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Lundi 1er avril. - Repos toute la journée, par contre la Compagnie est de corvée de nuit à la Patte d'Oie. Sous une pluie torrentielle à travers des terrains boueux, armés de pelles et de pioches nous nous rendons au chantier nocturne. Egrenés sur une ligne droite nous creusons un boyau qui se transforme rapidement en un ruisseau boueux. A mesure que nous creusons la boue liquide monte, et chaque coup de pioche soulève des gerbes d'eau. Nous sommes dans l'élément liquide par les pieds, par le corps et par la tête qui reçoit les cataractes du ciel, et par les poumons saturés d'air humide. Il a fallu quatre heures pour atteindre la profondeur voulue et la boue arrivait aux genoux.

Mardi 2 avril. - Repos et inspection des vivres de réserve. Il est interdit sous peine de sanctions de toucher à ces vivres rangés dans nos sacs. La théorie prévoit 30 jours de prison mais comme nous sommes en première ligne, il n'est pas question de nous en sortir pour purger cette peine à l'arrière, aussi on se contente de nous les remplacer avec un bon coup de gueule du Lieutenant.
On nous distribue de nouveaux masques. C'est une copie du masque Boche - le museau de porc qui nous portait tant à rire. Chaque section passe dans la chambre à gaz pour l'épreuve. De la porte, un major, à l'aide d'un pistolet lance dans la pièce les ampoules de poison. Ce masque est un gros progrès sur le tampon étouffant que nous avions.

Jeudi 4 avril. - On nous apprend qu'une Division du 7e Corps est partie pour la Somme. Nous restons pour garder le secteur.

Samedi 6. - Départ le soir pour relever le 42e. Par Valey et la Patte d'Oie nous avons rejoint le fortin Foch.
Nous sommes arrivés sur une crête boisée dominant le village d'Aracourt. La Compagnie occupe de nombreux abris bétonnés entourés de baraques confortables : réfectoires, infirmerie, cuisines, dépôt et cantine.
C'est un des nombreux centres de résistance qui s'échelonnent sur toutes les crêtes de cette région.
Ici c'est le centre du bois de Bénanont.

Dimanche 7 avril. - Y a-t-il des volontaires pour conduire des ânes ? demande Vacher en entrant dans l'abri.
- De quoi s'agit-il ?
- Ben, faut assurer matin et soir le ravitaillement de la Compagnie avec des bourricots d'Algérie. Les cuisines sont au fortin Nicolas II et il faut en ramener la soupe.
- D'accord, je, marche.
- Et moi itou, ajoute Joutel et ensuite Gorgue. Conduire des ânes n'est pas déplaisant. Cela me changera du métier de terrassier. Dans un abri solide, à 500 mètres de la Compagnie, les 3 âniers s'installent confortablement. Nous sommes seuls, sans gradés, près du pare à bourricots. Nous avons dix pensionnaires, ce sont ces petits ânes qui trottinent avec leurs pattes grêles et raides sur les bleds algériens, le jour des marchés.
Nous devons assurer leur entretien et leur nourriture.
Dans les secteurs agités les territoriaux les conduisent pour le ravitaillement en vivres et en munitions des premières lignes.
A 11 heures du matin, le parc s'anime ; nous chargeons percots, sacs, bidons sur les 10 bourricots. Gorgue conduira la première corvée. Il enfourche l'âne de tête, pieds traînant, et toute la petite bande suit gentiment comme pour le marché. Derrière la lisière du bois la petite troupe a disparu.
Le soleil est très haut et chaud. Au delà de la zone d'ombre la plaine de Bathelémont s'étend avec ses hautes herbes aux coloris variés. Gorgue sera de retour avant 1 heure et avec Joutel je rejoins l'abri. Le P. C. de Nicolas est à 1.200 mètres. Une heure passe et pas de Gorgue. Quelque peu inquiets nous sortons, car là-bas du côté de Nicolas des rafales de 77 s'émiettent en nuages légers sur la piste qui longe la lisière du bois.
- J' crois que la corvée se fait sonner, me crie Joutel en courant vers la lisière.
Nous distinguons bientôt trois points immobiles au milieu des flocons de poudre.
Nous arrivons au pas de course sur le lieu du drame, et trouvons trois ânes blessés, debout et figés par la douleur et la peur. A Nicolas, le reste de la troupe s'est replié et Gorgue est au Poste de Secours blessé à la cuisse.
- Allez ! hue ! hue ! A coups de triques nous ramenons la caravane, mais les bêtes intelligentes refusent d'avancer à l'approche de la zone dangereuse. Nous avons dû faire un long crochet pour les ramener à Foch. Nous sommes ensuite revenus sur la piste pour ramener les trois bêtes blessées, nous avons pu les arracher à l'immobilité en brisant la raideur des pattes par une marche forcée.
- Pour un filon c'est un truc à la c..., me confie Joutel.

Lundi 8. - Pour éviter ces corvées périlleuses, la Compagnie abandonne Foch et s'installe au fortin Castelnau où les cuisines peuvent accéder. Nous appuyons un peu sur la gauche et notre métier d'ânier va prendre fin.
Les ânes ont rejoint leur parc et j'assure avec Joutel leur nourriture jusqu'à leur évacuation vers l'arrière. Dans la nuit une voiture est venue chercher les 3 blessés. Nous les avons chargé à bout de bras comme des sacs de farine. Les malheureuses bêtes avaient leurs membres raides et gémissaient lamentablement.

Mercredi 10. - Hier, notre artillerie a pris sous son feu le secteur d'en face. Aujourd'hui, l'ennemi nous rend la monnaie de notre pièce en écrasant Nicolas II sous du 280. Abrité derrière des troncs d'arbres j'assiste avec Joutel à ce furieux pilonnage. A intervalles réguliers les grosses pièces ébranlent l'horizon d'un bruit sourd et prolongé, puis l'air frisonne ; alors un frôlement lointain s'annonce, s'amplifie et fonce sur le fortin avec un bruit terrifiant. A chaque fois, le sol vibre sous le choc monstrueux. Dans le ciel d'énormes champignons noirs s'élèvent zébrés de paraboles variées, poutres, arbres, tôles, pierres, ciment se détachent du sol et se fondent dans le nuage sombre.
Nous sommes à 1.200 mètres et d'énormes éclats viennent en huhulant heurter les arbres de la forêt avec un bruit mat et c'est avec l'angoissante pensée que demain ça sera peut-être notre tour que nous rejoignons notre abri.
Le soir on apprend que le capitaine de la 3e Compagnie, deux officiers et six hommes ont été tués par ce pilonnage.

Jeudi 11. - Nous ramenons notre troupeau vers l'arrière. Sur la route de Valey, deux territoriaux nous attendaient pour reprendre nos pensionnaires. Les petites bêtes sentaient venir le salut, elles trottinaient avec courage devant nous sans que nous fussions obligés d'user de nos bâtons. Nous avons quitté notre abri pour rejoindre celui de la Compagnie ; à l'escouade on fête notre retour par des " hihans " retentissants.
La vie reprend avec la monotonie des secteurs calmes. Cependant Beuzelin, toujours débrouillard, a repéré une petite baraque en planches. Elle est hermétique, placée à quelques dizaines de mètres de la tranchée. Beuzelin l'a transformée en salle de jeux. C'est le " home " privé de l'escouade et on y passe des heures plus agréables que dans l'abri souterrain où grouillent 120 hommes. On y fait des parties de manille, du bon chocolat et on y discute le coup.
Le mobilier : une table, deux bancs et un fourneau à bois. On peut y veiller le soir à la lueur d'une bougie car la cabane est bien close. L'atmosphère y est joyeuse et on se croirait à un rendez-vous de chasse. Les parties de manille se succèdent avec acharnement entre Beuzelin, Bihan, Joutel, Harquey et Rogerie. Avec Vacher je fais chauffer le chocolat et tard dans la nuit, nous rejoignons l'abri.

Vendredi 12. - Nos 75 asticotent sérieusement l'ennemi. On raconte qu'un coup de main serait en préparation. Toute la journée travaillons avec le Génie à faire une sape et le soir toute l'escouade rejoint la cabane comme des collégiens en vacances.
On ferme les issues, Thévenin prépare le chocolat, les autres attaquent la manille. Dehors tout est calme, la nuit est belle et douce.
Sur la table les poings s'abattent avec force, tandis que les pipes crachent les cercles de fumée. C'est vraiment une grande joie et le chocolat fume et sent bon.
- Et coeur ! dit Rogerie.
- Et je coupe !
- Et je surcoupe
Et pan ! sur la table qui sursaute, quand soudain dans un souffle noir la lumière s'éteint, la baraque vacille et s'écroule dans un fracas d'explosions. Par une lézarde béante je plonge dans la nuit où flotte une odeur âcre de brûlé. Dans la tranchée où nous nous retrouvons tous, une franche gaieté a succédé à ces quelques secondes d'émotion et de panique.

Samedi 13. - Duel d'artillerie. Travaux avec le Génie. Cette nuit la Section Franche doit sortir. Plus de réveillons au cabanon, celui-ci est à terre, effondré, en pièces de bois déchiquetées.

Dimanche 14. - Hier soir la Section Franche est sortie sur notre droite. L'action s'est limitée à la destruction de deux plaques de microphone placées près de nos lignes.
Cette nuit de nouvelles batteries de 75 arrivent. On raconte que le 42 doit faire un coup de main. Toute la nuit les 75 harcèlent l'ennemi.

Lundi 15. - Notre artillerie a cessé le feu ce matin spontanément. Le coup de main est ajourné. Une de nos patrouilles a capturé deux boches du 7e Landwer Bavarois (nos amis de Réchicourt).
Par une nuit très noire la Compagnie a quitté Castelnau ; à travers bois et après descente dans la plaine elle s'est installée dans un petit bois de sapins. Nous avons relevé un peloton de la 3e Compagnie à la défense de la Sapinière, première ligne située entre Aracourt et Bures.
Pendant le déplacement nocturne, j'ai manqué un ponceau qui franchissait une tranchée profonde. Entraîné par le poids du chargement, j'ai culbuté dans le vide tète la première, mes épaules se sont coincées entre les deux parois. Mes camarades m'ont retiré de cette fâcheuse position, non sans peine, et je ne me suis rien cassé.

Mardi 16. - Un vaste gourbi occupe le centre de la Sapinière, petit bois de sapins moyens et très denses. Ce bois est long de 50 mètres et à peine large de 15 mètres. C'est un excellent nid de mitrailleuses. Un veilleur est placé en permanence à l'entrée de la sape.
A travers les fûts violacés des arbres on distingue les lignes de barbelés et les 2 km. de plaine qui nous séparent de l'ennemi.
Avec Joutel, je passe toute la nuit à un petit poste, sur l'angle nord-ouest de la sapinière. Devant nous, s'étale la plaine de Bures, des Jumelles et d'Aracourt. Le ciel est d'une pureté de cristal et l'air est doux. Temps idéal pour patrouilles et embuscades. Cependant avant le lever du jour, une fraîcheur humide se lève du sol et gagne nos jambes. Il nous faut battre les semelles. Au petit jour, quelques coups de feu sur la gauche, vers Aracourt dont on aperçoit les premières maisons. Nous rejoignons la Sapinière en nous glissant à travers des taillis où pullulent gibiers et oiseaux. Nous y dormons toute la journée.

Mercredi 17 avril. - Premières chaleurs du printemps. Des faisceaux de lumière chaude touchent le sol cendré du petit bois. Sous leur ombre les soldats sommeillent, mais bien vite il faut rejoindre l'abri. Des 105 tombent au petit bonheur.
Nuit entière au P. P. avec Joutel. Cette garde nocturne est devenue agréable ; on goûte la fraîcheur et le silence. Une reconnaissance est sortie pour reconnaître la ferme de Riouville.

Jeudi 18 avril. - Sur notre droite, le réduit de la " Mitraillette ", position de défense, est fortement bombardé par l'ennemi.
Les corvées de soupe nous ont annoncé que la Division allait être relevée du secteur. On doit avoir besoin de toutes les disponibilités vers l'ouest où la bataille fait rage. L'offensive allemande est pratiquement enrayée, les renforts français sont entrés en ligne.

Vendredi 19 avril. - Le secteur est arrosé par du 77 où les obus tombent nombreux mais isolés : sifflements prolongés ou courts, explosions suious remplacer.

Dimanche 21. - Nombreuses rafales de 77 et de 105 sur les pistes. A minuit le 106 nous relève. Nous disons adieu au secteur. Pendant que les sections s'allongent sur les pistes glissantes qui grimpent le mamelon boisé, j'évoque les heures passées sur ce front de Lorraine : les veilles si longue dans le village de Bures enneigé, l'assaut du 20 février, le séjour tranquille aux Jumelles et les camarades que nous laissons comme jalons de notre chemin de croix.

Lundi 22. - Il a plu et toute la nuit nous avons parcouru bois et coteaux sur des pistes gluantes à travers du feuillu ruisselant d'eau. Le jour nous a surpris près de Dombasle sur une route bosselée et inondée. Epousant le canal et ses bordures de roseaux, la longue colonne fend la muraille de pluie qui se dresse épaisse devant nous. Voici qu'apparaît Saint-Nicolas d'où s'élèvent les deux tours de l'église coiffées de casques d'ardoise. Il y a un an j'y passais 8 jours dans un lit d'hôpital. J'ai une pensée pour la Soeur, Soeur Bernard, qui soignait avec tant de dévouement les malades du terrible hiver.
Cantonnons à Varangéville sur la Meurthe.

Mardi 23. - Départ à 6 heures du matin. La route boueuse s'allonge dans le jour naissant. Nous marchons jusqu'à midi après avoir traversé des villages où les tas de fumier vous accueillent à chaque entrée de porte.
Nous avons contourné Nancy embuée de noir, le boche bombarde la ville avec du 380. Cantonnons à Chavigny, petit village situé sur la rive droite de la Moselle. La paille des granges y est assez fraîche.

Mercredi 24. - Après le jus, départ à 6 heures du matin sous une pluie tenace. L'eau qui ruisselle du casque est pompée par la capote, et celle-ci déjà trempe de la veille n'en veut plus. La veste maintenant absorbe le liquide céleste et bientôt nous serons imbibés jusqu'à la moelle.
Alourdis, courbés sous le sac, le dos rompu et les jambes raides, les hommes avancent en une longue théorie silencieuse. La colonne suit une route longeant la Moselle. Après Neuve-Maison on devine sur notre gauche la présence du grand torrent qui rugit sous l'averse des cascades qui l'alimentent, puis voici Maron. Les habitants se sont égrenés dans la rue principale et cherchent les visages connus du 128. Devant sa porte, la patronne du café où nous passions notre temps à rire, à boire et à chanter. Les visages des villageois s'illuminent en retrouvant des rescapés d'une année de combats.
Après Villers-le-Sec - oh ! dérision !- nous cantonnons à Cheydeney. Sommes à 3 km. de Toul.

Jeudi 25 avril. - Dernière étape. Le régiment pénètre dans Toul par sa porte fortifiée et défile à travers les rues. Ville de soldats aux rues étroites et aux pavés pointus. Nous prenons la direction de Commercy et à Bruley le Bataillon cantonne. Je relève la présence du 151 et du 129 dans la région. On ne sait encore rien pour nous. Nous savons cependant que la gigantesque bataille se déroule dans la Somme où la ruée allemande vient d'être stoppée devant Amiens.
Repos complet jusqu'au 30 avril. La musique du régiment donne des concerts fréquents. " Salut au 85 ", " La fille du Régiment ". etc. et pour terminer, la " Marseillaise ".
Dès les premières notes de l'hymne national, les soldats s'éclipsent et quittent la place. L'effet est du plus haut comique. On veut détendre le soldat par de la musique et on termine chaque concert par le garde-à-vous et le salut militaire.
Nous trouvons ici un foyer Américain très bien achalandé et nous y sommes fraternellement reçus.

Mardi 30 avril. - La journée est douce et le soleil radieux. L'escouade au complet est
partie pour les champs. De la route encore humide des dernières pluies, une luminosité vaporeuse s'élève. Sur les côtés, le printemps fleuri s'épanouit dans toute sa force. Ces six hommes goûtent en ce moment toute la beauté de la nature en paix et la joie de vivre.
La promenade s'agrémente de bonnes histoires Gauloises. Derrière nous un cycliste du régiment nous hèle :
- Rassemblement ! le régiment fout le camp. On embarque - A h ! m..., beugle Beuzelin.
Et d'un seul geste l'escouade fait demi-tour et rejoint le village au pas de course. Nous trouvons le Bataillon en émoi. Les hommes se précipitent vers leurs cantonnements et en sortent équipés. Les officiers et les sergents hurlent et à 9 h. 30 le régiment est à la gare de Toul. A 11 h. un train avale le Bataillon et s'ébranle. Direction ouest.
Le régiment est en marche pour les grandes batailles.

Mardi 1er- mai. - Contrairement à l'habitude, le convoi a roulé toute la nuit à vive allure.
Cela rappelle le départ précipité de Ligny-en-Barois pour la côte 304.
L'après-midi le train contourne Paris par Nogent, Noisy, Le Bourget, puis c'est la ligne du Nord. A minuit le train s'arrête. Sommes réveillés en plein sommeil. St-Paul dans l'Oise. Nord. de Beauvais. Les sections s'alignent sur le quai de la petite gare et lourdement la colonne s'ébranle. Dans le ciel, une déchirure de nuage dévoile la lune ronde. Thévenin se frotte les yeux et Beuzelin regrette son " pucier " où il dormait comme un poivrot.
Dans la nuit étoilée les Compagnies avancent vers le Nord. Le jour timidement apparaît, un air frais et vivifiant s'évade des prairies cloisonnées de haies. De hautes futaies bordent la route dégageant un léger parfum de chèvrefeuille. Pays humide, beaucoup de moustiques.
Arrêt à Pierrefitte où nous cantonnons en restant en état d'alerte. Vers l'est la canonnade poursuit son gémissement lugubre.
Vendredi 3 et 4 mai. - Le Bataillon ne bouge pas. Aménagement des cantonnements.

Dimanche 5 mai. - Départ au lever du jour. Nous avançons vers le nord-ouest, c'est tout ce que nous savons. Sur les routes, nombreuses troupes. Bivouac à St-Maur après 27 km. de marche.

Lundi 6 mai. - Nous repartons à 4 heures du matin. Nous avons bouclé nos sacs dans le noir d'une nuit d'encre et silencieusement le Bataillon encore engourdi avance avec une allure de plus en plus accélérée.
Les premières lueurs du jour peu à peu nous éveillent et jettent de légers reflets sur les vagues de casques gris. Traversons Grandvillier en défilant devant une haie de cavaliers (chasseurs) qui nous présentent les armes.
Nous sommes entrés dans la zone Anglaise et les Tommies pullulent dans les villages. Voici Poix, petite ville coquette et assez importante. Massés sur les trottoirs les habitants souriants nous acclament. De maison à maison ce n'est qu'un cri : " Voici les Français ! Nous sommes sauvés ! " On croirait pénétrer dans un pays étranger menacé par une invasion, et les habitants acclamant le pays ami qui vient les sauver. Depuis plus d'un an ces gens n'avaient plus vu un soldat Français et l'Anglais qui était chargé de la garde du secteur, a cédé puis fui devant la furieuse attaque Allemande. Nous bivouaquons à Bussy les Poix après 30 km. de marche. Où nous mènera-t-on ?
Entre Anglais et nous, peu de cordialité. Ces hommes blonds au teint clair, coloré, ont cependant belle allure. Il est vrai qu'ici c'est l'arrière. Méprisés par la population, ils gardent cependant toute leur morgue. De nos rangs s'échappent quolibets et railleries à leur adresse, mais ils ne comprennent pas.

Mardi 7. - Départ de Bussy-lès-Poix à 11 heures et arrivée à Epauménil à 7 heures du soir : 22 km.
Le lendemain le Régiment parcourt quelques kilomètres et s'installe à Quoncoison après avoir contourné Arniens par l'ouest. Nous sommes dans la vallée de la Somme, pays d'origine du Régiment.

Jeudi 9 mai. - Repos à Quoncoison. On ne s'explique pas ce départ précipité de Toul, qui se termine en promenades dans la campagne Picarde. L'ennemi est à 15 km. à l'est d'Amiens, près de Marcelcave où la bataille piétine dans le sang.
Harquey, notre caporal, nous quitte. Il doit suivre un cours d'élève-aspirant à St-Maixent. Peut-être a-t-il fini la guerre ? Le caporal Hette de retour de Salonique le remplace.

Vendredi 10 mai. - Le Régiment embarque à Longpré sur la ligne Amiens-Calais. C'est donc pour le nord, mais pourquoi cette ballade autour d'Amiens. On raconte, mais celle-là est dure à avaler, que nous devions débarquer à St-Pol dans le Pas-de-Calais, et que par erreur, on nous a déposés à St-Paul dans l'Oise. Comme un colis postal le Régiment aurait été l'objet d'une erreur de destination.
- Ça fait rien, dit Jaffrézic, accroupi dans le fond du wagon, on aura toujours tiré ça.
- T'as raison, grogne Beuzelin ; j' préfère allonger mes tiges sur la route que poser mon croupion dans le fond d'une tranchée.
Le train a quitté Longpré et s'arrête un instant à Abbeville. Abbeville était le dépôt du Régiment avant 14. Malgré l'interdiction, des hommes sautent et vont faire une surprise aux connaissances de la gare. Le convoi est reparti et longe la côte aux plages basses et sablonneuses. On passe Etaples, puis Boulogne où nous admirons la statue de Napoléon tournée vers l'Angleterre. A ses pieds un camp anglais. Voici Calais, puis rapidement Dunkerque, ville meurtrie par les bombes. Il fait un temps assez froid. La nuit est tombée et le train avance très lentement dans les plaines des Flandres. Débarquons à Isenkerke en Belgique. Marche de nuit à travers une plaine embrumée. Comme un cortège d'ombres le Régiment avance sur une route pavée. On repasse la frontière et revenons en France. Le douanier de service est à son poste et nous laisse passer sans difficultés. On avance toujours lourdement sous un ciel étoilé qui répand sur la plaine une douce clarté d'où émergent des rangées d'arbres.
Passons à Oskorn et stoppons à Rexpcelde.

Samedi11 mai. - Tous les villages sont nets comme des jouets de bois. Des maisons bariolées de peinture bordent des rues propres et pavées. Quel contraste avec les villages de Lorraine où croupissent les tas de fumier !
Dans un estaminet, j'ai voulu prendre un café, un vrai, un café bien sucré. Accoudé sur un marbre bien propre, j'ai pu admirer un intérieur reluisant, net comme un sou neuf. Près du zinc, une vieille femme déguste un plein verre de la délicieuse boisson noire.
- Servez-moi un café bien chaud !
- Je n'ai pas de café, me répond la jeune patronne.
- Et la bonne femme, là, qu'est-ce qu'elle boit ?
- Ce n'est pas du café, Monsieur, c'est du Stout.
Elle a prononcé " staout ".
- Et bien, servez-moi un " Staout ".
Pour un buveur de vin, ce breuvage est exécrable.

Dimanche 12 mai. - Le Régiment poursuit sa route. Sa route ! Quelle route ? Celle de son destin que nous ignorons. Nous savons cependant et cela est une certitude, que nous irons nous buter contre l'infanterie Allemande.
C'est au sud d'Ypres que nous nous dirigeons. Région des Monts. Depuis deux à trois semaines on s'y bat furieusement. Ici les Anglais ont lâché pied comme dans la Somme. Cantonnons à Outzelle. Nous avons perdu le Mont Kemmel où un régiment français a été complètement anéanti.
Attaques et contre-attaques se succèdent sans interruption sur un terrain plat, démuni d'abris et de tranchées, sous des orages d'obus explosifs et à gaz.
La densité de l'artillerie que nous relevons et la concentration de troupes témoignent de l'acharnement de la bataille. L'ennemi veut percer coûte que coûte pour atteindre la mer et menacer l'Angleterre.

Lundi 13 mai. - Repos complet. Dans une prairie la Compagnie a monté ses tentes. Toute la nuit, les avions sont passés en escadres serrées et agressives. Bombes et mitraille nous ont été distribuées sans ménagement. Pour nous protéger nous dormons les casques posés sur le visage.
Nous formons un corps de contre-attaque car on prévoit une nouvelle poussée ennemie.
Les Anglais utilisent des Chinois à creuser des tranchées, dernières lignes de résistance derrière les Monts des Flandres.

Mercredi 15. - Le Régiment lève le camp à 1 heure du matin à la lueur d'un embrasement général. Devant nous, l'horizon est sillonné par des éclairs vifs et des lueurs argentées sous un bourdonnement sourd qui semble agiter la terre. Traversons Steenword et rentrons de nouveau en Belgique. Ici, plus de douane, mais dans la petite ville nous avons croisé quelques civils.
Nous voici dans la zone du feu : villages meurtris, arbres déchiquetés, prairies crevassées, routes défoncées ; le village d'Abeele que nous traversons est abandonné et semble avoir été pillé.
Nous occupons un camp anglais à 1.000 mètres derrière le Mont des Cats où s'élève un magnifique couvent partiellement ébréché. Près de nous, de grosses pièces d'artillerie tirent sans arrêt sur la gare de Lille.

Mercredi 16 mai. - La canonnade a rugi toute la nuit. Les avions sont passés à plusieurs reprises, lâchant leurs bombes dans les alentours. Nous avons cependant bien dormi sous la tôle ondulée des baraques anglaises.
A l'heure de la soupe, vers midi, des 130 en souffles sonores et impressionnants viennent s'écraser avec fracas dans notre camp. Aucun abri et aucune tranchée. Nous nous allongeons sur le sol et à, chaque salve, le coeur s'arrête, les muscles se contractent, le sang se fige. Un coup malheureux tombe près de nous sur un groupe de chasseurs à pied. Onze hommes sont tués. Spectacle horrible de chairs déchiquetées et de blessés pantelants.
La soir le Bataillon quitte le camp trop exposé et appuie de 2 km. vers le sud. La Compagnie s'installe dans une ferme. Dans la cour une pièce de Marine tire sans arrêt et l'ennemi cherche à la contre-battre. Tout ce secteur est en feu et il est vain de chercher un coin tranquille.
La nuit s'annonce et le crépuscule allonge les dernières lueurs du jour. La pièce tire toutes les 10 minutes ; de son long tube d'acier le projectile s'élance dans une langue de flamme rouge accompagnée d'un coup de tonnerre abrutissant. Fumant une pipe, adossé au mur de la ferme j'observe le travail des artilleurs de la marine. Le canon vient de rugir une nouvelle fois et voici qu'un sifflement monstrueux fonce sur nous. A 20 mètres un 130 s'est écrasé soufflant l'air avec rage et une aile de la ferme s'abat dans un nuage de poussière. Pas de tués, ni blessés. Nous rejoignons notre grange passablement inquiets pour cette nuit. Les hommes se sont endormis, engourdis et las. Dehors la pièce de marine pousse toutes les 10 minutes son terrible coup de gueule et à chaque fois la grange s'illumine de rouge, tandis que la charpente craque sur nos têtes.
En pleine nuit, la grange est envahie par une Compagnie du Génie qui rentre sans ménagement. Des cris, des injures s'élèvent de la paille où nous sommes enfouis. Les intrus ont allumé des bougies et c'est un beau tumulte. Sous la tempête ils ont, éteint leurs lumières et se sont casés en silence vers le fond de la grange.

Jeudi 17 mai. - Toute la journée les canons lourds de l'arrière sonorisent l'air. Sur nos têtes, obliques et puissants, les obus ahanent à la file ; il en tombe derrière la ferme, et plus loin dans les prés. Un groupe d'hommes s'est blotti derrière un grand mur, le seul abri du coin, et nous sentons l'angoisse nous gagner. Si un 130 percute sur le mur, nous sommes tous anéantis. Les obus arrivent séparément, coup après coup, leurs vitesses météoriques fondent dans un même vacarme, le sifflement et l'explosion. Notre existence est suspendue au hasard d'une de ces chutes, à une rectification du tir que dirige l'officier de la batterie, à un échauffement d'un tube, à un rien...
A chaque chuintement lointain, nous pressentons le coup fatal. Nous sommes collés au sol, derrière le mur et l'obus tonne lourdement à quelques mètres. La terre s'entrouvre, crache des langues de feu, le champignon noir s'élève et s'effiloche dans le ciel. C'est démoralisant. Près de moi, les yeux exorbités, un jeune soldat pris de panique s'échappe subitement comme une bête, à travers champs.
Ordre d'abandonner la ferme.
Les tentes sont dressées à 500 mètres plus loin, dans une prairie. Nous laissons dans la ferme une vieille femme et une jeune fille terrorisées depuis plus d'un mois.
Vers les lignes, le bombardement s'intensifie. Des escadrilles ennemies nous arrosent de bombes. Pour elles l'objectif est partout, sur tous les arrières pullulent des troupes de toutes armes. La nuit, sous la tente, nous dormons le casque sur la figure pour nous protéger des shrapnells qui tombent comme grêle.

Vendredi 18 mai. - Un peu de calme, aussi nous nous empressons de rattraper le sommeil perdu ces derniers jours. La région n'a pas un pouce de terrain libre : artillerie, convois, dépôts de munitions, ambulances, trains de combat et régimentaire, cuisines, troupes de réserve, corvées, tout ce monde en terrain découvert, sans abri, sans tranchée, offrant des cibles faciles à la grosse artillerie.

Samedi 19. - Le bataillon montera ce soir en ligne, face au Mont Kemmel, secteur Locre. Il attaquera demain en liaison avec un bataillon du 42.
A 11 heures, rassemblement pour le rapport. La Compagnie est en carré. Le lieutenant Mansard nous lit la citation qui attribue au Régiment la fourragère gagnée à Réchicourt, ensuite il nous parle de l'attaque ; la 2e Compagnie sera réserve du bataillon, seules les 1re et 3e Compagnies sortiront. Ces dernières devront s'emparer de l'Hospice de Locre et dégager les pentes sud du Kemmel.
Notre Compagnie occupera un fossé de route et ne devra pas bouger. Nous aurons à encaisser le tir de barrage et il faudra tenir car il n'y a pas d'autres solutions.
Pendant la journée les unités se préparent fiévreusement. Tenue d'assaut, sans sac ni objets personnels. Avec les armes, nous emportons les munitions et les vivres de réserve ; on y joindra beaucoup de boissons, car l'eau est introuvable dans ce secteur. Au P. C. de la Brigade chaque escouade recevra un cruchon de 5 litres d'eau.
Le Bataillon a pris le départ pour les lignes vers 7 heures du soir, en colonnes de sections. Le soleil couchant est derrière nous, nous avançons vers l'est. Sa lumière fauve illumine d'or les ruines du monastère au sommet du Mont des Cats.
La colonne s'avance sur une route blanche et les têtes casquées ondulent au rythme de la marche libre. A un carrefour, c'est un véritable embouteillage. Ici se croisent colonnes d'infanterie, d'artillerie, convois, ambulances, corvées, cavaliers. Des gendarmes assurent l'ordre des passages.
Lentement la nuit nous a surpris sur une plaine grise. Devant nous sur nos ailes, des éclairs rouges percent les ténèbres. A 10 heures, nous sommes au P. C. de la Brigade. Distribution de grenades et par escouade, un cruchon d'eau. Ce sont des cruchons de laitiers, à couvercles emboîtés et à anses. A l'aide d'un bâton nous le portons à deux. Rogerie prend une extrémité, moi l'autre, et la marche vers l'horizon enflammée reprend en file indienne.
Marche pénible par une route défoncée à travers des buttes sombres aux formes tourmentées. Un chemin creux, une Crète, c'est le Mont Noir.
La file avance péniblement à travers un chaos lugubre qu'on devine à la lueur des fusées poutres, pièces d'artillerie démembrées et renversées, cadavres de chevaux, troncs d'arbres enchevêtrés se mêlent sur un chemin effroyablement crevassé. Là-bas, dans la barrière de flamme, des fusées rouges éclatent sinistrement. Barrage ! barrage ! appellent-elles. Un frisson passe sur la colonne. Comme un troupeau terrifié par l'orage, la troupe s'est immobilisée et les hommes se sont jetés à terre. Une tornade de fer s'est abattue sur nous avec une puissance inouïe. Dans le noir piqueté d'éclairs, la terre est entrée en ébullition. Spectacle d'enfer : le feu sous forme de flammes fulgurantes et sèches danse autour de nous avec un bruit volcanique. A la lueur des fusées, des flocons arrondis de ouate soufrée se disloquent en filaments argentés. Allongé contre un talus, j'ai pu placer ma tête sous un tronc d'arbre couché. Je sens le tremblement du sol qui appuie contre mon corps et je devine une coulée humaine qui se glisse sous le tronc d'arbre. Des cris percent, le bruit et s'étouffent. Contre mon casque la voie de Beuzelin hurle :
- C'est le moment de crocher la bonne blessure.
Epuisée par l'effort, l'artillerie ennemie s'est calmée et la colonne est repartie laissant sur place ses morts et ses blessés.
Après un ravin, le Mont Rouge, paraît-il. Nous l'abordons par une route parsemée de caissons éventrés. de voitures déchiquetées, de cadavres d'hommes et de chevaux. A moitié versant un nouveau barrage nous plaque au sol. A ce régime nous arriverons bien clairsemés là-haut. De mon escouade je reste relié qu'à Rogerie par le cruchon d'eau que nous avons sauvé.
P. C. du colonel au flanc d'une falaise. Cloteau, vieux soldat aux tempes grises, nous quitte épuisé, rendu, il rejoint le poste de secours du colonel.
Par une crête, la Compagnie franchit au pas de course le sommet du Mont. Furtivement, l'oeil découvre une immensité rayée de flammes rapides et traînées magnésiennes. La marche accélérée se poursuit par un chemin creux et Rogerie me propose de laisser tomber le cruchon. J'insiste pour le conserver, d'ailleurs la Compagnie s'est arrêtée à l'abri du talus pour souffler quelques minutes. Contre les parois du chemin, un Bataillon de réserve niche dans des trous individuels. La marche en avant est reprise et c'est maintenant la plaine. Par une piste l'immensité noire absorbe la file humaine. Des mitrailleuses caquettent, des balles sifflent. Les pieds heurtent des cadavres mous. Le sol est ravagé, labouré, cisaillé. Les balles deviennent plus rapides et fuient derrière nous en miaulant. On avance plus lentement, légèrement courbés. Très près de nous des fusées s'épanouissent en bulles légères.
- Activez, les gars ! crie le sergent Beaubeault.
Des jurons étouffés s'échappent du rang :
- Merde ! on n'en peut plus ! plutôt la mort !
- Ferme-la, bougre de c... on arrive.
Clac ! une fusée éclate sur nos têtes. On stoppe. Des balles claquent sèches et hargneuses.
- Avancez ! mais avancez donc !
Penchés, les hommes débouchent sur une route ; de grands arbres gisent sur le sol, tués par la mitraille. On avance à travers des barricades de pavés, de branches, de voitures, de cadavres. A gauche, on discerne des pans de mur. Sommes-nous à Loere? Odeur abominable de chair pourrie, à faire vider l'estomac. Sous une rafale de balles, un homme près de moi, se couche sans un cri. Notre guide hésite, il part à gauche, puis tourne sur la route et la colonne s'enroule dans un beau désordre. Enfin la direction est reconnue et nous nous enfonçons à travers un ancien camp anglais, morcelé, émietté, pulvérisé.
Depuis le dernier Mont j'avais passé le cruchon à des camarades et ceux-ci veulent l'abandonner. Je le reprends et le porte seul ; nous sommes au but.
Dans un fossé de route la Compagnie s'égrène. Quarante à cinquante centimètres de profondeur pour encaisser les tirs de barrage. Derrière nous le camp anglais. Devant nous, de l'autre côté de la route, on discerne un champ de blé et au delà c'est l'ennemi. Celui-ci est tranquille et chacun s'installe dans le plus grand silence. J'ai comme voisin de gauche, le breton Jaffrézic, puis le caporal Hette, un jeune breton de la classe 18, et un Catalan. A ma droite un savoyard de la classe 15, puis Beuzelin, Thévenin, Joutel et Rogerie. Aidé de Jaffrézic j'installe une tôle ondulée en forme de demi-lune derrière nous, en guise de pare-éclats.
Les hommes ont déposé musettes, bidons et armes. Nous resterons allongés et attendrons la suite de l'attaque. Celle-ci sera faite par les 1re et 3e Compagnies qui se sont glissées avec précaution dans le champ de blé, devant nous. Dès le signal, elles bondiront sur la première ligne ennemie et le barrage sera pour nous.
En attendant, ceux d'en face arrosent la plaine de gerbes de balles. Le champ de bataille est cependant calme et les ténèbres profondes nous collent aux yeux. Le ciel est clair et l'air serein, le grand drap mortuaire recouvre les milliers de morts qui subissent toujours la guerre dans leurs chairs décomposées. Depuis fin avril, sans arrêt, la gigantesque bataille broie des masses humaines, et ça continue...
Vers l'est une première lueur vient de blanchir l'horizon. Il est 5 h. 30 et la douce lumière, comme une caresse, rase le sol. Dans le champ de blé les deux Compagnies sont ramassées prêtes à l'assaut. A droite une route bordée de troncs effilochés se dirige vers l'ennemi. A notre gauche, une masse de ruines et de verdures encore fraîches émergent des lignes ennemies : l'Hospice de Locre. Derrière, plus à l'est, c'est le Kemmel. Le fameux Mont Kemmel, l'oeil des Flandres que l'ennemi nous a enlevé il y a quelques jours après de terribles combats. C'est une masse pelée, bosselée, faite de deux mamelons. Il n'est pas 6 heures, les hommes sont allongés dans le fossé, serrés contre leurs armes et leurs bagages. Je bois un quart de vin et bien conscient de la gravité de l'heure, je remets mon sort aux mains de Dieu.
C'est aujourd'hui la fête de la Pentecôte, les cloches de nos villages chantent la gloire de Dieu et bientôt nous allons participer à un terrible sacrifice que nous voudrions vous offrir, Seigneur, pour notre expiation.
Avec une force incroyable l'arrière du front vient d'exploser d'un seul coup. Toutes les bouches à feu de l'armée des Flandres rugissent à la fois. Un ouragan d'acier s'est abattu sur les lignes ennemies avec une puissance inouïe. En quelques minutes, l'Hospice, le Kemmel, les lignes de troncs d'arbres ont disparu sous d'immenses nuages de fumée qui renouvelés sans interruption montent de plus en plus haut en couches de plus en plus épaisses.Un gigantesque manteau gris sombre a subitement rayé de la vue la lumière du jour naissant.
Les deux compagnies d'assaut sont parties. Nous ne les avons pas vues, mais la première ligne adverse a dû tomber sans difficultés. Plus loin, timidement, de nombreuses fusées blanches s'élèvent. L'ennemi déclenche son tir de barrage, des prisonniers passent terrifiés et derrière nous, dans le camp Anglais une formidable tornade de fer s'abat.
Notre présence dans ce fossé est ignorée de l'ennemi, il tire sur notre ancienne première ligne située en lisière du camp. Si nous prenons le soin de ne pas bouger, nous devons bien nous en tirer.
Sur sa 2e ligne, l'ennemi doit résister ; des mitrailleuses crépitent et les balles sifflent en masse au ras de la route.
Silencieux, les hommes s'allongent un peu plus, serrant leurs armes contre eux.
Mais quel est ce fou ?
- Mon Lieutenant, vous êtes fou ! Planquez-vous vite ! vous allez nous faire repérer !
Sur la route, à quatre pattes, le lieutenant D, figure décomposée, court comme une bête traquée.
- Ça y est ! il est louftingue. A cause de ce foireux on va se faire massacrer.
- Sortez de la route ! Sortez de la route ! hurlent les hommes. Vite... Vite...
- Salaud ! Ça y est, ils nous ont vu !
Les saucisses ont repéré notre présence dans ce fossé par la faute de ce malheureux fou. En quelques secondes la monstrueuse avalanche de fer, de feu, de gaz et de soufre s'est abattue avec la violence d'un cataclysme sur notre précaire position.
Face contre terre, j'accumule sur ma tête, sac et musettes. Précaution bien vaine car dans ces premières minutes, bien maître de mes facultés, j'ai la précise vision d'un anéantissement certain. J'en arrive à souhaiter la mort au plus vite.
Les forces infernales sont déchaînées. Ma tête vibre comme un chaudron sous les chocs sonores de monstrueux marteaux pilons. Sur la route, dans le fossé, les obus pressés et rageurs bouleversent tout.
Peu à peu ma tête s'alourdit, puis se vide. Autour d'elle ce n'est qu'un rugissement infernal ponctué par des chocs furieux accompagnés de souffles chauds et massifs. Une grêle de terre, de fers, de tôles, de planches s'abat sur nos corps immobiles et crispés. La terre bouge sous mon ventre et se soulève par moments comme par un tremblent. Des tourbillons de fumées noires et âcres soufflent mon sac...
Mon Dieu! pitié! pitié! pour les hommes. Et ça ne s'arrête pas.
Comment suis-je encore vivant ? J'attends la mort, et pourquoi tarde-t-elle à venir ? Les obus m'encadrent et se jouent de moi. Au-dessus de ma tête, au ras du fossé, plusieurs fois ils sont tombés, pilons de fer et de feu, enfonçant dans mon crâne des pointes brûlantes.
Ma pauvre tête lentement perd sa vie, mes facultés s'évanouissent, ma bouche collante, empoisonnée de gaz et de terre crache une bave sèche.
Comme une bête traquée je crie ma détresse, je crie ma peur et la mort ne m'entend pas, et cependant elle mène une ronde triomphante autour de ce fossé maudit.
Et ça ne s'arrête pas...
Les marteaux pilons cognent de plus en plus fort. La terre qu'on assassine n'est plus qu'un gouffre de mort et de désolation.
Et ça ne s'arrête pas...
J'ai entendu un cri, un cri terrible, derrière moi. J'aperçois Jaffrézic couché sur son voisin. A reculons j'arrive jusqu'à lui et rapidement je vire sur moi-même. Mon camarade hurle et sa bouche articule des paroles que je n'entends pas. Sa figure est terrifiante. Son voisin, le jeune de la classe 18 est mourant. Un éclat lui a sectionné la gorge et le sang coule à flot. D'un coup de couteau je découds mon paquet de pansement et le passe à Jaffrézic. Couchés sur le blessé nous lui bouchons le trou, mais par la bouche, soulevée par un cri le sang jaillit et nous éclabousse. Près du moribond un tronc humain, décapité, est rabattu sur le bord du fossé. Le caporal Hette a disparu, le lieutenant a disparu et dans une vision rapide, à travers des fumées jaillissantes, J'ai vu une ligne immobile de corps tordus.
Et ça ne s'arrête pas...
Pourquoi, mon Dieu, allonger cette agonie ? Vais-je bondir sur la route ? Hurler à l'ennemi :
- Arrêtez ! arrêtez ! Ils sont tous morts ! Vous gaspillez vos munitions ! C'est fini ! c'est fini ! Votre oeuvre est achevée.
Non. Il faut attendre encore pour le coup final, celui qui m'anéantira, me pulvérisera, me délivrera, mais le tir continue, impitoyablement précis.
Et ça ne s'arrête pas...
J'ai soif et j'ai la fièvre... il est tard... Est-ce la fin du jour ? Mon misérable état ne peut plus résister.
Le cruchon est vide, perforé, J'ai soif et J'ai la fièvre. Je ne crains pas la mort.
J'ai soif. Ma bouche d'amadou me torture. J'entends des cris vers la droite. Je me sens seul, abandonné. Les boches ne comptent plus pour moi. Je m'en fous... ils peuvent venir... Je les regarderai passer...
Un obus, puis un second m'ont soulevé, puis retourné. De la terre chaude est entrée dans ma bouche. Mon casque a reçu un formidable choc qui m'a étourdi. Comme une bête j'ai bondi et à quatre pattes je rampe dans le fossé où ma tête heurte une autre bête humaine qui pousse des cris terrifiants.
J'ai couru hors du fossé, poussé par une force irrésistible et soulevé par une nouvelle rafale je m'effondre dans un trou individuel profond. J'écrase Jaffrézic et Thévenin immobiles et recroquevillés. Ils n'ont pas bougé, ils sont bien vivants, mais décérébrés.
Les obus sont plus clairsemés, la soif m'étouffe et j'ai des frissons de fièvre, ma tête vide chancelle. Je veux boire. J'en crèverai, mais j'irai n'importe où chercher quelques gouttes d'eau.
Nerfs tendus, je fonce droit sur Locre. Dans un trou des hommes allongés ou recroquevillés. Vacher me fait un signe de la main. Près d'une route une rafale me rejette dans un fossé, un caniveau, je m'y précipite. Un soldat allemand en bouche l'entrée ; il sort une tête fauve ci articule des mots inintelligibles. Je lui fais signe de sortir, sans résultat. Je tire ma baïonnette et vais le tuer. A ce geste, l'homme a compris et s'enfonce à reculons sous la route. J'abandonne cette brute et saute sur la Chaussée. L'entrée du village ; un cadavre de porc, et il est charbonneux. Un carrefour, j'hésite. De gros noirs s'écrasent dans les ruines. Par une piste sur ma gauche je me dirige vers un Mont. Une mitrailleuse tire vers moi. Je reviens et une autre mitrailleuse me prend pour cible.
Où suis-je ? Désorienté, je ne sais où me diriger. J'abandonne la piste et me jette dans la plaine entre Locre et le Mont. Des cadavres calcinés par la mort, des dragons français remplissent les trous ; odeur épouvantable.
Rendu, brisé, désespéré, je glisse à terre les bras en croix dans un cratère béant et lentement ma vue est entrée dans les ténèbres .....
Sorti de cette torpeur mes yeux se posent sur un cadavre Allemand couché devant moi. Il est sur le versant opposé du cratère et me fixe de son regard hideux. Sa face est charbonneuse et ses lèvres tuméfiées sont verdâtres. Ses bras repliés et crispés sur sa poitrine n'ont pu retenir l'âme qui s'est envolée. Ce spectacle m'effraie. Va-t-il me parler ? m'appeler ?
Je suis subitement parti, horrifié par cette vision. Sur la piste un homme file, saute et se dirige vers le Mont. C'est un camarade de la Compagnie. Je l'appelle, mais il disparaît très vite derrière les décombres. Sur ses traces, je trouve un carrefour au pied du Mont. Un homme s'est dressé devant moi, un soldat du 2e Bataillon. C'est bien le Mont Rouge, notre 2e ligne.
Dans un chemin creux, au pied du Mont, le 2e Bataillon est en réserve. De petites niches abritent les hommes contre l'un des deux talus. A l'opposé, un rang de cadavres frais : les morts de la journée. Au-dessus d'une petite grotte artificielle flotte un lamentable drapeau à Croix Rouge. L'aide-Major Olivier et le chef Brancardier Empel m'ont reconnu
- Tu es blessé, Désalbres ?
- Non, Monsieur le Major, je veux boire.
- Impossible, mon pauvre vieux. J'ai juste assez d'eau pour mes blessés. Donne-moi des nouvelles de la Compagnie, elle a dû trinquer si j'en juge par les blessés qui sont passés par ici ?
- La Compagnie ? Je ne sais pas ce qu'il en reste. J'en arrive et il n'y avait que cadavres ou hommes vidés.
Personne n'a voulu me donner à boire, les tirs de barrage interdisant au ravitaillement de monter. J'arrive au P.C. du Colonel à la nuit. Le poste de secours est encombré de blessés, pas une goutte d'eau et le Major me prie sèchement de rejoindre mon unité avec les corvées qui vont monter. Celles-ci arrivent ; il s'agit de la section de discipline chargée du ravitaillement pour les deux Bataillons. Je me joins à la corvée, mais avant le départ nous devons laisser passer un formidable tir de barrage. Nous nous dispersons dans des abris. Ceux-ci sont solides et peuvent résister aux 210 qui tombent ici comme grêle.
- Allez ! en route la corvée !
L'officier qui commande la section nous entraîne vers la crête. Là-haut, l'immensité noire.
Sur l'autre versant, un nouveau tir de barrage nous bloque dans un chemin creux. Je me glisse à l'entrée d'une niche occupée par un soldat du 3e Bataillon. Ce dernier est très satisfait de ma présence, mon corps lui sert de pare-éclats.
Ce torrent de feu et de gaz a duré jusqu'au petit jour. Mon corps, comme une masse élastique n'a cessé de tressaillir sous les souffles chauds des puissantes explosions et le masque est resté en permanence sur mon visage.
Le jour nous a surpris pendant ce déluge et nous sommes revenus au P.C. du Colonel, ramenant les blessés et le ravitaillement.

Lundi 22 mai. - Chaleur torride. Contre la falaise brûlante nichent les services du Régiment. A force de mendier, un cavalier de la liaison du colonel veut bien me céder 1/2 quart de café froid.
- Tu sais, me dit-il, c'est pour moi un sacrifice. Il n'y a pas plus à boire ici qu'en première ligne, mais puisque tu viens de là-haut, je vais te donner ce que je peux.
J'ai bu, et la délicieuse boisson a accentué ma soif. Le cavalier a raccroché son bidon pour rejoindre une niche voisine. Sans scrupule, j'ai saisi le bidon et l'ai vidé d'un seul trait, puis dévalant la falaise je me suis éloigné comme un malfaiteur et pourtant je n'ai aucun regret, ce type-là n'est qu'un embusqué.
La nuit est revenue. Devant la sape du colonel un soldat tourne une manivelle. Un obus siffle, percute, un homme touché chancelle. Le joueur d'orgues est rentré précipitamment et pour me distraire, je tourne à mon tour le ventilateur du gourbi du colonel.
- La corvée de soupe, rassemblement !
Pour la seconde fois la section de discipline va tenter de ravitailler les lignes et pour la seconde fois je vais tenter de rejoindre mon unité.
La corvée s'allonge et démarre.
Au premier chemin creux, comme hier, barrage d'obus et de gaz. Même cauchemar, mêmes angoisses et la pointe du jour nous découvre dans les niches du 3e Bataillon. Cette fois ci je poursuis ma route vers le chemin creux du 2e Bataillon.
Près du carrefour le colonel Berthoin est en conversation avec le commandant Jeantis. Les deux officiers sont debout comme en promenade. Je me présente et expose mon cas. Je veux rejoindre mon unité, la 2e Compagnie.
Le Colonel s'adresse au Commandant .
- La 2e Compagnie ? Savez-vous où se trouve cette Compagnie, Jeantis ?
- Vraisemblablement vers l'Hospice, mon Colonel, répond le Commandant, et muni de ce renseignement sommaire, je me rapproche du P.C. de mon Bataillon.
Il était temps. Un tir de barrage se déclenche et souffle tout ce qui demeure dans le chemin creux. Les hommes se précipitent dans les niches. J'en partage une avec un coureur.
Sous les coups de pioches monstrueux, les 50 cm. de terre qui nous abritent s'effritent peu à peu. Une fumée âcre saisit la gorge et irrite les yeux. Les explosions se fondent dans une terre en ébullition et le Mont Rouge tressaille, comme prêt à s'écrouler. Près d'ici des cris, des hurlements. Ma vue s'obscurcit et mes oreilles sifflent dans une demi-surdité qui me gagne. Sous un formidable choc, la niche est soulevée, puis s'affaisse et par une lézarde la terre coule sur nous. Mon camarade a poussé un cri et son corps allongé contre le mien a été secoué par une détente nerveuse. C'est le drame du fossé qui recommence. Torturés, crispés, étreints par une terreur indicible, nos corps frémissent et se contractent à chaque coup de massue.
Enfin le calme revient - il est plein jour. Cette torture a duré 4 heures.
Courbaturés, jambes molles, reins brisés, têtes vidées, nous sortons de nos trous. La niche voisine n'existe plus et à la place, un amas de terre d'où émergent des membres déchiquetés. Nous en tirons deux têtes et des corps tordus. Je reconnais un camarade de ma classe venu du 107.
Dans le chemin creux les survivants déblaient les niches écrasées, les corps déchiquetés s'allongent le long du talus opposé. Chemin sinistre, où les vivants occupent un côté et les morts l'autre ; celui-ci s'enrichit chaque jour au détriment du premier.
J'apprends par mon camarade qui est de la liaison que l'ennemi a contre-attaqué hier soir et qu'il a été repoussé. Il passe sa rage en nous broyant.
A 1 heure du matin nouveau tir de barrage, nouveau supplice et au petit jour ça recommence, et notre niche a encore été épargnée. Chaque fois on déblaie et chaque fois on passe les morts en face ; ceux-ci ne peuvent être ramenés à l'arrière.

Mardi 23. - Tous ces tirs de barrage présentent la régularité d'une horloge. Le premier se déclenche vers 10 h. du soir et dure jusque vers minuit. Le second au lever du jour et se poursuit jusque vers 11 heures. Dans les heures de répit, quelques rafales.
L'après-midi calme relatif, aussi les soldats accroupis devant les niches réchauffent leurs membres au soleil. Quel spectacle sous nos yeux ! !
Des corps déchiquetés s'allongent sans fin sur le côté opposé du chemin. Une odeur lourde de cadavres stagne dans ce large fossé où les vivants ont déjà le masque de la mort ; la terre, la fumée, les gaz, l'angoisse, l'insomnie, la faim et la soif, toutes ces souffrances ont creusé les yeux, pincé le nez. Cependant il y a encore des lèvres pour sourire et des voix pour plaisanter.
Au-dessus de ma niche, au bord supérieur du talus, une petite croix de bois se penche tristement. Je lis : " Capitaine Ducasse, 15e Dragon ". Par quel miracle les restes de cet officier ont-ils été respectés ?
Relève pour ce soir.
Avant de quitter le secteur, je risque un oeil au-dessus du talus. Quel champ de désolation celui que j'ai parcouru avant-hier au soir. Au premier plan Locre dresse ses ruines calcinées derrière le village, la masse écrasée du Mont Kimmel se profile comme une ombre perdue dans l'atmosphère opaque.
Les hommes se préparent à descendre ; ils se traînent lourdement avec des traits tirés, la barbe longue et sale encadrant des figures de crucifiés.
La relève s'est faite sous une nappe de gaz jusqu'au P.C. du Colonel et en pliant mon masque j'ai constaté que la vitre de l'oeil droit était brisée. Je ne sens cependant aucun malaise. Sur le chemin du retour j'ai retrouvé des éléments de ma Compagnie au lieu dit " Le Coucou " où le Caporal-fourrier Virton nous attendait.
- Alors, comment ça va à la deuxième ?
Près de moi, le Sous-lieutenant Artance lui répond avec sa voix du faubourg :
- Ne m'en parle pas ! c'est pas d'la guerre, c'est d'la boucherie.

24 mai. - Quinze hommes manquent à la section. Dans mon escouade, le caporal Hette a été blessé, ainsi que Rogerie et Beuzelin ; un jeune recru de la classe 18 a été tué.
La Compagnie a perdu 42 hommes sur un effectif de 88, le Bataillon 198 hommes sur 280. On est même étonné qu'il y ait tant de rescapés d'un pareil enfer. Le 2e Bataillon qui était en réserve a été très éprouvé par l'hypérite. Presque tous les gars sont condamnés.
Nous occupons une ferme vide, près d'un carrefour et d'une batterie de 155. La nuit des 210 s'écrasent très près de nous dans un bruit de volcan. La malheureuse ferme qui nous abrite menace de s'effondrer et le dernier coup vient de la faire gémir. Précipitamment une partie des occupants l'évacue, je fais comme eux, suivi par Jaffrézic. Nous emportons couvertures, capotes et souliers et essayons de nous installer dans un élément de tranchée, mais l'eau y croupit et nous ne pouvons y rester. Nous errons une partie de la nuit à chercher un refuge et échouons finalement dans une cagna d'artilleurs.
Au jour nous rejoignons la ferme et dans la journée des poilus sont évacués pour empoisonnement par les gaz.

Vendredi 26 mai. - Des 210 et 150 tombent dans tous les coins. A 200 mètres devant nous une batterie de gros calibres est totalement détruite par une tornade de 210. Les artilleurs fuient dans toutes les directions. L'ennemi allonge son tir et va nous atteindre, d'un bond nous sommes dans la tranchée. Une marmite explose, soulève des masses de terre dans une fumée impénétrable. Un gros moellon tombe sur le dos de mon voisin et l'écrase. Sévèrement touché, le malheureux qui semble avoir les reins brisés est emporté sur un brancard.
Ordre d'évacuer les lieux.
La Compagnie s'éloigne de 2 km. et s'installe sur la route de Poperinghe. La section occupe une maison et ici ce sont les 130 qui arrivent par rafales. C'est vraiment déprimant, aussi l'énervement gagne les esprits. Pas un moment de détente même au repos et dans la grange sombre secouée par les souffles des explosions chacun s'est endormi.

Samedi 17. - On évacue encore pour les gaz et pour la fièvre des Flandres.
- Allez, les gars, ce soir le premier peloton monte en ligne, annonce Vacher en rentrant.
Une clameur de protestation s'élève des couvertures
- Hue! Hue ! Tue-le !
- Vos gueules ! hurle Vacher, bande de c... Rassemblement ce soir à 6 heures sur la route. Toi, Désalbres, tu seras agent de liaison au Bataillon. Tu rejoindras le commandant !
Je quitte donc l'escouade pour rejoindre l'état-major du commandant Bréville. Je rejoins l'escouade des agents de liaison.
Le commandant et le P. S. occupent un superbe château enchâssé dans un vaste pare. Celui-ci vient de recevoir la visite d'un 210. Pas de dégâts. En franchissant la grille je croise l'aide-major Olivier :
- Comment ! me dit-il, tu es ici ? Mais je t'ai évacué !
- Pas que je sache. Je suis bien toujours à la Compagnie.
- Mais j'ai fais ta fiche là-haut, au chemin creux, et j'ai cru que tu avais filé vers l'ambulance.
- Non, Monsieur le Major, je suis allé au colonel et suis revenu au chemin. Je n'ai pas compris. J'étais complètement sonné.
Ainsi donc, je vais rejoindre les lignes alors que je devrais être dans un hôpital de l'arrière. L'amertume me gagne et une sourde colère me monte à la tête. Je dois reconnaître que si j'étais évacuable, il en était de même pour tous mes camarades.
Je m'endors contre une haie en songeant à la douceur d'une chambre d'hôpital.

Dimanche 28 mai 1918. - Le bombardement m'a réveillé. C'est l'heure du tir de barrage. Préparatifs pour ce soir. Nous sommes deux agents de liaisons pour notre Compagnie.
A 9 heures du soir, départ à la file derrière le commandant Bréville que suit directement l'adjudant du bataillon Caillouet.
Lourdement chargés les hommes longent des haies vertes, traversent des prairies en fleurs. Sur la droite le mont des Cats détache son hautain profil. Un léger nuage d'un rose frais prolonge sa cime vers le ciel pur. Est-ce un gros noir qui s'attarde sur la couronne dentelée du vieux monastère ?
La nuit lentement noie dans son manteau gris les silhouettes qui me précèdent. Des sifflements légers chantent dans les hauteurs de l'air et au loin de brutales secousses ébranlent l'atmosphère soufrée. Progressivement nous entrons sous la voûte sonore où se croisent et S'entrecroisent dans le même bruit glissant les projectiles de tous calibres.
Nous passons successivement le Mont Noir bosselé, la carrière du colonel aux lueurs languissantes et frêles, le Mont Rouge où la piste qui le franchit est toujours battue par des essaims de balles.Voici le chemin creux de descente, aux niches serrées, où se devinent les occupants immobiles et indifférents.
Enfin, le second chemin creux, celui du dernier drame où le 2e Bataillon fondait il y a quelques jours sous les obus et les gaz.
Je partage une niche avec l'agent de liaison de la C. M. 1. Le secteur est nettement moins agité, l'ennemi a renoncé à reconquérir le terrain perdu.
J'ai posé mon barda à l'entrée du trou et voici qu'un homme m'apporte l'ordre de reconnaître la position du premier peloton monté hier sous les ordres du lieutenant Pouey de la C. M. 1. Celui-ci remplace notre lieutenant blessé, ce demi-fou responsable du massacre de la Compagnie.
Je quitte le chemin creux accompagné par le second agent de liaison de la Compagnie. Les fusées guident nos pas, ce qui nous permet d'atteindre Locre en une ou deux minutes. Passons le carrefour et bifurquons à gauche pour rentrer dans le village en ruines. Enchevêtrement inouï de murs éboulés, de pavés arrachés, d'arbres couchés, de charrettes désarticulées, de pièces de canons, de cadavres. Une salve d'obus vient de s'écraser sur une petite place. Accélérons et passons salués par des balles de mitrailleuses. L'ennemi doit être à 2 ou 300 mètres. Courbés, nous avançons le long du fossé gauche d'une route, sur notre gauche se profile un Mont, le Scherpenberg. Nous sommes à plein découvert et l'ennemi est sur notre droite. Çà et là quelques troncs d'arbres à formes grotesques s'élèvent, derniers vestiges de la route car la chaussée est fondue dans le champ de bataille. Odeur épouvantable de cadavres. Tous les morts demeurent et se décomposent lentement. Dans le fossé de droite des ombres se meuvent ; c'est le 1er peloton de la Compagnie.
Le sergent Vacher, Thévenin, Joutel, Galais nous accueillent. Ce fossé est occupé par les deux sections, l'autre est un charnier.
L'ennemi est à 100 mètres. Le secteur est calme et n'a rien de comparable avec les jours précédents.
Retour rapide et sans incidents.
A l'arrivée, soupe au clair de lune, au grand air, empesté par les cadavres toujours présents...
Ici l'esprit n'est plus le même que dans les escouades. Les hommes des différents services qui gravitent autour du commandant ont pris des habitudes de courtisans. On flatte les patrons et ces derniers sont sensibles à toutes les lécheries. On gagne ainsi faveurs et citations. C'est une cour de peloteurs. Milieu peu intéressant.

Lundi 29 mai. - Journée calme. Quelques 77 et 105. Par contre l'aviation est très active. Cinq de nos saucisses sont descendues.
Le ciel est lumineux et chaud. Les cadavres d'en face achèvent leur décomposition et pourtant on prend plaisir à respirer à plein poumon cet air fétide, mais ensoleillé.
La nuit, je partage ma niche avec l'agent de liaison de la C. M. 1. Fumant sa pipe sans arrêt, mon compagnon tient absolument à me faire un cours sur les mitrailleurs ; c'est un fana de ce genre d'outil, aussi sans égards pour mon sommeil il poursuit :
- Tu comprends, vieux ? La mitrailleuse Hotchkiss 1914 c'est kif kif la mitrailleuse 1907 ; elles utilisent toutes les deux la force d'expansion des gaz sur le parcours. Seulement à celle de 1907, tu piges ? Le tir de la bande souple est irrégulier. Le tir n'est régulier qu'avec la bande rigide et quelquefois le tracteur n'élève pas de cartouches dans l'élévation... tu piges la combine?
- Oui, oui, je pige.
- Alors, reprend-il impitoyablement, c'est qu'il y a mauvais placement de l'arrêt de cartouches dans le couloir d'alimentation... tandis que dans l'autre y a pas ces incidents de tir ; quelquefois il y a une faiblesse ou un excès de poussée... alors faut ramener le régulateur à zéro...
- Hé ! Désalbres ! faut porter un ordre au peloton !
Secoué par une main rude, je loue le service qui m'arrache à mon professeur de tir.
De nouveau sur la piste, je passe le carrefour où une mitrailleuse me recherche, car la nuit est très claire. Je pense de suite aux incidents de tir qui ne se produiront pas. De l'autre côté du village ce sont des gerbes de balles qui m'encadrent. Par bonds successifs je saute de trou en trou, jusqu'au peloton Pouey où je remets mon pli.
Ici, c'est le calme. Pas de tués ni blessés. Au retour je ramène la corvée de soupe avec Jaffrézic. Bonds rapides sous les balles, celles-ci passent hautes, l'ennemi doit tirer d'un contrebas. Dans le village des rafales de 77 s'émiettent. Une pause, pour passer entre deux arrivées. Nous passons rapidement dans une course bruyante ; bidons et bouteillons s'entre-choquent sur les fesses des hommes de corvée et derrière nous la rafale suivante s'est abattue. Au chemin creux la corvée poursuit sa route vers le P. C. du colonel.
Dans la niche mon mitrailleur et sa pipe m'attendent avec impatience pour la suite...
- Alors ! ça s'est bien passé ?
- Oui ! je vais roupiller. Il est plus de minuit.
Impassible et sans pitié il reprend son cours :
- La Saint-Etienne, c'est une mitrailleuse de stand de tir, mais le moindre grain de poussière l'arrête... tandis que la Hotchkiss...
- Hé ! Désalbres, faut repartir ! Voici un ordre pour le P. C... Mansard.
Au carrefour de Locre, nous franchissons la route et filons droit devant nous à travers les débris du camp anglais.
Voici le fossé de la route, fossé tragique où tant d'hommes de ma Compagnie sont restés, broyés par l'effroyable barrage du 20 mai. Ai-je frôlé le cadavre de mon jeune camarade de la classe 18 ? Dans le champ de blé parsemé de cadavres nous avançons courbés, car l'ennemie a dû saisir nos silhouettes qui doivent, se profiler dans la nuit claire. Les balles passent sèches et rageuses ou en coups de fouet qui déchirent l'air près de nos oreilles. Je suis mon guide qui procède par bonds, de cadavre en cadavre ; à gauche le profil sombre de l'Hospice.
Nous trouvons dans une petite tranchée, le lieutenant Mansard qui est assisté du sous-lieutenant Artance et de l'adjudant Devillard. L'ennemi est ici à 50 mètres, aussi pas d'obus, mais de la mitraille et des patrouilles délicates.
Retour rapide grâce à l'écran d'un gros nuage.
A la niche le poilu mitrailleur m'attend pipe en action, mais cette fois-ci c'est le sommeil qui l'emporte.

Mardi 30 Mai. - Grande activité de l'aviation et de l'artillerie. L'ennemi nous arrose d'obus à gaz. Ils arrivent avec des sifflements doux et chutent dans des éclatements étouffés. Pourquoi s'acharne-t-il à arroser la pente du Mont Rouge ? Serait-ce pour laisser couler le gaz mortel vers notre chemin creux qui longe sa base ? Aussi sommes-nous obligés de conserver toute la journée notre masque sur la figure et de rester allongés dans nos niches.
On annonce que la nuit dernière le 42 a été relevé par le 217e R. I. vers le Scherpenberg, l'ennemi a dû se douter de quelque chose, il a fortement bombardé ce secteur.
Après minuit, je porte un pli au peloton Pouey. J'y conduis le lieutenant Beusse de la C. M. 1. Clair de Lune. L'ennemi nous laisse passer sans nous saluer.

Mercredi 31 mai. - Ce soir le 23 sera relevé par le 221. Est-ce la relève définitive de la D. I. ? Chacun le souhaite, car bien que le secteur soit relativement calme, nous avons besoin de repos. Les dernières journées vécues et la vision permanente de ces milliers de cadavres qui achèvent de pourrir pèsent lourdement sur notre moral.
Le spectacle hideux de ce chemin creux ne s'effacera jamais de ma mémoire.
Journée calme. A la nuit, mission au peloton Pouey. Vacher me signale la mort d'un camarade de la section, un Parisien de l'active. Un obus percutant sur le moignon d'un arbre a sectionné d'un énorme éclat la jambe du poilu. Le malheureux est mort après 3 heures d'hémorragie. Il a fumé des cigarettes jusqu'à la fin. Avant de mourir, il prit sa jambe sanglante, et d'un accès de rage la jeta sur la chaussée.
Le sergent me prie de ramener des brancardiers.
- Le secteur est calme et il a droit à une croix de bois, ajoute-t-il.
Au chemin creux, le major Ollivier ne peut mettre à ma disposition que 3 brancardiers. Je ferai le quatrième.
De retour au fossé, je trouve le sergent Beaubault. Celui-ci m'indique que le camarade est dans l'autre fossé, avec les autres. Il a la jambe gauche en moins, donc il est facile à retrouver. Dans ce fossé, charnier putride où pêle-mêle demeurent depuis des semaines des monceaux de cadavres en liquéfaction, je cherche à tâtons un corps sans jambe. Ma main se traîne sur des crânes visqueux, des loques de draps raides, des chairs molles et coulantes et pour le comble de l'horreur, j'ai frôlé un liquide épais et écumeux !
- Tu t' rends compte du boulot dégueulasse ! me dit un brancardier.
- Plus loin, me glisse Beaubault de l'autre fossé, là sur la gauche !
- Tu f'rais mieux d'y venir toi-même. Ce sont tous des machabs en bouillie !
- Ça y est, je crois que je le tiens, murmure un brancardier.
Nous contrôlons. En effet, la jambe gauche manque ; par les épaules je prends le cadavre tandis que le brancardier le soulève par le milieu du corps. J'ai l'impression que les épaules viennent, mais que le reste ne suit pas. En effet le corps s'allonge à mesure que je le soulève. Enfin placé sur le brancard, nous l'emportons sur nos épaules. La nuit est claire et lentement le petit convoi glisse en cahotant sur la route. Pas un bruit. A ma gauche, le brancardier pousse un hoquet :
- Pour être tué ce matin, déjà pourri !
Et je pense en moi-même, pourvu que ça ne soit pas un boche.
Sous l'éclat de la lune, le groupe funèbre a défilé à 200 mètres de l'allemand et celui-ci en vrai soldat nous a laissé passer.
Au chemin creux, sous l'éclair furtif d'une lampe électrique, nous avons découvert un visage charbonneux aux yeux vides. C'est un dragon Français. Celui-ci aura peut-être une sépulture, l'autre séchera et sera dispersé dans la plaine.
A la niche, mon compagnon m'apprend que le général Guignabaudet, notre chef, a été tué cet après-midi par un obus.

Jeudi 1er juin. - Nombreux obus à ypérite. Masque toute la journée et à la chute du jour je porte au peloton Pouey les instructions pour la relève de cette nuit.
C'est le 358 qui doit nous remplacer. C'est donc une relève générale de la division.
Vers minuit les premières sections du 358 arrivent. C'est un régiment de secteur qui n'a encore fait aucune attaque.
Obus à gaz sur les pentes du Mont.
Les sections se sont alignées sur le chemin, armes aux pieds, masque sur les figures. A 3 heures du matin nous suivons le commandant Bréville.
Pas d'incidents. Au petit jour, les Compagnies sont réunies à la " Queue de Vache " et séjournent en ce lieu jusqu'au soir. Des camions nous enlèvent dans la nuit et déposent le régiment à Grand Fort Philippe, petit port sur la rive du Pas-de-Calais.
Population de marins, très affables. Nous y passons d'agréables journées. Entre temps, les unités sont reconstituées.
Je passe caporal en remplacement de Hette. Jaffrézic quitte la Compagnie et passe à la C. M. 1. Beuzelin nous revient, il n'a eu qu'une légère blessure et il en rage.
Je suis donc chef de la 14e escouade constituée de Joutel, Thévenin, Beuzelin et un nouveau Faucher.
Toujours en groupe l'escouade passe son temps à la baignade dans le costume le plus réduit. La mer est calme, l'air frais, le sable fin. Toutes les nuits des Tauben viennent bombarder le village ou les environs. La population affolée court dans les rues noires à la recherche d'abris. Nous nous efforçons de consoler femmes et enfants qui ne dorment plus depuis des mois. Les vieux marins vont coucher dans les bateaux, quant à nous, nous ne bougeons pas. Nous en avons vu d'autres.

Lundi 5 juin. - Des camions viennent nous chercher pour nous porter à Nordpen au sud de Cassel. Liberté. Visite des estaminets. La section occupe une ferme dans une prairie où broutent des vaches grasses.
Un homme de plus est arrivé à l'escouade : Bénard. Un important renfort de la classe 18 et d'anciens blessés sont venus compléter les unités.Vacher est nommé adjudant et prend le commandement de notre Section, la 4e. Il est secondé par les sergents Beaubault et Stévenard.
Un lapin a disparu du clapier de la ferme ; le fermier est venu s'en plaindre au lieutenant Mansard. Gros émoi ! Au rapport la question du lapin est à l'ordre du jour. Le lieutenant veut absolument éclaircir cette grave affaire et punir les coupables ; aussi les sergents sont-ils chargés de fouiller musettes et sacs. On n'a évidemment rien trouvé, mais ce balourd de paysan aurait perdu plus d'un lapin, si nous n'avions pas barré la route aux boches à quelques kilomètres d'ici.

Mercredi 14 juin. - Départ par route. Après une marche de 7 km. le Bataillon occupe Bavinchove au pied du Mont Cassel. Cantonnement d'alerte, on craint une nouvelle offensive de l'ennemi. En cas d'attaque, le Régiment devra prendre ses positions défensives devant Sainte-Marie-Cappel sur la route de Bailleul. Le village est gorgé d'Anglais. Sur son pain de sucre, la vieille ville de Cassel domine une belle plaine sillonnée de magnifiques routes pavées. On y monte en tramway. La population y est sympathique et on y aime le soldat, ce qui n'est pas le cas pour toute la zone des armées.
En groupe, l'escouade déambule dans les rues aux pavés pointus et à caractère médiéval. Après les bistrots, les églises, après les églises, les librairies.
Les journées se passent dans le calme et la douceur de l'été naissant. A l'escouade, on discute ferme sur le drame de Locre et on est unanime à en rendre le lieutenant D. responsable.
- Sans ce foireux, explique Beuzelin, la Compagnie s'en sortait sans un blessé. Les boches cognaient derrière nous.
Et c'est bien la vérité.
La peur chez certains est incontrôlable ; c'est un état morbide. Ces malades ne devraient pas être versés dans les unités de premières lignes où ils peuvent entraîner les pires catastrophes. Sous des bombardements soutenus, lorsque les nerfs sont mis à rudes épreuves, il suffit d'un paniquart pour entraîner l'effondrement d'une résistance.
On trouve de ces malheureux dans toutes les Compagnies. Rien ne les distingue des autres et souvent à l'arrière ce sont des êtres gais, exubérants ; sitôt l'ordre de monter ils changent de visage, le regard s'assombrit, le teint devient plombé, et la face triste et muette. Ce sont alors de pauvres loques qui suivent comme des bêtes alourdies la relève montante.
De temps à autre Jaffrézic vient nous voir. C'est un jeune breton de ma classe, magnifique soldat que nous regrettons tous à la section. A Locre, une nuit, sous la mitraille habituelle, il est sorti de son trou pour planter une petite croix près du cadavre d'un de ses camarades resté dans le champ de blé.
Geste simple, mais de quel prix en pareilles circonstances.
Le 25 juin, le Bataillon est décoré par le général d'armée de Mitry. Préparatifs pour le défilé.
Sur une grande prairie, trois Bataillons sont déployés : le nôtre, un bataillon du 23 et un bataillon du 42. Ceux de Locre.
Les drapeaux des 3 Régiments et les 3 cliques sont alignés.
Le général, grand et sec, passe au galop devant les troupes figées au port d'arme. Les musiques attaquent " La fille du Régiment " et massive, en colonnes de sections, la lourde infanterie passe devant le général et son état-major, le colonel Bablon, commandant l' I. D., remplace le général Guignabaudet.
Défilé classique où les chefs de Compagnies précèdent à cheval les lignes parallèles et profondes de baïonnettes. Il a plu pendant tout le défilé et comme le général a remarqué en particulier la parfaite tenue de la 2e Compagnie du 128, le lieutenant Mansard nous accorde en rentrant un quart de pinard, et en est tous très contents.

Lundi 26 juin. - Le Bataillon se porte en réserve au sud du Mont des Cats, secteur de Bailleul. Nous remplaçons le 160 R. I.
Le soir même le Bataillon monte en ligne en liaison avec les Anglais, mais je reste aux cuisines car je dois partir en permission le 28.

Mardi 27. - Je me prépare au départ, aussi je passe chez le coiffeur, un coiffeur de la Territoriale ; chez les vieux on trouve d'excellents coiffeurs, ils ont le goût du métier bien fait.
Sacs et armes sont astiqués, étiquetés et déposés chez le caporal-fourrier Virton.

Mercredi 28. - Quel beau jour ! Départ pour 8 jours. Huit jours auprès de sa mère, de son père, de ses frères, de ses amis, tous êtres chers pour lesquels on est heureux de subir cette terrible épreuve.
Au soir, embarquement à Bavinchove ; le train de permissionnaires nous emporte vers Paris. Gare régulatrice à Survilliers. Ici un autre train me porte directement à Bordeaux. A Angoulême jus habituel ; c'est le seul point du trajet où le café est distribué par la Croix Rouge. J'ai admiré la vallée de la Loire, avec sa campagne si belle qu'on ne se croirait pas en guerre. Les terres sont bien entretenues par les vieux et les femmes.
Le 29 au soir je suis à Bordeaux, et à 9 h. 10 du soir, un train m'emporte vers La Réole. Je saute la barrière de la gare de marchandises et je m'élance vers la ville. Je ferai tamponner ma permission demain soir.
Je surprends mes parents. Grosse émotion, c'est pour eux 8 jours sans angoisse. Journées magnifiques mais combien courtes.
Je repars le 12 juillet. Séparation bien dure. Pauvres parents qui embrassez peut-être pour la dernière fois vos fils de 20 ans. On devine le drame cruel qui peut fondre sur eux. Est-ce la dernière permission ? Et à cette pensée nous souffrons pour eux. Ils sont repartis vos fils, pleins de confiance, et puis plus rien ; le silence, et enfin l'avis officiel ; c'est le curé qui est chargé de l'effroyable corvée.
Le train m'a déposé à Ory-la-Ville (gare régulatrice). Dans le camp où fourmillent des milliers de soldats, je retrouve quelques camarades du 128. L'un d'eux nous affirme que le Régiment cantonne à Ory-la-Ville même. Cela semble invraisemblable. Nous sautons la barrière du camp et nous nous dirigeons vers la ville. Sur la route déambulent des groupes de poilus et ce sont effectivement des soldats du 128.
La D. I. est descendue de Bailleul depuis 2 jours et cantonne dans la région.
Il faut revenir au camp de la gare afin d'être en règle avec le tampon d'arrivée.
Au guichet un scribouillard en képi tamponne : train N, 5 h. 30 du soir.
- Tu t' fous dedans, mon Régiment est ici même.
- J' m'en fous, j'ai l'ordre pour le train N.
Avec quelques camarades nous discutons sur la décision à prendre. Les uns veulent suivre l'ordre. La ballade jusqu'à Cassel leur donne quelques jours de liberté ; quant à moi je saute la barrière et rejoins mon Bataillon. Quelques-uns m'ont imité et à 5 heures du soir nous étions dans nos escouades.
C'est aujourd'hui le 14 Juillet, aussi la joie à l'escouade a été grande ; on a fêté mon retour et à mes provisions on a ajouté le vin mousseux que le Gouvernement de la République offre aux soldats du front le jour de la Fête Nationale. La fête s'est poursuivie tard dans la nuit à la lumière d'une bougie dans une grange qui avait pris un air de kermesse. Beuzelin et Joutel étaient des acteurs désopilants de scènes improvisées. Le vin abondant et généreux avait soufflé l'inspiration.
A 6 heures du matin, l'ordre de départ arrive pour le soir même.
Après l'intermède, un nouvel acte de la tragédie s'annonce. Pauvres types que nous sommes !
Comme un troupeau conduit par un berger mystérieux, nous avançons sur cette route sans fin de la souffrance et de la mort ; si le sommeil, la fatigue nous terrassent nous marchons quand même, si la peur nous glace, si la faim, la soif nous torturent nous marchons quand même, si la pluie, le froid, la boue raidissent nos jambes et alourdissent nos corps nous marchons quand même. Mais on comprend cette colère qui s'élève contre tous ces douillés et ventrus qui à la lampe, discutent des opérations qui à leur gré ne vont pas assez vite.
Je vais chez le Fourrier récupérer mon fourniment et Virton veut bien admettre que pour un jour de retour de perm c'est pas de chance, d'autant plus que je devrais régulièrement rouler vers Cassel.
Je ne regrette rien. Je tiens dans mes actes à " raison garder ".
Le Bataillon s'est rassemblé à minuit dans la rue. Dans les maisons coquettes serties dans des masses de verdure les habitants dorment paisiblement. Par quatre la colonne s'est ébranlée dans un grand silence pour s'étirer sur la route qui monte vers le Nord. La nuit est douce et étoilée, l'air est parfumé par les champs fleuris. Nous traversons des villages endormis et nous savons que le front est à 45 km. d'ici, à Château-Thierry.
Avant le jour nous occupons une bourgade faite de maisons de torchis, aux toitures de chaume.
Défense absolue de sortir des maisons.


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Dépôt légal No. 3
4 e trimestre 1958.
DAX, IMPRIMERIE DUMOLIA