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1918


Mardi 1er janvier 1918. - On s'habitue au froid. Je descends au village de Bures. Dans la cave d'une maison un chat sauvage se ramasse en boule, prêt à bondir. Ses yeux lumineux me fixent férocement. Je l'abats d'un coup de feu.
A midi soupe chaude.
Dans la nuit, garde au P.P. central. Le petit poste, une baraque de planches à la lisière d'un bois. C'est la guerre de 1870. Deux hommes se reposent à l'intérieur près d'un feu de bois, deux autres veillent dehors, debout, face à la plaine.
Dandou est chef de poste. On se relève toutes les 4 heures. Le froid est si vif qu'on ne peut rester immobile. On chausse d'énormes bottes de toiles caoutchoutées, à semelles de bois. Elles sont si lourdes qu'elles nous rivent au sol et rendent impossible un déplacement rapide. Sans elles, l'immobilité dans la neige durant 4 heures serait impossible.
La tête est emmaillotée dans un cache-nez de laine, le casque recouvrant le tout.
Il neige peu, mais la plaine est sinistre. Le ciel est gris et du sol s'élève une clarté diffuse. Pas un souffle d'air, mais l'atmosphère brûle la peau par sa température sèche et glaciale.
Le froid ne diminue en rien la vigilance. Secteur de patrouilles, de guet-apens, où l'ennemi use de microphones, qu'il place la nuit devant nos réseaux de barbelés.

Mercredi 2 janvier 1918. - Rafales d'obus. De garde toute la nuit, devant l'abri. De temps à autre une fusée à parachute éclate et descend lentement, le paysage scintille sous la lueur magnésienne. Des oiseaux de nuit au vol argenté, fuient effarouchés.

Jeudi 3. - Le froid est de plus en plus vif. Dans les postes des feux brûlent. Les petites fumées décèlent leur présence sans discrétion. Il en est de même chez l'ennemi. C'est notre consolation.
Nous descendons à Bures faire du bois. Les poutres des maisons sont descendues et débitées c'est un excellent combustible et il est vain de le laisser perdre.
La nuit, garde au P. P. de l'aile droite ; c'est le plus isolé, le plus dangereux. Devant nous des marais gelés. Les patrouilles ennemies peuvent les traverser. Il y a quelques jours, ce même poste occupé par des Territoriaux a été enlevé par une forte patrouille boche.
Quelques coups de feu dans la nuit.

Vendredi 4 janvier. - La neige ne cesse de tomber et ça devient monotone. On s'occupe à entretenir les tranchées et la propreté la plus complète est exigée. Les habitudes de la caserne reviennent au galop.
Dans l'après-midi, le soleil fait une timide apparition. Un moment un air rosé a teinté le tableau hivernal, puis le voile gris est retombé.
L'ennemi nous salue par une rafale de 77. On se demande pourquoi.
Le Colonel Berthoin suivi du Commandant Halarey et du Lieutenant Donion est venu inspecter les lignes.
Nuit de garde au P. P. Bihan, celui du centre. A gauche la 12e escouade occupe un poste sous la responsabilité du caporal Cluzeaux. Je vais leur rendre visite. Toute l'escouade est plongée dans un sommeil profond. Je sais bien qu'il y a 50 mètres de barbelés devant eux, mais je trouve cette insouciance un peu forte. Ce sont tous des anciens.

Samedi 5. - Froid toujours très vif. Le nez et la bouche sont les seules parties du corps au contact de l'air.
Le Général Guignabaudet est venu lui aussi visiter les lignes. Sommes-nous donc un secteur tellement intéressant ?

Dimanche 6 janvier. - Dans la matinée le bruit court que le général Mangin est aux petits postes. Nous en rigolons tous - c'est si peu vraisemblable...
Suis de corvée pour porter une caisse de grenades au P.P. Bihan et dans le boyau je croise une file d'officiers. Ils remontent vers l'abri. Je pose ma caisse et me fige au garde-à-vous contre la paroi.
Le général Mangin - car c'est bien lui - me fixe de ses yeux perçants :
- Où vas-tu ainsi ?
- Au petit poste, mon Général, porter des grenades.
- Ah ! Ah ! du dessert pour les boches.
- Es-tu bien nourri à la compagnie ?
- Très bien, mon Général.
- L'abri est-il convenable ?
- Très convenable, mon Général.
- C'est bien... vas au petit poste
Plein d'émotion, je laisse passer la file de généraux et d'officiers supérieurs, qui sourient en passant.
Au P.P. je trouve les camarades encore émus de cette visite inattendue. A l'abri, la section est surexcitée, chacun a vu Mangin et Mangin a parlé à chacun.
- J' te dis qu'à moi il m'a serré la main ; et à moi, s'écrie Drouin, y' m'a dit : Hein! mon gars, t'es mieux ici qu'à 344 !
Toute la journée on a mille détails sur cette visite. Mangin est le dieu du jour.
Le soir je rejoins le P.P. Bihan gardé par mon escouade. Dans le boyau, un frou-frou lointain attire mon attention, puis un chuintement énorme s'amplifie, terrifiant. Je me plaque au sol et le gros noir tombe sur le parapet, juste au-dessus de moi. La tranchée s'éboule, le clayonnage a fléchi et obstrue le passage. Je saute d'un seul bond l'obstacle et arrive essoufflé au P. P.
Mes camarades sont agités. Il est tombé 4 obus autour du P.P., un à chaque angle d'un carré de 40 mètres de côté. C'est à n'en pas douter un tir d'encadrement. L'ennemi ajuste son tir pour un éventuel coup de main.
Discussion très animée sur le parti à prendre. Pas question de se replier vers l'abri, le tir de barrage l'interdirait. Il faut trouver très près une cachette, car le but de l'ennemi est de nous enlever vivants, tous les cinq.
Bihan, propose de monter dans les arbres. Wanlin est contre. Risque d'être amoché par l'artillerie. Je propose de tenter le repli sur l'abri, on ne lutte pas à 5 contre 50 Stoßtrupen. Thépaut qui fouillait depuis un moment revient triomphant : Vous en faites pas les gars, j'ai trouvé à 50 mètres d'ici, une cave dans une maison ; on y rentre par une trappe.
En effet vers le village, nous trouvons une cave solide accessible par une trappe dallée. En cas de coup de main, dès la fusée rouge lancée, on se réfugiera ici. Un risque : un obus sur la maison et nous sommes emmurés.
La nuit est arrivée et il neige à gros flocons. Wanlin prend la garde le premier. A l'intérieur de la cabane bien close, nous veillons. Un petit feu entre nos jambes jette une légère lueur et un peu de tiédeur. Têtes penchées sur la flamme nous écoutons le grand silence. Va-t-il être brutalement déchiré par la tornade de fer ?
Voici mon tour de garde. Je trouve Wanlin immobile sous la neige. Je chausse à mon tour les grosses bottes de caoutchouc qui me fixent au sol. La nuit est très noire niais le sol neigeux irradie une légère clarté. Je ne distingue cependant pas les piquets de barbelés. Devant la visière de mon casque, de grosses houppes blanches descendent lentement.
Dans les barbelés en face, un léger bruit ! Est-ce une illusion ? J'ai bien entendu le bruit d'un fil métallique que l'on frôle. Dois-je alerter le poste ? mais mon imagination est déjà au travail. Je vois l'ombre humaine, la longue cisaille prête à couper les fils - vais-je tirer ? Mais déjà la peur, l'horrible peur me serre la gorge, crispe mes mains sur le fut du fusil, m'immobilise comme une bête traquée. Lentement je me suis glissé vers la cabane et les 4 hommes se joignent à moi, cous tendus, haletants... pas un bruit.
A minuit Thépaut me remplace. A 2 heures c'est au tour de Joutel et à 6 heures du matin nous respirons, détendus, souriants.

Lundi 7. - Repos toute la journée et je reste couché dans mon lit de treillis, enroulé dans les couvertures, pieds déchaussés. Malgré le poêle qui rougit à blanc, le gourbi conserve plusieurs degrés au-dessous de zéro. Au-dessus de moi, mon voisin se gratte furieusement toute la journée. Il se gratte en grognant d'énervement, les totos eux aussi doivent avoir froid.
A la nuit, garde au P.P. Bihan. Nuit impénétrable. Mon tour de garde arrive à 2 h. du matin. Tout est calme, de loin en loin un coup de canon. Cette fois-ci j'entends un bruit très net dans les barbelés, quelqu'un semble empêtré dans les fils et cherche à se dégager. Je repère bien la direction car le grincement du fer ne cesse pas. Je tire. Au coup de feu, le poste entier arrive et tire. Nous jetons des grenades OF et pendant quelques secondes les flammes rouges zèbrent les ténèbres.
Puis c'est de nouveau le silence - plus le moindre bruit. Au jour nous discernons le cadavre d'un énorme sanglier pris dans le premier réseau de barbelés.
A Verdun un pareil incident aurait déclenché une tornade de fer.

Mardi 8 janvier. - Ce soir, le 23 nous relèvera. Journée calme occupée aux préparatifs de départ. Couvertures et toiles de tente sont ficelées sur le sac. Il neige toujours.
A 9 h. du soir la relève arrive et partons vers l'arrière à travers de vastes plaines blanches qui craquent sous les souliers lourds. Le village abandonné de Bauzemont est traversé et cantonnons à Valey pour 9 jours.

Mercredi 9. - La Compagnie est installée dans des baraques sur la route de Valey à Einville. Pour lutter contre le froid on reste couché, mais dans l'immobilité les totos nous dévorent.
Le lieutenant Barcelot est revenu de son stage et reprend le commandement de la section.

Jeudi 10. - Armés de pioches et de pelles travaillons sous les ordres d'un officier du Génie à organiser la défense du village. On creuse des sapes et des tranchées. Dispute professionnelle entre Barcelet et l'officier du 1er Génie. Les deux officiers échangent leurs points de vue avec sécheresse. Barcelot est élève de l'Ecole des Mines et il n'entend pas recevoir de leçons même de la part d'un officier du Génie.
Jusqu'au 17 janvier nous creusons dans la neige et dans la boue. Le poilu des tranchées est bon à tout faire. Si la mort ne veut pas de lui, il doit de toute manière en " baver " pour que sa carcasse ne connaisse pas de repos.

Jeudi 17. - Départ à 7 heures du matin. Nous allons au secteur des Jumelles d'Aracourt. Il s'agit de deux gros mamelons situés à l'ouest de ce village.
Ces deux bosses sont fortifiées et chacune d'elle est traversée par un tunnel de 100 mètres, solidement étayé, éclairé électriquement par un groupe électrogène.
L'entrée de chaque tunnel donne vers nos arrières et la sortie vers l'ennemi. ces deux positions séparées par une légère dépression sont à 200 mètres l'une de l'autre. Une tranchée profonde ceinture le tout.
La Compagnie entière occupe toute la position. Les 1re et 2e sections sont dans la Jumelle est, celle qui domine le village d'Aracourt. Les 3e et 4e sections sont dans l'autre tunnel.
Nous avons relevé une Compagnie du 42e R. I. Nous occupons des chambres éclairées qui donnent sur le couloir souterrain. Sous les voûtes basses, fortement charpentées et ruisselantes d'eau, c'est un grouillement confus d'hommes qui entrent et qui sortent ; l'atmosphère y est lourde et saturée de toutes espèces de relents. Odeur d'hommes mouillés, de moisis et d'urine.

Vendredi 18. - Garde à la sortie nord. L'ennemi est sur les coteaux, en face, à 2 km. Devant nous une plaine où serpente un ruisseau.
Le pays a peu souffert de la guerre. Comme à Bures c'est un secteur calme. Au niveau des tunnels une robuste tranchée aux parois de planches entoure les Jumelles. En bas de la pente, les petits postes avec leurs réseaux épais de barbelés.
Sur la sortie sud, vers nos arrières, une baraque abritée de la vue de l'ennemi sert de réfectoire en période calme. L'organisation est prévue pour soutenir un siège.
Dans l'après-midi, je descends avec Gallais à Aracourt pour y préparer du bois.
Bien qu'en première ligne, le village est presque intact. Les soldats occupent des maisons fortifiées et le Génie construit deux blockhaus en ciment sous le toit de deux paisibles maisons.
A la nuit, retour au village pour y chercher le bois. On le charge sur une charrette à bras et le remontons ensuite par wagonnet jusqu'au tunnel.

Samedi 19. - Harquey, Jaffrézic, Coutant et moi-même sommes désignés pour occuper un poste d'observation situé sur le versant ouest de l'autre jumelle. Le caporal Bihan prend le commandement. A 10 h. départ avec armes et bagages.
Cette nouvelle position est un vrai filon : indépendance, tranquillité, isolement. Notre rôle consiste à surveiller les lignes ennemies avec une paire de jumelles. On observe à tour de rôle et c'est très distrayant. La nuit tout le monde peut dormir sans souci ; nous sommes protégés par un chapelet de petits postes.
Chaque matin Jaffrézic prépare un succulent chocolat au lait concentré, tandis que chacun chante dans l'ombre humide du gourbi, saluant les premiers rayons solaires de l'année. Depuis mon arrivée au front ces heures comptent parmi les meilleures.

Dimanche 20. - Activité assez forte de notre artillerie. Des 75 explosent en petits flocons blancs sur la ferme d'Harlauville. Celle-ci est devant nous à 1 km. dans la plaine, près d'un ruisseau, la Loutre.
Relevons une circulation de groupes d'Allemands dans le village de Juvrécourt. Rafales d'obus sur la route d'Aracourt. On a l'impression d'assister à une bagarre du haut d'un balcon.
Pendant toute la nuit, des feux d'herbes sèches brûlent chez l'ennemi, en lisière de la forêt de Bezange. Bihan prend un F.M. et tire sur le feu le plus proche. Il veut nous persuader avoir coupé la flamme en deux.

Lundi 21. - C'est au tour de l'ennemi à bombarder la ferme ; il n'y a pourtant rien dans cette ferme. Un aéro ennemi nous a survolé de si bas que notre artillerie antiaérienne a cessé de tirer.
Durant cette nuit, une de nos reconnaissances a rencontré une patrouille ennemie. Celle-ci s'est retirée précipitamment.

Mardi 22. - Des feux brûlent toujours dans le bois de Bezangues, les Boches font du nettoyage d'herbes hautes. Il a plu toute la journée et la tranchée s'est éboulée. Nous la relevons pendant la nuit. Une reconnaissance est sortie Rien à signaler.

Mercredi 23. - Les jours s'écoulent fort paisiblement. Relevons une forte fumée chez les Boches, dans la tranchée du Gué.
Nos 75 cognent dans les barbelés adverses et l'adversaire répond avec du 77 sur le ruisseau.
Pendant cette nuit une reconnaissance forte de 30 hommes commandée par Barcelot visite la ferme et se pose en embuscade jusqu'à 2 h. du matin. Ils ont attendu en vain, mais reviennent les pieds glacés. Notre mission nous évite ces ballades nocturnes.
Malheureusement ça ne pouvait pas durer ; le 25 au matin, 5 hommes viennent nous remplacer et nous rejoignons notre tunnel. Sommes reçus froidement par les camarades, on nous traite d'embusqués.
Le soir, suis de garde à un P.P. à 200 m. de l'entrée du tunnel. Je veille dehors avec Harquey et pendant ce temps Bihan, notre caporal, nous prépare du chocolat au lait dans la petite cagna qui sert d'abri. Ici, comme à Bures, on a devant soi plusieurs lignes de réseaux de barbelés. La garde est de 3 heures et elle se passe à faire 20 pas dans les deux sens.

Samedi 26. - Journée brumeuse. Pour éviter toute surprise car la visibilité est nulle, une sentinelle est placée en bas de notre position sur la route d'Aracourt à Athienville.
Je suis désigné pour cette garde. Un sergent ouvre les chicanes et me conduit sur la route. Devant moi le dernier réseau, puis la plaine aux hautes herbes, propice aux patrouilles et embuscades. Le brouillard masque toute vue. Fusil à la bretelle, mains aux poches, pipe à la bouche, je déambule jusqu'à midi sur la petite route bordée de jeunes arbres.
En cas d'alerte, je dois rejoindre le tunnel en fermant derrière moi les chicanes. La matinée est douce. Du ciel brumeux descend peu à peu une clarté tamisée qui s'étale sur le chemin. Pas un bruit, quelques oiseaux s'élèvent bruyamment des herbes sèches et s'évanouissent dans le brouillard. L'air est frais et léger, des oiseaux chantent, mais la mort est toujours là, prête à vous saisir dans ses griffes.
Pendant la nuit garde au P.P. Bihan avec Harquey. Durant 3 heures c'est le manège du lion en cage ; j'ai fait 15 km. sur un espace de 20 m.

Dimanche 27. - Fête du Kaiser. Nous le savons. Elle ne passe pas inaperçue. Là-bas, dans la Lorraine envahie les cloches sonnent à toute volée et ce sont les cloches de France ! Bientôt elles sonneront le carillon clair de la délivrance. Vers 10 h. c'est une fanfare de cuivre qui jette ses notes de défi jusqu'à, nous. N'y tenant plus, Dekoninck, Harquey, Thépaut et moi montons sur le parapet et de nos mains en cornet lançons vers l'ennemi ce cri vengeur
- A bas Guillaume !
Le soir une reconnaissance sort et ne rencontre rien. Le lendemain, je suis encore de garde sur la route car le brouillard est toujours épais.

Mercredi 30. - Toujours ce damné brouillard qui nous prive de soleil. Une reconnaissance ennemie a dû venir cette nuit nous tendre une embuscade ; au matin les traces d'herbe foulée en sont le témoignage.

Jeudi 31. - Journée très calme. Garde au PP Bihan où on nous prépare toujours un excellent chocolat. Une reconnaissance est sortie cette nuit visiter la ferme. L'ennemi semble énervé, il brûle de nombreuses fusées et toutes les 5 minutes il lance un obus sur la route Aracourt ; on pense que c'est du 120 français.
Dans la journée, à la faveur de la brume, avec Harquey et Thépaut, je lance quelques grenades VB sur la route du bas ; il va sans dire que la sentinelle n'y est plus.
Ce sacré Thépaut ! pour nous faire une niche, il percute devant nous une grenade défensive et la garde dans la main. Terrifiés, nous nous jetons à terre, les bras sur la figure. Je le somme de jeter l'engin. Debout et immobile, le Breton nous regarde en riant, nous attendons le drame provoqué par ce fou et la grenade n'éclate pas. Une chance sur dix mille. Ce Breton primitif est un danger pour l'escouade.

Vendredi 1er février 1918. - Rien de spécial. A 2 heures du matin, violente fusillade vers la droite.

Samedi 2. - Nous apprenons que le secteur de Bures a reçu la visite de 200 Stoßtrupen. Ils ont été repoussés par les camarades du 42. Un des visiteurs a même été ramassé, empêtré dans les barbelés.
Notre commandement craint un coup de main de l'ennemi. Des indices font croire qu'il serait pour cette nuit. Barcelot me convoque avec Thépaut et Cazemayou. Nous trouvons le lieutenant au bureau de la Compagnie à l'autre extrémité du tunnel.
- Voici, nous dit Barcelot en présence du Sergent Vacher ; je vous ai fait venir pour vous charger d'une mission très sérieuse ; c'est même une mission de sacrifice. Je n'ai pas à vous le cacher. Nous craignons un coup de main pour cette nuit et pour y faire échec, vous passerez tous les trois, la nuit sur la route du bas.
Le sergent Beaubault vous y conduira et fermera au retour toutes les chicanes, donc pour vous aucune possibilité de repli. Sitôt que vous décèlerez la présence de l'ennemi, vous lancerez la fusée rouge et vous vous débrouillerez - ce que je vous demande c'est de lancer la fusée. J'y compte. C'est bien compris ?
- Oui, mon lieutenant!
Je crois que nous avons bien répondu avec fermeté, mais il y avait quelque chose d'anormal dans notre voix.
Dans le tunnel, j'entends Cazemayou :
- Ben m... ! pour un truc à la c... c'est un truc à la c... !
A 5 h. du soir le sergent Beaubault nous rassemble et après nous avoir donné le pistolet lance fusées, il nous entraîne vers la route. Nous avons serré les mains des camarades et dans les yeux j'ai trouvé de la commisération.
La nuit est tombée. Beaubault a soigneusement refermé les chicanes derrière lui. Tout repli est impossible, a dit le lieutenant Barcelot, la sécurité de toute la position l'exige. Aussi ai-je mesuré toute la détresse de notre situation. S'il ne se passe rien nous serons libérés demain au petit jour, mais s'ils viennent ? Je n'ai jamais senti l'angoisse peser comme en cet instant.
Si nous ne lançons pas la fusée nous pouvons sauver notre peau car l'ennemi nous fera prisonnier, mais nous trahissons.
Si nous tirons la fusée, nous serons broyés par notre artillerie dont le feu doit se concentrer sur la route.
Nous lancerons la fusée, mais nous voudrions bien quand même nous sortir de ce guêpier.
Thépaut qui est un fouinard déniche un caniveau sous la route.
- Venez voir, je crois qu'on pourra tous s'y foutre les uns derrière les autres.
Cazemayou le plus gros des trois y passe, nous y passerons tous.
- Ça va, ça colle, murmure le Périgourdin, en sortant de l'égout ; au premier pet, on lance la fusée et on se planque là-dessous. Ça tiendra bien à un 120 et puis les Fritz ne nous verront pas.
Il n'y eut pas de tour de garde, nous étions liés par la même menace et pour une nuit semblable il fallait mettre nos 6 oreilles aux aguets.
Nous avons ainsi passé une nuit bien longue, les oreilles tendues, les yeux grands ouverts, debout et immobiles contre un petit arbre. Nous n'avons senti ni le froid pénétrant du brouillard, ni la fatigue ; nos muscles étaient raidis par la tension nerveuse. J'ai tenu 9 heures durant, le pistolet à fusées dans la main droite, le doigt sur la gâchette, adossé à l'arbre. J'ai connu ici les heures les plus longues et les plus angoissantes de ma vie de soldat, et ils ne sont pas venus, pour notre salut, pour le salut de notre malheureuse peau.
Au petit jour, Beaubault est venu nous délivrer. Je préfère l'ivresse de l'attaque que ce cauchemar froid.
Garde de nuit et de jour jusqu'au 9 février. Au P.P. Bihan, avec Harquey, je passe une partie des nuits. A voix basse pendant notre manège nous échangeons nos souvenirs de potache ; Il y a deux ans nous étions sur les bancs du collège.
Parfois dans l'ombre, quelqu'un glisse le long du boyau et pénètre dans la petite cagna. C'est Vacher qui fait sa ronde et vient prendre son chocolat chaud.
Je passe la seconde partie de la nuit sur un hamac que j'ai pu confectionner dans la baraque, afin d'éviter les godillots des hommes de garde.
La garnison est toujours sur le qui-vive, on craint un coup de main. Les patrouilles ne sortent plus et des signaux mystérieux ont été relevés chez l'ennemi. On raconte que celui-ci ferait une tentative de sortie derrière des civils de la zone envahie.
Les journées sont plus claires, aussi les gardes sur la route du bas sont supprimées.
Le vendredi 8, nos aéros lancent sur les lignes ennemies des proclamations du Président Wilson. On leur conseille de capituler avant que l'Amérique ne mette tout en oeuvre pour détruire leurs armées.
On parle beaucoup d'une grande offensive allemande et on pense qu'elle se fera ici, en Lorraine. La capitulation des Russes a libéré de nombreuses divisions du front oriental, et celles-ci vont certainement déferler sur nous en masses compactes, selon les méthodes pratiquées par l'état-major prussien. Perspectives de batailles gigantesques et peut-être décisives.
Derrière nous de nombreuses réserves se rassemblent.

Samedi 9 février. - A 8 heures du soir, la 3e Compagnie nous relève et passons en réserve au village de Serres à 5 km. derrière nous.

Dimanche 10. - Repos et nettoyage. La section occupe une grange et pour la première fois depuis mon arrivée au front, nous dormirons sur des paillasses. On nous destine à des travaux de défense. Subitement, le 12, le régiment au complet se concentre à Waley ; une colonne de camions nous emporte et nous dépose le lendemain au camp de Saffay. Nous avons traversé Deuxvilles, Saint-Nicolas et c'est à Ferrière que nous cantonnons.
De nombreux hommes de renfort arrivent, les compagnies sont complétées et à l'escouade nous recevons deux nouveaux :
- Beuzelin, solide gars des Ardennes, classe 15, et Thévenin, Auvergnat, classe 12.
Ce sont deux anciens blessés qui reviennent de convalescence, vieux combattants.
L'escouade est donc constituée comme suit : Bihan, Caporal, Joutel, Turgis, Thépaut, Harquey, Deckoninck, Beuzelin, Thévenin, Désalbres.
On nous informe que le régiment est ici pour se préparer à un coup de main ; c'est sur le terrain du camp de Saffay que nous devons nous entraîner.
Du 15 au 19 février, le Régiment répète Faissaut qu'il doit donner aux positions ennemies. L'affaire semble bien étudiée et bien réglée. Le général Guignabaudet a rassemblé les 3 bataillons et nous explique le but de l'opération et les moyens mis en oeuvre.
Nous le 1er Bataillon devrons pénétrer de 2 km. dans les lignes ennemies jusqu'au grand Moulin de Réchicourt où se trouvent 2 batteries d'artillerie. Nous devrons les faire sauter. Il nous faudra détruire l'ouvrage des 4 doigts, ramener le maximum de prisonniers et cela en 1 h. 30 afin de rentrer dans nos lignes avant la nuit, l'attaque étant pour l'après-midi,
A notre gauche, les 2e et 3e bataillons opéreront parallèlement.
Avec grande simplicité le général continue son exposé au milieu des 3 bataillons serrés autour de lui ; toutes les dispositions seront prises pour assurer le succès de l'opération. Trois cent mille obus percutants et 100.000 obus asphyxiants seront déversés en 8 heures sur un front de 5 km. Un barrage puissant de tir indirect effectué par 40 mitrailleuses pourvues chacune de 80.000 balles fixera les réserves ennemies.
Récompense pour le régiment : la fourragère. Le général ne peut nous garantir que l'opération se fera sans casse, mais il nous assure qu'elle sera réduite dans toute la mesure du possible.
C'est la première fois qu'un chef parle ainsi à ses hommes. Il a gagné leur confiance et il a fait passer sur eux un souffle d'enthousiasme.
Le dimanche 17 février, troisième répétition de la manoeuvre. Le lieutenant Barcelot est adjoint au capitaine Peralda, chef de Bataillon. La section sera commandée par le sergent Vacher secondé par un nouveau sergent, gros et poussif.
Dernière répétition le 18.
Sortie de l'attaque en colonnes et progression par deux jusqu'aux barbelés ennemis. On collera ensuite au barrage à la vitesse de 50 mètres à la minute, la vitesse passera à 25 mètres à la minute dès la première ligne ennemie traversée.
Derrière nous des sections du 31 Génie suivront. A l'aide de paquets de cheddite, ils feront sauter les ouvrages et avec des appareils lance-flammes devront liquider les défenseurs résistants.

Mardi 19. - A 6 heures du soir, des camions nous embarquent dans un grand enthousiasme. Nous sommes tous confiants. Le soldat est prêt à tous les sacrifices lorsqu'il en connaît la raison et si on l'associe aux problèmes tactiques.
Tenue d'assaut, deux bidons de 2 litres, vin et café, un jour de vivre.
Le vieux Turgis est désigné comme brancardier du bataillon.
Nous débarquons à Einville en pleine nuit. Pas un civil dehors. Insouciant, le grand village repose dans la paix de la nuit. On décèle cependant quelques mouvements d'artillerie.
Colonnes par un les Compagnies montent vers Bauzemont. La nuit est claire et tout est silence. Arrêt au village. Dans l'ombre, les sections passent devant de grosses caisses éventrées. C'est la distribution des grenades explosives, asphyxiantes, incendiaires. J'ai mon compte. Mes musettes sont lourdes chargées de plomb.
Dans ma collection, j'ai deux grenades destinées à faire sauter des canons.
La marche vers les lignes est reprise et par une piste nous débouchons dans une tranchée située à gauche de Bures.
Les escouades se tassent. Un chapelet d'hommes s'égrène ainsi sur près de 2 km. Nous sommes au coude à coude et nous pensons à quel grabuge nous assisterions si l'ennemi se doutait de cette concentration.
La nuit est calme. Sur la plaine qui s'étale au ras du parapet rien encore ne paraît. Cependant à quelques mètres des hommes s'occupent à cisailler nos barbelés pour nous permettre le passage.
Dans le ciel bleu sombre. Vers l'orient, une légère bande pourpre s'élève très lentement. Quelques nuages légers y flottent et peu à peu une douce lueur chasse le croissant argenté. Dans un vombrissement un avion boche surgit rapide dans le ciel. L'oiseau de fer semble flairer quelque chose d'anormal. Comment ont-ils su ? Dans la tranchée c'est l'immobilité complète, mais l'oiseau à croix noire a du vite comprendre car sitôt sur nos têtes, il vire sur l'aile et rentre précipitamment. L'alarme a été donnée. Un sifflement perce l'air et un 77 percute devant nous. C'est le signal qui déclenche la première phase de l'opération.
Avec une cadence lente, par coups séparés, notre artillerie commence son travail de destruction ; le son de chaque explosion se répercute en modulations musicales sur la chaîne de coteaux où l'ennemi invisible est alerté. Maintenant les coups de tonnerre se précipitent, se suivent puis se fondent progressivement dans un roulement qui ressemble au déchaînement d'un océan furieux. L'allures du bombardement augmente avec rapidité. Il devient en quelques instants un grondement assourdissant d'une puissance extraordinaire, ponctué de craquements effroyables qui agitent l'air.
En moins de 20 minutes, les lignes adverses disparaissent et se transforment en cratères géants ; une fumée épaisse et noire s'élève et se dilue dans le ciel bleu d'une journée de printemps.
Ceci est un très bon travail et nous nous en réjouissons.
Vers 10 h. l'ennemi a réussi à pointer une pièce sur notre tranchée. Un obus de 130 est venu s'écraser à une trentaine de mètres devant nous et la pièce renouvelle son exploit toutes les 10 minutes. Un coup dans la tranchée et c'est la boucherie.
Le lieutenant fait appuyer à droite toutes les sections qui sont dans la ligne de tir. Un officier d'artillerie appelé par téléphone est arrivé, il repère la direction. C'est de la forêt de Paroy que le canon allemand tire. La forêt est sur notre droite. Notre artillerie a de suite été alertée et une demi-heure plus tard la pièce devenait muette. L'inquiétude est passée.
- Si on cassait une croûte ? propose quelqu'un.
- T'as raison, s'écrie Beuzelin, pour foncer dans le brouillard, il faut avoir le coffre plein. Avant la sortie je siffle tout le pinard et à moi le Fritz.
Je fais comme les camarades. J'avale une sardine, un bout de bidoche et un morceau de chocolat. On noie cela par un coup de pinard et on se sent paré pour l'heure H.
Seconde alerte. Sur nos têtes, dans le vent d'acier, un crépitement furieux agite l'atmosphère. Les dos se voûtent contre une menace invisible, mais vite nous comprenons; ce sont les 40 mitrailleuses qui, de derrière, viennent d'ouvrir le feu sur les arrières ennemies.
Le bombardement est à son maximum vers 12 h. L'adversaire submergé, écrasé, ne réagit plus.
Nous sortirons à 3 h. 28. A 3 h. les sections se préparent. La tranchée s'agite, les culasses claquent nerveusement, les magasins sont approvisionnés et les jugulaires ajustées.
Vacher passe et donne les dernières instructions :
- Espacez-vous par escouade. On sortira un par un comme à Saffay.
J'allume une pipe. Beuzelin, Harquey, Thépaut font de même. Les jeunes veulent crâner.
- Nous sortirons tous la pipe à la gueule, hurle Beuzelin et le premier qui la rentre est bon pour le litron.
Le pari est tenu.
L'heure H approche et plus personne ne parle.
Sanglés dans les cuirs, armes aux pieds, immobiles comme des statues, les hommes fixent leurs yeux sur Vacher. Le sergent est debout sur le parapet, surveillant le geste ultime du capitaine Malgarny. Minutes lourdes :
- Allez !
Le bras de Vacher s'est tendu en avant et un par un, sans fièvre, les poilus montent sur le parapet par des escaliers de terre. Ce mouvement s'effectue sans à coup, dans le calme, comme à l'exercice.
La sortie de ces 1.500 hommes sur la plaine plate et nue offre un spectacle de désordre : mais dès les réseaux franchis, chaque compagnie prend la formation de lignes d'escouades et alors sur la plaine grise, ondoyée de lumière, l'oeil embrasse un ensemble grandiose et émouvant.
C'est un régiment d'infanterie en formation de combat, qui part à l'assaut froidement, comme à la parade, sous les éclairs d'une forêt de baïonnettes.
Derrière nous des hommes déroulent des tresses blanches, indicatrices de direction pour le retour des isolés : les cailloux du Petit Poucet.
Le duel d'artillerie a atteint son paroxysme. Devant nous, à 1.500 m., la redoutable position des Quatre-doigts nous fascine. Ma compagnie forme l'aile droite de l'attaque et vers la gauche, les files innombrables de petites colonnes s'avancent vers la chaîne de coteaux où dansent en une sarabande infernale les obus de tous calibres.
Nous voici près des réseaux adverses et l'ennemi terré sous le déluge de fer ne nous a pas encore vu. Sur un signe, la compagnie s'est déployée en tirailleurs. Des lièvres surpris s'échappent devant nous et le Breton Congue en descend un. La vague d'assaut est à mi-côte et les barbelés sont là, presque intacts. Avec d'énormes cisailles des hommes s'avancent et ouvrent des brèches. Rapide et courbé un homme passe, puis deux, puis trois. A côté, d'autres brèches sont faites.
C'est le moment de l'assaut. La tranchée allemande est à 100 mètres. En passant les barbelés, j'ai laissé des morceaux de capote et de pantalon, et j'ai rejoint la ruée qui monte en paquets, sans ordre, sans un cri, le fusil tendu en avant. Sommes vus ! Une fusée rapide s'élève. Vite on accélère... une explosion brutale souffle le visage, un deuxième obus percute et fauche une grappe humaine ; près de moi Le Polès pousse un cri, vacille et s'écroule - sa jambe projetée avec force heurte ma musette. Lelièvre et Texier culbutent.
- En avant! En avant!
Ce cri retentit sur toute la ligne et les hommes s'échauffent. l'assaut est irrésistible, et les jambes se tendent nerveusement pour franchir les derniers mètres.
Je saute dans une tranchée bouleversée, évasée. Pas âme qui vive, mais des cadavres frais et un enchevêtrement de poutres. Dans l'escalier d'une sape je jette mes grenades, explosives, incendiaires, asphyxiantes. Une fumée noire et des flammes rouges sortent comme d'un chalumeau. Sur le plateau la vague d'assaut s'est élancée pour un nouveau bond en avant, mais il faut ralentir l'allure ; sur la gauche le 2e bataillon n'a pas encore franchi les réseaux.
Les unités sont mélangées. Des gourbis flambent et sautent. Le Génie arrose le terrain de flammes. C'est la pleine action, l'ivresse de la bataille, le désordre des actions individuelles. Par endroits la terre se boursoufle, s'enfle, et s'affaisse. La lutte est aveugle et sans pitié. Des allemands surgissent du sol en torches vivantes ; les uns se jettent terrifiés dans nos rangs, d'autres hébétés, l'oeil halluciné, titubent et tombent.

Sur l'horizon volcanique, dans un seconde de répit, je surveille le barrage qui fuit devant nous. Soudain, dans un éclair, un souffle chaud me couche comme un soldat de plomb. Je n'ai rien, mais la respiration coupée. Sur le terrain des corps immobiles et tordus forment un cercle autour du point de chute. Des cris, des appels. Un sergent hurle et racole des brancardiers volontaires. Sur un brancard Barcelot est emporté grièvement blessé. Le corps à demi dressé, il donne les dernières instructions. Parmi les morts, je relève avant de partir en avant, le capitaine Peralda, le capitaine Malgarny, le sergent Beaudelot, Turgis, notre vieux Turgis de l'escouade. La liaison du Bataillon et les brancardiers sont ou tués ou blessés et Thépaut qui était à mon côté, s'est replié avec une blessure à la cuisse.
A droite, la vague d'assaut stoppée, hésite. Des rafales d'obus arrivent tangentiellement au sol et ricochent ; ils labourent la terre en sillons profonds et jettent la confusion dans les sections : culbutes, cris, jurons. Des Sous-officiers se détachent et entraînent les hésitants. Vacher, la joue barrée par un filet de sang s'élance en hurlant, et les hommes galvanisés foncent vers l'avant.
Le lieutenant Hocquet a pris le commandement de la Compagnie et le capitaine Cléry celui du Bataillon.
Par un boyau l'avance est reprise. Sur le terrain nu, les balles balaient les sections. L'ennemi s'est ressaisi et tente d'arrêter notre progression. Cependant toutes les unités progressent par le boyau et pour combler le vide qui s'est fait sur notre gauche, Vacher nous lance sur le parapet. Suivi par Joutel, Harquey et Colin, je file courbé en deux sous des gerbes de balles. Je plonge dans un petit boyau où se trouve Thévenin tirant avec son F.M. sur les mitrailleuses ennemies.
Du Grand Moulin, marqué par un bouquet d'arbres sur la droite du village de Réchicourt, une pièce de 77 tire de plein fouet sur nous. Les obus météoriques rasent le sol à hauteur d'homme. Ici le boyau est un cul-de-sac et pour progresser il faut sortir. Nous sommes sur un plateau qui s'incline en pente douce vers le village de Réchicourt enfoui dans ses ruines. Thévenin saute le premier sur le parapet et sous une grêle de balles, disparaît. C'est mon tour. D'un bond je suis sur le terrain. Rafales de balles, gerbes de terre, claquements secs m'accompagnent. Je sens en plein visage le souffle des mitrailleuses. Je culbute... plat ventre... j'avance en rampant.
Les tireurs ennemis me croyant touché, ne tirent plus. Sur le ventre, fondu dans la terre, je progresse à la manière d'un reptile et finalement je roule dans une tranchée sur des têtes casquées.
Je suis avec quelques hommes en flèche de la progression et l'avance se poursuit. Mais ici le boyau s'évanouit. A 50 mètres la route de Réchicourt à Paroy nous sépare de l'ennemi disséminé dans des trous d'obus. J'ai l'impression que nous ne dépasserons pas la route. Penchés sur le parapet, nous ouvrons le feu sur les mitrailleurs qui nous barrent le chemin.
Dans les deux camps la mitraille crépite avec rage. Devant nous, sur la gauche comme sur la droite les armes tonnent en un roulement furieux. Des hommes touchés à la tête s'affaissent sans cris. Soudain le lieutenant Hocquet saute sur le parapet en hurlant :
- En avant! A la baïonnette !
Les aciers scintillent, les hommes sortent. Une rafale passe, terrible et meurtrière. Hocquet s'écroule, le sergent Verdier culbute et roule dans le boyau, des hommes touchés s'affaissent. Soufflée par le fer, la section se replie dans le boyau et la lutte reprend au fusil. Devant nous une vague allemande est sortie du Grand Moulin. Les hommes portent le sac et se dirigent vers nous baïonnettes hautes. C'est la contre attaque. Notre feu se précipite et crache la mort. La vague qui montait au pas de course fond sous nos yeux. Décimée, elle se disloque et se terre. Subitement des groupes séparés surgissent de terre. Les hommes gris précédés d'un officier - un géant de bataille - s'avancent en courant sous le déluge de fer. La mitraille en hurlant fauche tout devant nous, les grappes humaines disloquées, fondues, disparaissent pour la seconde fois.
- Ne tirez plus hurle quelqu'un ; voyez, Ils se rendent !
Devant nous, à 200 mètres, un groupe important d'Allemands s'est dressé, brais en l'air, sans armes.
- Cessez le feu ! ils se rendent !
Ils sont une cinquantaine. A genoux sur le parapet, nous leur faisons signe d'avancer. Ils avancent et confiants nous leur faisons des signes d'apaisement, mais subitement, ils disparaissent tous avec un ensemble stupéfiant. Ces salauds viennent de réussir à progresser en simulant une reddition. Nous reprenons notre tir avec plus de rage. Je vise avec précision un point d'où partent des coups de feu. J'ai certainement placé ma balle dans la tête du tireur car je ne remarque plus les petits flocons blancs qui caractérisent les coups de Mauser.
Le combat se poursuit dans les deux camps à faire des cartons, lorsque j'entends un cri :
- Le bataillon s'est replié ! Vite ! Caltons les gars !
Stupeur. Nous étions en pointe et l'ordre a été donné de rompre le combat sans nous toucher.
Nous sommes six avec l'adjudant Devilard et le sergent Vacher. L'ennemi est à 200 mètres.
- En retraite ! hurle Devilard, mais ramenons le corps du lieutenant. Ces salauds de brancardiers ont foutu le camp en laissant les morts et les blessés ; ils entendront parler de moi. Allez ! vite !
Le corps du lieutenant Hocquet est allongé contre la paroi du boyau, la tète sanglante étoffée de linge. Il nous faut l'abandonner avec trois autres cadavres et tenter de ramener le sergent Verdier blessé au ventre et au bras. Talonnée par l'ennemi, à 2 km. de nos lignes, sans brancards, harcelée par les balles, la petite troupe s'efforce de ramener le blessé.
Joutel soulève Verdier par les épaules, deux hommes le tiennent par les jambes, Vacher soulage les reins meurtris et le triste convoi se met en marche. Marche difficile, pénible, lente, dans un boyau éboulé, plein d'obstacles. En arrière-garde, je tire mes dernières cartouches sur l'ennemi qui approche avec prudence. Mais le malheureux blessé gémit de douleur, chaque pas lui arrache un cri déchirant et cependant, il nous faut accélérer l'allure si nous ne voulons pas tomber aux mains de l'ennemi.
Pâle, les yeux fiévreux, Verdier nous supplie d'arrêter la marche. Sa douleur en s'amplifiant devient une prière. Que faire ? Il refuse de continuer.
- Partez ! partez vite ! laissez-moi, je vous en supplie ! ne me touchez plus !... Je souffre trop !
Minute déchirante. Nous allons l'abandonner. Pitié pour lui, mon Dieu !
Nous sommes partis, sans regarder en arrière, fuyant son dernier regard. Je cours comme un halluciné, en criant après des brancardiers qui sont déjà loin. Je cours en refoulant mes larmes, honteux d'abandonner une pauvre créature, un camarade qui va peut-être mourir dans quelques instants, faute de soins, dans l'abandon et la froide nuit qui descend.
Mais où sont mes compagnons ? Me voici seul dans ce boyau, perdu dans les lignes ennemies.
Pour m'orienter je me hisse sur le parapet et de suite sur ma gauche une mitrailleuse m'accroche de sa gerbe. Le champ de bataille est désert et silencieux. Les derniers coups de feu claquent du côté de Réchicourt et à l'occident, le soleil s'enfonce lentement dans la terre.
Voici une pente douce. C'est la première ligne ennemie, dominant toute la plaine. Là-bas dans la vallée assombrie, vers nos lignes, un long serpent gris glisse et s'éloigne. C'est le bataillon. En arrière, quelques isolés cherchent à le rejoindre. Mais où sont mes camarades ? J'appelle. Rien, pas même l'écho de ma voix ; plus un seul bruit dans ce chaos de décombres, mais un silence hideux qui éveille le spectre de la peur dans l'ombre du crépuscule.
- Si les boches arrivaient ?
A cette pensée mon esprit se trouble et j'accélère la course. Soudain, derrière moi un homme apparaît, essoufflé, le regard terrible, le visage en feu. L'adjudant Devillard s'arrête sur la crête et d'une voix tragique lance une bordée d'injures à l'adresse des brancardiers et se tournant vers moi, il me reproche violemment de ne pas être resté. Je lui rappelle qu'il m'a donné lui-même l'ordre de rattraper un brancard. L'adjudant est dans un tel état de surexcitation qu'il en perd la mémoire.
A deux nous descendons l'ouvrage des Quatre doigts. Une tresse blanche nous indique le retour.
Avant les premiers barbelés, un officier du 23 surgit et nous demande s'il n'y a plus personne derrière nous. C'est le chef d'une compagnie de soutien qui se retirera lorsque Vacher et ses hommes que nous lui signalons seront passés.
Au même instant Vacher apparaît sur la crête avec 3 hommes. L'arrière-garde est sauve.
Sur la plaine où nous commençons à souffler, les mitrailleurs allemands du secteur voisin nous recherchent. En forçant l'allure nous rattrapons quelques isolés. Je dépasse Beuzelin qui se traîne péniblement dans les hautes herbes, complètement épuisé.
Peu à peu, à mesure que nous nous rapprochons de nos lignes des groupes se forment, vrais cibles pour l'ennemi. Les balles passent bas et grattent le sol. Comme des jets d'eau, la terre sautille par endroits. Instinctivement nous sautons ces geysers de poussière. Des blessés aux jambes s'écroulent. On les empoigne par les bras et on les traîne à deux.
Je suis à bout de souffle, complètement épuisé. Haletants, traits crispés, bouches écumantes et sirupeuses, yeux rouges et révulsés nous courons vers notre première ligne, notre salut. Devant moi, notre gros sergent s'écroule sur le sol. Deux hommes l'accrochent et le traînent. Enfin ! la tranchée.
Des soldats du 23 nous reçoivent compatissants. Ma tête est lourde et sonore, mes jambes vont céder et mon corps subitement détendu fléchit, prêt à s'écrouler. Je me suis senti croulant dans le fond de la tranchée. On m'a relevé de suite et l'ordre est formel : pas d'arrêt, mais immédiatement rejoindre l'arrière. Sur une banquette, l'aide-major, corps renversé, délire dans une crise nerveuse et je suis reparti comme un automate dans le boyau.
C'est la nuit. Une colonne lourde se traîne dans un grand silence sur la route d'Einville. Comme une Légion Romaine le Régiment ramène ses morts et ses blessés. Ici, un officier soutient un homme éclopé, là deux hommes se tiennent par la taille. Des dizaines de prisonniers grossissent cette cohorte muette ; ils portent sur leurs épaules les brancards où gisent les morts.
Le ciel est illuminé. Pas un bruit. Il semble que rien ne s'est passé. Sur les bords du chemin, à l'entrée du village, les soldats de l'arrière font la haie. Un silence religieux salue cette phalange de morts et de vivants.
Dans la grand'rue d'Einville, des cris, des appels fusent au milieu d'une foule mouvante. Chacun cherche sa Compagnie et dans le brouhaha je reconnais la voie du sergent fourrier Virton
- Par ici, la 2e, par ici !
La Compagnie s'est regroupée et un bilan rapide est établi. Le capitaine Malgarny et le lieutenant Hocquet ont été tués, le lieutenant Barcelot grièvement blessé. Parmi les sergents, Verdier tué et le gros sergent dernier venu, blessé. La 8e escouade a en partie disparu. Cluzeaux tué, Le Polès, Texier, Lelièvre blessés.
Une colonne de camions nous a enlevés et déposés à Ferrières à 4 heures du matin. A l'arrivée un repas chaud et copieux nous attendait et nous nous sommes endormis dans un sommeil fiévreux.

Jeudi 21 février. - Sur les hommes endormis des appels retentissent. Il est midi. Les sections se regroupent dehors paresseusement. Le fourrier fait l'appel, il y a 35 manquants à la Compagnie. A ma section, 15 hommes sont portés tués ou blessés - c'est la plus éprouvée. Elle était en flèche lors de la progression vers le Grand Moulin et c'est elle qui est sortie baïonnette, haute derrière Hocquet.
Repos toute la journée. Je replonge dans le foin.

Vendredi 22 février. - A l'actif de l'attaque : 215 prisonniers. Un gros renfort arrive du D.D. Ce sont presque tous les soldats relevés de Salonique. D'après eux la vraie guerre c'est à Salonique qu'on la voit. Le front Français serait de tout repos. Les pauvres ! ils vont vers de dures désillusions.
A l'escouade est affecté un Breton, Gorgue. Il n'arrive pas de Salonique, c'est un retour de blessure.

Samedi 23 février. - Service funèbre pour nos camarades tués à Réchicourt. Assistance considérable.

Dimanche 24. - Repos complet. Cartes, pinard et pipes. On nous a changé nos effets. Ils étaient loqueteux.
L'après-midi, le régiment est rassemblé avec le drapeau. Le Colonel passe sur le front des compagnies déployées et remet des décorations.
Légion d'honneur au Capitaine Cléry,
Médaille militaire au Sergent Vacher.
Vacher est toujours le guerrier splendide, calme en toutes circonstances. Je ne l'ai jamais vu s'abriter, ni hésiter dans les cas les plus dramatiques. Depuis 14, il fait la guerre avec cette simplicité qui fait l'admiration de ses hommes.
Je suis proposé pour une nouvelle citation.
On n'est pas entièrement satisfait de la 2e Compagnie à l'Etat-major. On enquête sur la mort du lieutenant Hocquet et des quatre autres tués restés dans les lignes ennemies.
On nous reproche de les avoir abandonnés.
Ces Messieurs n'avaient qu'à venir pour les ramener, nos morts.

Lundi 25 février 1918. - Le régiment a pansé ses blessures. Des camions nous déposent le soir à Valhey où la neige nous accueille. Cantonnons à Serres, à 5 km. derrière les Jumelles. Dans 4 jours nous monterons à la Patte d'Oie.

Mardi 26 et mercredi 27. - La Compagnie pose des barbelés et creuse des tranchées devant le village. Nous travaillons dans la boue froide et glissante.
Bihan, notre caporal est nommé sergent et Harquey passe caporal de l'escouade.
- Si ça dure, déclare Beuzelin, on aura bientôt des ficelles. Faut arroser ça !
Le soir l'escouade chante et hurle autour du seau de pinard payé par Harquey.

Jeudi 28. - Le commandant Jeantis, du 3e Bataillon, prend le commandement de notre Bataillon. Repos. Activité de l'aviation et canonnade de nuit.
Vendredi 1er mars. - La nuit dernière, l'ennemi a fait un coup de main sur le 42. Il a emmené 14 des nôtres. Le secteur devient plus agité.
Jusqu'au 5 mars la Compagnie ne bouge pas et reste au repos.

Mardi 5 mars. - A 7 heures du soir, la Compagnie quitte Serres sous une neige pourrie. Après la Patte d'Oie quittons la route d'Aracourt et sur notre droite grimpons sur une crête boisée. A travers pistes et chemins de terre les sections traversent des bois touffus. La nuit est calme, mais près de nous un 75 crève le silence de sa gueule hargneuse. La détonation s'éloigne en modulations harmonieuses dans le sillage de l'obus.
Nous arrivons et occupons un immense abri : tous les hommes de la Compagnie s'installent dans des couchettes superposées.

Mercredi 6 mars. - Nous sommes entre la route d'Aracourt et le village de Bathelémont, à 500 mètres de la première ligne.
Le lieutenant Mansard de la 1re Compagnie prend le commandement de la 2e en remplacement de Malgarny.
Abrités par la forêt posons du barbelé au bas de la côte. Nombreux 75.
Le soir, le sous-lieutenant Artanse du 3e Bataillon prend le commandement de la 4e section à la place du lieutenant Hocquet. Vacher assure le rôle de chef de section par intérim.
Toute la nuit les 75 poussent leurs coups de gueule mais nous ne recevons aucun obus.

Jeudi 7 mars. - Travaux de défense. L'ennemi cherche à atteindre avec du 105 la batterie de 75 qui est au bas de la côte.
En dehors des corvées sommes assez libres, aussi accompagné de Joutel et Bocquet, par un matin doux, je vais chercher de l'air et de la lumière. Nous nous dirigeons vers la sortie du bois qui donne sur la plaine de Bathelémont. Un soleil pâle dans un ciel légèrement bleuté efface les dernières flétrissures de l'hiver. La nature se réveille et les bourgeons s'épanouissent en petites feuilles d'un vert frais. La forêt est déjà belle et des oiseaux effarouchés s'échappent en sifflant. A la lisière du bois, nous découvrons la plaine et le village de Bathelémont. Soudain un sifflement aérien accourt, et la rafale de 105 s'émiette avec fracas autour de nous. Une volée d'éclats vient taper avec force contre les troncs d'arbres, suivie de craquements et de froissements dans les hautes branches. Retour précipité à l'abri où toute la Compagnie est rassemblée.
Travaux de défense jusqu'au 13 mars.
Ce secteur si calme est devenu fiévreux depuis l'affaire de Réchicourt.

Mercredi 13 mars. - Sous les ordres d'officiers et d'hommes du 7e Génie, la Compagnie travaille à la construction d'un observatoire d'armée en béton. Peu à peu le pays se transforme en nids de résistance.
Jeudi 14 mars. - Mêmes travaux. Toute la journée, je pousse des brouettes de gravier, le Génie préparant le béton. Le travaille avance rapidement. Une corvée est fauchée par une rafale de 77. Un sergent tué et 4 hommes blessés.
Jusqu'au 19 même chantier.

Mardi 19 mars. - Nos aviateurs descendent deux aéros boches. Bravo !
Dans la nuit la Compagnie relève la 3e aux Jumelles. Il n'y a rien de changé dans ce secteur, l'artillerie est par contre beaucoup plus active.

Mercredi 20. - La section est de corvée. Nous aménageons le boyau qui descend vers Aracourt. Pelles et pioches se lèvent sans arrêt. J'arrive à être expert dans l'art de creuser et de balancer la terre avec le minimum d'efforts. Même dextérité pour planter des piquets droits et solides comme de dérouler du barbelé sans s'écorcher les doigts. Le fantassin est l'homme de tous les métiers : il se bat, il marche, il trime, il creuse, il soulève, et il crève. Je n'ai pas évidemment la manière des solides paysans qui m'entourent, mais peu à peu le métier rentre.

Jeudi 21. - L'ennemi marmite sérieusement la route d'Arracourt et notre Jumelle reçoit des rafales de 105 et de 77. Le séjour est devenu moins agréable. Plus de promenades nocturnes aux P.P. Le P.P. II ou ancien P.P. Bihan est particulièrement visé. On veille dans la tranchée et non plus sur le parapet.
Gros émoi à la Compagnie. La cave des vivres de réserve a été fracturée et cambriolée. Le chocolat et surtout la gnole ont été visés. Enquêtes, fouilles, etc... On n'a pas trouvé les coupables.

Vendredi 22. - L'ennemi arrose notre position d'obus de 105 et de 77. Ceci n'augure rien de bon. Les sorties du tunnel deviennent, périlleuses. On redouble de vigilance, surtout pendant les nuits ; on renforce la solidité des boyaux.

Samedi 23. - Les deux sorties du tunnel sont particulièrement visées par l'artillerie ennemie. A chaque instant les téléphonistes sont alertés pour la réparation des fils coupés. Une pièce d'un calibre inconnu tire sans arrêt sur la sortie sud. On pense qu'il s'agit d'un canon russe. L'obus arrive très lentement et chute dans une explosion étouffée, sans grands dégâts. De jour et de nuit, pelles et pioches creusent et soulèvent la terre. Mes mains calleuses sont dures comme de la pierre.
On signale de nombreuses réserves sur nos arrières. Allons-nous vers une grande offensive ?

Lundi 25 mars. - De bon matin, la mitraille crépite furieusement sur notre droite. Est-ce une sortie de l'ennemi ? Le soir est très calme. Réparons un abri effondré.

Mardi 26 mars. - Calme absolu. On nous annonce que l'ennemi a déclenché une grande offensive sur la Somme, en secteur Anglais.
La menace qui pesait sur nous n'était qu'une diversion, nos travaux n'auront servi à rien.

Mercredi 27 mars. - Très beau temps. Le soleil est chaud. On relâche l'état d'alerte. cependant le duel d'artillerie se poursuit et il n'est pas prudent de sortir du tunnel. Dans la nuit nous réparons les dégâts produits par le bombardement.

Jeudi 28. - Le temps est magnifique et c'est une invitation de la nature à l'admirer. Je sors du tunnel. Dans la baraque qui sert de réfectoire quatre hommes jouent aux cartes autour d'une table : Galais, Congue, Bréhan et un poilu de la 4e section. Soudain dans le ciel un sifflement léger, l'obus russe. Je plonge dans le boyau, contracté, grimaçant, car l'obus fonce sur nous. Une tôle trouée, puis un choc sourd dans la terre suivi d'un vol de frelons. De la porte du réfectoire une fumée noire et âcre jaillit et un homme expulsé roule sur moi. Je cours au tunnel et appelle du secours. Des brancardiers arrivent et nous relevons Congue blessé au bras droit, aux deux jambes et à la tête. Dans la baraque, c'est une boucherie. La table des joueurs est pulvérisée, et à nos pieds un morceau de chairs rouges. La tête de Bréhan est plantée sur un tronc sectionné à la hauteur des reins, les deux jambes rabattues en arrière - et ce regard bleu d'enfant donne à cette vision un intolérable aspect de détresse.
On a rassemblé les morceaux de notre jeune camarade et il est parti sur le dos d'un brancardier, dans une toile de tente. Il avait 20 ans. Quant aux deux autres joueurs, ils sont indemnes. L'obus a traversé le corps de Bréhan au niveau de la ceinture, l'a coupé en deux, pour ensuite traverser la table et exploser entre les huit pieds. Un 77 aurait tout anéanti.

Vendredi 29 mars. - Vendredi Saint. Journée triste, il pleut à fines gouttes. Satisfait de son dernier coup, l'ennemi semble plus calme.
Le soir l'escouade s'installe à l'entrée Nord du tunnel, dans une petite pièce qui sert de salle de garde. A minuit un obus blesse Dekoninck à l'entrée du tunnel, d'un éclat à l'épaule.
- C'est un coup d'filon. J'vais ramasser quelques mois d'houstos. Adieu les copains !
Refusant tout pansement, il file dans le tunnel vers le poste de secours.
A minuit je suis de garde à quelques mètres devant l'entrée avec Jaffrézie. Pour remplacer Dekoninck je fais 2 heures de garde supplémentaires. Dans la vallée la nuit est profonde. Au loin, derrière les lignes ennemies, le ciel s'illumine d'éclairs rougeâtres, ponctués par des déclics sourds. Les salves légères et chantantes vont se briser en éclats vibrants derrière notre Jumelle, vers la sortie Sud. Derrière nous à quelques mètres, la silhouette d'un homme s'est dressée droite sur le parapet. L'homme est immobile comme une statue :
- Qu'est-ce qu'y fout, le Lieutenant ? me demande Jaffrézic.
- Je n'en sais rien. Il est là depuis un moment, immobile et muet.
- Y n'est pas gonflé ce nouveau Lieutenant. J'te fout mon billet qu'y viendra pas jusqu'à nous. Il a vu Dekoninck blessé et je crois qu'il a les colombins. Tiens, zieute ! Y mets les bouts...
Une rafale s'annonçait et piquait sur notre Jumelle. L'ombre du Lieutenant avait disparu.
Aux premières lueurs du jour, nous regagnons le tunnel.

Samedi 30 mars. - On discute ferme sur l'offensive allemande qui se développe dans la Somme. Vacher pense que tout est foutu. Je ne suis pu de son avis, j'espère bien que les Boches seront arrêtés lorsque les Français seront devant Amiens.
Toute l'escouade est devenue anglophobe.
Le soir la 7e Compagnie nous remplace. Retour à Serres. Par glissades on avance sur les pistes boueuses. La voix du nouveau Lieutenant s'affermit à mesure que nous nous éloignons de la première ligne. Avant d'arriver à Serres, la voix du nouveau Lieutenant, le Lieutenant D., tonne avec énergie : Jugularisez vous !
Personne ne bronche.
- Je vous dis de mettre la jugulaire au menton !
Nous mettons la jugulaire.
- Çui-là, il est pur, souffle quelqu'un derrière moi, y ramenait pas tant sa fraise y a un moment.
Beuzelin reprend
- On verra au prochain casse-pipe, s'il s'intéressera à la jugulaire - le pôvre ! Il croit qu'on rentre à la caserne.

Dimanche 31 mars. - Jour de Pâques. Repos complet. Messe au village. Civils et militaires remplissent la petite nef où les chants religieux s'élèvent sous les voûtes.
Nous avons passé la journée dans nos baraques Adrian, à jouer aux cartes, à discuter sur l'offensive Allemande, dans une atmosphère de tabac et de paille mouillée.


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Dépôt légal No. 3
4 e trimestre 1958.
DAX, IMPRIMERIE DUMOLIA