2e bataillon n'a pas encore franchi les réseaux.
Les unités sont mélangées. Des gourbis flambent
et sautent. Le Génie arrose le terrain de flammes. C'est
la pleine action, l'ivresse de la bataille, le désordre
des actions individuelles. Par endroits la terre se boursoufle,
s'enfle, et s'affaisse. La lutte est aveugle et sans pitié.
Des allemands surgissent du sol en torches vivantes ; les uns
se jettent terrifiés dans nos rangs, d'autres hébétés,
l'oeil halluciné, titubent et tombent.
Sur l'horizon volcanique, dans un seconde de répit,
je surveille le barrage qui fuit devant nous. Soudain, dans un
éclair, un souffle chaud me couche comme un soldat de plomb.
Je n'ai rien, mais la respiration coupée. Sur le terrain
des corps immobiles et tordus forment un cercle autour du point
de chute. Des cris, des appels. Un sergent hurle et racole des
brancardiers volontaires. Sur un brancard Barcelot est emporté
grièvement blessé. Le corps à demi dressé,
il donne les dernières instructions. Parmi les morts, je
relève avant de partir en avant, le capitaine Peralda,
le capitaine Malgarny, le sergent Beaudelot, Turgis, notre vieux
Turgis de l'escouade. La liaison du Bataillon et les brancardiers
sont ou tués ou blessés et Thépaut qui était
à mon côté, s'est replié avec une blessure
à la cuisse.
A droite, la vague d'assaut stoppée, hésite. Des
rafales d'obus arrivent tangentiellement au sol et ricochent ;
ils labourent la terre en sillons profonds et jettent la confusion
dans les sections : culbutes, cris, jurons. Des Sous-officiers
se détachent et entraînent les hésitants.
Vacher, la joue barrée par un filet de sang s'élance
en hurlant, et les hommes galvanisés foncent vers l'avant.
Le lieutenant Hocquet a pris le commandement de la Compagnie et
le capitaine Cléry celui du Bataillon.
Par un boyau l'avance est reprise. Sur le terrain nu, les balles
balaient les sections. L'ennemi s'est ressaisi et tente d'arrêter
notre progression. Cependant toutes les unités progressent
par le boyau et pour combler le vide qui s'est fait sur notre
gauche, Vacher nous lance sur le parapet. Suivi par Joutel, Harquey
et Colin, je file courbé en deux sous des gerbes de balles.
Je plonge dans un petit boyau où se trouve Thévenin
tirant avec son F.M. sur les mitrailleuses ennemies.
Du Grand Moulin, marqué par un bouquet d'arbres sur la
droite du village de Réchicourt, une pièce de 77
tire de plein fouet sur nous. Les obus météoriques
rasent le sol à hauteur d'homme. Ici le boyau est un cul-de-sac
et pour progresser il faut sortir. Nous sommes sur un plateau
qui s'incline en pente douce vers le village de Réchicourt
enfoui dans ses ruines. Thévenin saute le premier sur le
parapet et sous une grêle de balles, disparaît. C'est
mon tour. D'un bond je suis sur le terrain. Rafales de balles,
gerbes de terre, claquements secs m'accompagnent. Je sens en plein
visage le souffle des mitrailleuses. Je culbute... plat ventre...
j'avance en rampant.
Les tireurs ennemis me croyant touché, ne tirent plus.
Sur le ventre, fondu dans la terre, je progresse à la manière
d'un reptile et finalement je roule dans une tranchée sur
des têtes casquées.
Je suis avec quelques hommes en flèche de la progression
et l'avance se poursuit. Mais ici le boyau s'évanouit.
A 50 mètres la route de Réchicourt à Paroy
nous sépare de l'ennemi disséminé dans des
trous d'obus. J'ai l'impression que nous ne dépasserons
pas la route. Penchés sur le parapet, nous ouvrons le feu
sur les mitrailleurs qui nous barrent le chemin.
Dans les deux camps la mitraille crépite avec rage. Devant
nous, sur la gauche comme sur la droite les armes tonnent en un
roulement furieux. Des hommes touchés à la tête
s'affaissent sans cris. Soudain le lieutenant Hocquet saute sur
le parapet en hurlant :
- En avant! A la baïonnette !
Les aciers scintillent, les hommes sortent. Une rafale passe,
terrible et meurtrière. Hocquet s'écroule, le sergent
Verdier culbute et roule dans le boyau, des hommes touchés
s'affaissent. Soufflée par le fer, la section se replie
dans le boyau et la lutte reprend au fusil. Devant nous une vague
allemande est sortie du Grand Moulin. Les hommes portent le sac
et se dirigent vers nous baïonnettes hautes. C'est la contre
attaque. Notre feu se précipite et crache la mort. La vague
qui montait au pas de course fond sous nos yeux. Décimée,
elle se disloque et se terre. Subitement des groupes séparés
surgissent de terre. Les hommes gris précédés
d'un officier - un géant de bataille - s'avancent en courant
sous le déluge de fer. La mitraille en hurlant fauche tout
devant nous, les grappes humaines disloquées, fondues,
disparaissent pour la seconde fois.
- Ne tirez plus hurle quelqu'un ; voyez, Ils se rendent !
Devant nous, à 200 mètres, un groupe important d'Allemands
s'est dressé, brais en l'air, sans armes.
- Cessez le feu ! ils se rendent !
Ils sont une cinquantaine. A genoux sur le parapet, nous leur
faisons signe d'avancer. Ils avancent et confiants nous leur faisons
des signes d'apaisement, mais subitement, ils disparaissent tous
avec un ensemble stupéfiant. Ces salauds viennent de réussir
à progresser en simulant une reddition. Nous reprenons
notre tir avec plus de rage. Je vise avec précision un
point d'où partent des coups de feu. J'ai certainement
placé ma balle dans la tête du tireur car je ne remarque
plus les petits flocons blancs qui caractérisent les coups
de Mauser.
Le combat se poursuit dans les deux camps à faire des cartons,
lorsque j'entends un cri :
- Le bataillon s'est replié ! Vite ! Caltons les gars !
Stupeur. Nous étions en pointe et l'ordre a été
donné de rompre le combat sans nous toucher.
Nous sommes six avec l'adjudant Devilard et le sergent Vacher.
L'ennemi est à 200 mètres.
- En retraite ! hurle Devilard, mais ramenons le corps du lieutenant.
Ces salauds de brancardiers ont foutu le camp en laissant les
morts et les blessés ; ils entendront parler de moi. Allez
! vite !
Le corps du lieutenant Hocquet est allongé contre la paroi
du boyau, la tète sanglante étoffée de linge.
Il nous faut l'abandonner avec trois autres cadavres et tenter
de ramener le sergent Verdier blessé au ventre et au bras.
Talonnée par l'ennemi, à 2 km. de nos lignes, sans
brancards, harcelée par les balles, la petite troupe s'efforce
de ramener le blessé.
Joutel soulève Verdier par les épaules, deux hommes
le tiennent par les jambes, Vacher soulage les reins meurtris
et le triste convoi se met en marche. Marche difficile, pénible,
lente, dans un boyau éboulé, plein d'obstacles.
En arrière-garde, je tire mes dernières cartouches
sur l'ennemi qui approche avec prudence. Mais le malheureux blessé
gémit de douleur, chaque pas lui arrache un cri déchirant
et cependant, il nous faut accélérer l'allure si
nous ne voulons pas tomber aux mains de l'ennemi.
Pâle, les yeux fiévreux, Verdier nous supplie d'arrêter
la marche. Sa douleur en s'amplifiant devient une prière.
Que faire ? Il refuse de continuer.
- Partez ! partez vite ! laissez-moi, je vous en supplie ! ne
me touchez plus !... Je souffre trop !
Minute déchirante. Nous allons l'abandonner. Pitié
pour lui, mon Dieu !
Nous sommes partis, sans regarder en arrière, fuyant son
dernier regard. Je cours comme un halluciné, en criant
après des brancardiers qui sont déjà loin.
Je cours en refoulant mes larmes, honteux d'abandonner une pauvre
créature, un camarade qui va peut-être mourir dans
quelques instants, faute de soins, dans l'abandon et la froide
nuit qui descend.
Mais où sont mes compagnons ? Me voici seul dans ce boyau,
perdu dans les lignes ennemies.
Pour m'orienter je me hisse sur le parapet et de suite sur ma
gauche une mitrailleuse m'accroche de sa gerbe. Le champ de bataille
est désert et silencieux. Les derniers coups de feu claquent
du côté de Réchicourt et à l'occident,
le soleil s'enfonce lentement dans la terre.
Voici une pente douce. C'est la première ligne ennemie,
dominant toute la plaine. Là-bas dans la vallée
assombrie, vers nos lignes, un long serpent gris glisse et s'éloigne.
C'est le bataillon. En arrière, quelques isolés
cherchent à le rejoindre. Mais où sont mes camarades
? J'appelle. Rien, pas même l'écho de ma voix ; plus
un seul bruit dans ce chaos de décombres, mais un silence
hideux qui éveille le spectre de la peur dans l'ombre du
crépuscule.
- Si les boches arrivaient ?
A cette pensée mon esprit se trouble et j'accélère
la course. Soudain, derrière moi un homme apparaît,
essoufflé, le regard terrible, le visage en feu. L'adjudant
Devillard s'arrête sur la crête et d'une voix tragique
lance une bordée d'injures à l'adresse des brancardiers
et se tournant vers moi, il me reproche violemment de ne pas être
resté. Je lui rappelle qu'il m'a donné lui-même
l'ordre de rattraper un brancard. L'adjudant est dans un tel état
de surexcitation qu'il en perd la mémoire.
A deux nous descendons l'ouvrage des Quatre doigts. Une tresse
blanche nous indique le retour.
Avant les premiers barbelés, un officier du 23 surgit et
nous demande s'il n'y a plus personne derrière nous. C'est
le chef d'une compagnie de soutien qui se retirera lorsque Vacher
et ses hommes que nous lui signalons seront passés.
Au même instant Vacher apparaît sur la crête
avec 3 hommes. L'arrière-garde est sauve.
Sur la plaine où nous commençons à souffler,
les mitrailleurs allemands du secteur voisin nous recherchent.
En forçant l'allure nous rattrapons quelques isolés.
Je dépasse Beuzelin qui se traîne péniblement
dans les hautes herbes, complètement épuisé.
Peu à peu, à mesure que nous nous rapprochons de
nos lignes des groupes se forment, vrais cibles pour l'ennemi.
Les balles passent bas et grattent le sol. Comme des jets d'eau,
la terre sautille par endroits. Instinctivement nous sautons ces
geysers de poussière. Des blessés aux jambes s'écroulent.
On les empoigne par les bras et on les traîne à deux.
Je suis à bout de souffle, complètement épuisé.
Haletants, traits crispés, bouches écumantes et
sirupeuses, yeux rouges et révulsés nous courons
vers notre première ligne, notre salut. Devant moi, notre
gros sergent s'écroule sur le sol. Deux hommes l'accrochent
et le traînent. Enfin ! la tranchée.
Des soldats du 23 nous reçoivent compatissants. Ma tête
est lourde et sonore, mes jambes vont céder et mon corps
subitement détendu fléchit, prêt à
s'écrouler. Je me suis senti croulant dans le fond de la
tranchée. On m'a relevé de suite et l'ordre est
formel : pas d'arrêt, mais immédiatement rejoindre
l'arrière. Sur une banquette, l'aide-major, corps renversé,
délire dans une crise nerveuse et je suis reparti comme
un automate dans le boyau.
C'est la nuit. Une colonne lourde se traîne dans un grand
silence sur la route d'Einville. Comme une Légion Romaine
le Régiment ramène ses morts et ses blessés.
Ici, un officier soutient un homme éclopé, là
deux hommes se tiennent par la taille. Des dizaines de prisonniers
grossissent cette cohorte muette ; ils portent sur leurs épaules
les brancards où gisent les morts.
Le ciel est illuminé. Pas un bruit. Il semble que rien
ne s'est passé. Sur les bords du chemin, à l'entrée
du village, les soldats de l'arrière font la haie. Un silence
religieux salue cette phalange de morts et de vivants.
Dans la grand'rue d'Einville, des cris, des appels fusent au milieu
d'une foule mouvante. Chacun cherche sa Compagnie et dans le brouhaha
je reconnais la voie du sergent fourrier Virton
- Par ici, la 2e, par ici !
La Compagnie s'est regroupée et un bilan rapide est établi.
Le capitaine Malgarny et le lieutenant Hocquet ont été
tués, le lieutenant Barcelot grièvement blessé.
Parmi les sergents, Verdier tué et le gros sergent dernier
venu, blessé. La 8e escouade a en partie disparu. Cluzeaux
tué, Le Polès, Texier, Lelièvre blessés.
Une colonne de camions nous a enlevés et déposés
à Ferrières à 4 heures du matin. A l'arrivée
un repas chaud et copieux nous attendait et nous nous sommes endormis
dans un sommeil fiévreux.
Jeudi 21 février. - Sur les hommes endormis des
appels retentissent. Il est midi. Les sections se regroupent dehors
paresseusement. Le fourrier fait l'appel, il y a 35 manquants
à la Compagnie. A ma section, 15 hommes sont portés
tués ou blessés - c'est la plus éprouvée.
Elle était en flèche lors de la progression vers
le Grand Moulin et c'est elle qui est sortie baïonnette,
haute derrière Hocquet.
Repos toute la journée. Je replonge dans le foin.
Vendredi 22 février. - A l'actif de l'attaque
: 215 prisonniers. Un gros renfort arrive du D.D. Ce sont presque
tous les soldats relevés de Salonique. D'après eux
la vraie guerre c'est à Salonique qu'on la voit. Le front
Français serait de tout repos. Les pauvres ! ils vont vers
de dures désillusions.
A l'escouade est affecté un Breton, Gorgue. Il n'arrive
pas de Salonique, c'est un retour de blessure.
Samedi 23 février. - Service funèbre pour nos camarades tués à Réchicourt. Assistance considérable.
Dimanche 24. - Repos complet. Cartes, pinard et pipes.
On nous a changé nos effets. Ils étaient loqueteux.
L'après-midi, le régiment est rassemblé avec
le drapeau. Le Colonel passe sur le front des compagnies déployées
et remet des décorations.
Légion d'honneur au Capitaine Cléry,
Médaille militaire au Sergent Vacher.
Vacher est toujours le guerrier splendide, calme en toutes circonstances.
Je ne l'ai jamais vu s'abriter, ni hésiter dans les cas
les plus dramatiques. Depuis 14, il fait la guerre avec cette
simplicité qui fait l'admiration de ses hommes.
Je suis proposé pour une nouvelle citation.
On n'est pas entièrement satisfait de la 2e Compagnie à
l'Etat-major. On enquête sur la mort du lieutenant Hocquet
et des quatre autres tués restés dans les lignes
ennemies.
On nous reproche de les avoir abandonnés.
Ces Messieurs n'avaient qu'à venir pour les ramener, nos
morts.
Lundi 25 février 1918. - Le régiment a pansé ses blessures. Des camions nous déposent le soir à Valhey où la neige nous accueille. Cantonnons à Serres, à 5 km. derrière les Jumelles. Dans 4 jours nous monterons à la Patte d'Oie.
Mardi 26 et mercredi 27. - La Compagnie pose des barbelés
et creuse des tranchées devant le village. Nous travaillons
dans la boue froide et glissante.
Bihan, notre caporal est nommé sergent et Harquey passe
caporal de l'escouade.
- Si ça dure, déclare Beuzelin, on aura bientôt
des ficelles. Faut arroser ça !
Le soir l'escouade chante et hurle autour du seau de pinard payé
par Harquey.
Jeudi 28. - Le commandant Jeantis, du 3e Bataillon, prend
le commandement de notre Bataillon. Repos. Activité de
l'aviation et canonnade de nuit.
Vendredi 1er mars. - La nuit dernière, l'ennemi a fait
un coup de main sur le 42. Il a emmené 14 des nôtres.
Le secteur devient plus agité.
Jusqu'au 5 mars la Compagnie ne bouge pas et reste au repos.
Mardi 5 mars. - A 7 heures du soir, la Compagnie quitte
Serres sous une neige pourrie. Après la Patte d'Oie quittons
la route d'Aracourt et sur notre droite grimpons sur une crête
boisée. A travers pistes et chemins de terre les sections
traversent des bois touffus. La nuit est calme, mais près
de nous un 75 crève le silence de sa gueule hargneuse.
La détonation s'éloigne en modulations harmonieuses
dans le sillage de l'obus.
Nous arrivons et occupons un immense abri : tous les hommes de
la Compagnie s'installent dans des couchettes superposées.
Mercredi 6 mars. - Nous sommes entre la route d'Aracourt
et le village de Bathelémont, à 500 mètres
de la première ligne.
Le lieutenant Mansard de la 1re Compagnie prend le commandement
de la 2e en remplacement de Malgarny.
Abrités par la forêt posons du barbelé au
bas de la côte. Nombreux 75.
Le soir, le sous-lieutenant Artanse du 3e Bataillon prend le commandement
de la 4e section à la place du lieutenant Hocquet. Vacher
assure le rôle de chef de section par intérim.
Toute la nuit les 75 poussent leurs coups de gueule mais nous
ne recevons aucun obus.
Jeudi 7 mars. - Travaux de défense. L'ennemi cherche
à atteindre avec du 105 la batterie de 75 qui est au bas
de la côte.
En dehors des corvées sommes assez libres, aussi accompagné
de Joutel et Bocquet, par un matin doux, je vais chercher de l'air
et de la lumière. Nous nous dirigeons vers la sortie du
bois qui donne sur la plaine de Bathelémont. Un soleil
pâle dans un ciel légèrement bleuté
efface les dernières flétrissures de l'hiver. La
nature se réveille et les bourgeons s'épanouissent
en petites feuilles d'un vert frais. La forêt est déjà
belle et des oiseaux effarouchés s'échappent en
sifflant. A la lisière du bois, nous découvrons
la plaine et le village de Bathelémont. Soudain un sifflement
aérien accourt, et la rafale de 105 s'émiette avec
fracas autour de nous. Une volée d'éclats vient
taper avec force contre les troncs d'arbres, suivie de craquements
et de froissements dans les hautes branches. Retour précipité
à l'abri où toute la Compagnie est rassemblée.
Travaux de défense jusqu'au 13 mars.
Ce secteur si calme est devenu fiévreux depuis l'affaire
de Réchicourt.
Mercredi 13 mars. - Sous les ordres d'officiers et d'hommes
du 7e Génie, la Compagnie travaille à la construction
d'un observatoire d'armée en béton. Peu à
peu le pays se transforme en nids de résistance.
Jeudi 14 mars. - Mêmes travaux. Toute la journée,
je pousse des brouettes de gravier, le Génie préparant
le béton. Le travaille avance rapidement. Une corvée
est fauchée par une rafale de 77. Un sergent tué
et 4 hommes blessés.
Jusqu'au 19 même chantier.
Mardi 19 mars. - Nos aviateurs descendent deux aéros
boches. Bravo !
Dans la nuit la Compagnie relève la 3e aux Jumelles. Il
n'y a rien de changé dans ce secteur, l'artillerie est
par contre beaucoup plus active.
Mercredi 20. - La section est de corvée. Nous aménageons
le boyau qui descend vers Aracourt. Pelles et pioches se lèvent
sans arrêt. J'arrive à être expert dans l'art
de creuser et de balancer la terre avec le minimum d'efforts.
Même dextérité pour planter des piquets droits
et solides comme de dérouler du barbelé sans s'écorcher
les doigts. Le fantassin est l'homme de tous les métiers
: il se bat, il marche, il trime, il creuse, il soulève,
et il crève. Je n'ai pas évidemment la manière
des solides paysans qui m'entourent, mais peu à peu le
métier rentre.
Jeudi 21. - L'ennemi marmite sérieusement la
route d'Arracourt et notre Jumelle reçoit des rafales de
105 et de 77. Le séjour est devenu moins agréable.
Plus de promenades nocturnes aux P.P. Le P.P. II ou ancien P.P.
Bihan est particulièrement visé. On veille dans
la tranchée et non plus sur le parapet.
Gros émoi à la Compagnie. La cave des vivres de
réserve a été fracturée et cambriolée.
Le chocolat et surtout la gnole ont été visés.
Enquêtes, fouilles, etc... On n'a pas trouvé les
coupables.
Vendredi 22. - L'ennemi arrose notre position d'obus de
105 et de 77. Ceci n'augure rien de bon. Les sorties du tunnel
deviennent, périlleuses. On redouble de vigilance, surtout
pendant les nuits ; on renforce la solidité des boyaux.
Samedi 23. - Les deux sorties du tunnel sont particulièrement
visées par l'artillerie ennemie. A chaque instant les téléphonistes
sont alertés pour la réparation des fils coupés.
Une pièce d'un calibre inconnu tire sans arrêt sur
la sortie sud. On pense qu'il s'agit d'un canon russe. L'obus
arrive très lentement et chute dans une explosion étouffée,
sans grands dégâts. De jour et de nuit, pelles et
pioches creusent et soulèvent la terre. Mes mains calleuses
sont dures comme de la pierre.
On signale de nombreuses réserves sur nos arrières.
Allons-nous vers une grande offensive ?
Lundi 25 mars. - De bon matin, la mitraille crépite
furieusement sur notre droite. Est-ce une sortie de l'ennemi ?
Le soir est très calme. Réparons un abri effondré.
Mardi 26 mars. - Calme absolu. On nous annonce que l'ennemi
a déclenché une grande offensive sur la Somme, en
secteur Anglais.
La menace qui pesait sur nous n'était qu'une diversion,
nos travaux n'auront servi à rien.
Mercredi 27 mars. - Très beau temps. Le soleil est
chaud. On relâche l'état d'alerte. cependant le duel
d'artillerie se poursuit et il n'est pas prudent de sortir du
tunnel. Dans la nuit nous réparons les dégâts
produits par le bombardement.
Jeudi 28. - Le temps est magnifique et c'est une invitation
de la nature à l'admirer. Je sors du tunnel. Dans la baraque
qui sert de réfectoire quatre hommes jouent aux cartes
autour d'une table : Galais, Congue, Bréhan et un poilu
de la 4e section. Soudain dans le ciel un sifflement léger,
l'obus russe. Je plonge dans le boyau, contracté, grimaçant,
car l'obus fonce sur nous. Une tôle trouée, puis
un choc sourd dans la terre suivi d'un vol de frelons. De la porte
du réfectoire une fumée noire et âcre jaillit
et un homme expulsé roule sur moi. Je cours au tunnel et
appelle du secours. Des brancardiers arrivent et nous relevons
Congue blessé au bras droit, aux deux jambes et à
la tête. Dans la baraque, c'est une boucherie. La table
des joueurs est pulvérisée, et à nos pieds
un morceau de chairs rouges. La tête de Bréhan est
plantée sur un tronc sectionné à la hauteur
des reins, les deux jambes rabattues en arrière - et ce
regard bleu d'enfant donne à cette vision un intolérable
aspect de détresse.
On a rassemblé les morceaux de notre jeune camarade et
il est parti sur le dos d'un brancardier, dans une toile de tente.
Il avait 20 ans. Quant aux deux autres joueurs, ils sont indemnes.
L'obus a traversé le corps de Bréhan au niveau de
la ceinture, l'a coupé en deux, pour ensuite traverser
la table et exploser entre les huit pieds. Un 77 aurait tout anéanti.
Vendredi 29 mars. - Vendredi Saint. Journée triste,
il pleut à fines gouttes. Satisfait de son dernier coup,
l'ennemi semble plus calme.
Le soir l'escouade s'installe à l'entrée Nord du
tunnel, dans une petite pièce qui sert de salle de garde.
A minuit un obus blesse Dekoninck à l'entrée du
tunnel, d'un éclat à l'épaule.
- C'est un coup d'filon. J'vais ramasser quelques mois d'houstos.
Adieu les copains !
Refusant tout pansement, il file dans le tunnel vers le poste
de secours.
A minuit je suis de garde à quelques mètres devant
l'entrée avec Jaffrézie. Pour remplacer Dekoninck
je fais 2 heures de garde supplémentaires. Dans la vallée
la nuit est profonde. Au loin, derrière les lignes ennemies,
le ciel s'illumine d'éclairs rougeâtres, ponctués
par des déclics sourds. Les salves légères
et chantantes vont se briser en éclats vibrants derrière
notre Jumelle, vers la sortie Sud. Derrière nous à
quelques mètres, la silhouette d'un homme s'est dressée
droite sur le parapet. L'homme est immobile comme une statue :
- Qu'est-ce qu'y fout, le Lieutenant ? me demande Jaffrézic.
- Je n'en sais rien. Il est là depuis un moment, immobile
et muet.
- Y n'est pas gonflé ce nouveau Lieutenant. J'te fout mon
billet qu'y viendra pas jusqu'à nous. Il a vu Dekoninck
blessé et je crois qu'il a les colombins. Tiens, zieute
! Y mets les bouts...
Une rafale s'annonçait et piquait sur notre Jumelle. L'ombre
du Lieutenant avait disparu.
Aux premières lueurs du jour, nous regagnons le tunnel.
Samedi 30 mars. - On discute ferme sur l'offensive allemande
qui se développe dans la Somme. Vacher pense que tout est
foutu. Je ne suis pu de son avis, j'espère bien que les
Boches seront arrêtés lorsque les Français
seront devant Amiens.
Toute l'escouade est devenue anglophobe.
Le soir la 7e Compagnie nous remplace. Retour à Serres.
Par glissades on avance sur les pistes boueuses. La voix du nouveau
Lieutenant s'affermit à mesure que nous nous éloignons
de la première ligne. Avant d'arriver à Serres,
la voix du nouveau Lieutenant, le Lieutenant D., tonne avec énergie
: Jugularisez vous !
Personne ne bronche.
- Je vous dis de mettre la jugulaire au menton !
Nous mettons la jugulaire.
- Çui-là, il est pur, souffle quelqu'un derrière
moi, y ramenait pas tant sa fraise y a un moment.
Beuzelin reprend
- On verra au prochain casse-pipe, s'il s'intéressera à
la jugulaire - le pôvre ! Il croit qu'on rentre à
la caserne.
Dimanche 31 mars. - Jour de Pâques. Repos complet.
Messe au village. Civils et militaires remplissent la petite nef
où les chants religieux s'élèvent sous les
voûtes.
Nous avons passé la journée dans nos baraques Adrian,
à jouer aux cartes, à discuter sur l'offensive Allemande,
dans une atmosphère de tabac et de paille mouillée.