Lundi 1er avril. - Repos toute la journée, par contre la Compagnie est de corvée de nuit à la Patte d'Oie. Sous une pluie torrentielle à travers des terrains boueux, armés de pelles et de pioches nous nous rendons au chantier nocturne. Egrenés sur une ligne droite nous creusons un boyau qui se transforme rapidement en un ruisseau boueux. A mesure que nous creusons la boue liquide monte, et chaque coup de pioche soulève des gerbes d'eau. Nous sommes dans l'élément liquide par les pieds, par le corps et par la tête qui reçoit les cataractes du ciel, et par les poumons saturés d'air humide. Il a fallu quatre heures pour atteindre la profondeur voulue et la boue arrivait aux genoux.
Mardi 2 avril. - Repos et inspection des vivres de réserve.
Il est interdit sous peine de sanctions de toucher à ces
vivres rangés dans nos sacs. La théorie prévoit
30 jours de prison mais comme nous sommes en première ligne,
il n'est pas question de nous en sortir pour purger cette peine
à l'arrière, aussi on se contente de nous les remplacer
avec un bon coup de gueule du Lieutenant.
On nous distribue de nouveaux masques. C'est une copie du masque
Boche - le museau de porc qui nous portait tant à rire.
Chaque section passe dans la chambre à gaz pour l'épreuve.
De la porte, un major, à l'aide d'un pistolet lance dans
la pièce les ampoules de poison. Ce masque est un gros
progrès sur le tampon étouffant que nous avions.
Jeudi 4 avril. - On nous apprend qu'une Division du 7e Corps est partie pour la Somme. Nous restons pour garder le secteur.
Samedi 6. - Départ le soir pour relever le 42e.
Par Valey et la Patte d'Oie nous avons rejoint le fortin Foch.
Nous sommes arrivés sur une crête boisée dominant
le village d'Aracourt. La Compagnie occupe de nombreux abris bétonnés
entourés de baraques confortables : réfectoires,
infirmerie, cuisines, dépôt et cantine.
C'est un des nombreux centres de résistance qui s'échelonnent
sur toutes les crêtes de cette région.
Ici c'est le centre du bois de Bénanont.
Dimanche 7 avril. - Y a-t-il des volontaires pour conduire
des ânes ? demande Vacher en entrant dans l'abri.
- De quoi s'agit-il ?
- Ben, faut assurer matin et soir le ravitaillement de la Compagnie
avec des bourricots d'Algérie. Les cuisines sont au fortin
Nicolas II et il faut en ramener la soupe.
- D'accord, je, marche.
- Et moi itou, ajoute Joutel et ensuite Gorgue. Conduire des ânes
n'est pas déplaisant. Cela me changera du métier
de terrassier. Dans un abri solide, à 500 mètres
de la Compagnie, les 3 âniers s'installent confortablement.
Nous sommes seuls, sans gradés, près du pare à
bourricots. Nous avons dix pensionnaires, ce sont ces petits ânes
qui trottinent avec leurs pattes grêles et raides sur les
bleds algériens, le jour des marchés.
Nous devons assurer leur entretien et leur nourriture.
Dans les secteurs agités les territoriaux les conduisent
pour le ravitaillement en vivres et en munitions des premières
lignes.
A 11 heures du matin, le parc s'anime ; nous chargeons percots,
sacs, bidons sur les 10 bourricots. Gorgue conduira la première
corvée. Il enfourche l'âne de tête, pieds traînant,
et toute la petite bande suit gentiment comme pour le marché.
Derrière la lisière du bois la petite troupe a disparu.
Le soleil est très haut et chaud. Au delà de la
zone d'ombre la plaine de Bathelémont s'étend avec
ses hautes herbes aux coloris variés. Gorgue sera de retour
avant 1 heure et avec Joutel je rejoins l'abri. Le P. C. de Nicolas
est à 1.200 mètres. Une heure passe et pas de Gorgue.
Quelque peu inquiets nous sortons, car là-bas du côté
de Nicolas des rafales de 77 s'émiettent en nuages légers
sur la piste qui longe la lisière du bois.
- J' crois que la corvée se fait sonner, me crie Joutel
en courant vers la lisière.
Nous distinguons bientôt trois points immobiles au milieu
des flocons de poudre.
Nous arrivons au pas de course sur le lieu du drame, et trouvons
trois ânes blessés, debout et figés par la
douleur et la peur. A Nicolas, le reste de la troupe s'est replié
et Gorgue est au Poste de Secours blessé à la cuisse.
- Allez ! hue ! hue ! A coups de triques nous ramenons la caravane,
mais les bêtes intelligentes refusent d'avancer à
l'approche de la zone dangereuse. Nous avons dû faire un
long crochet pour les ramener à Foch. Nous sommes ensuite
revenus sur la piste pour ramener les trois bêtes blessées,
nous avons pu les arracher à l'immobilité en brisant
la raideur des pattes par une marche forcée.
- Pour un filon c'est un truc à la c..., me confie Joutel.
Lundi 8. - Pour éviter ces corvées périlleuses,
la Compagnie abandonne Foch et s'installe au fortin Castelnau
où les cuisines peuvent accéder. Nous appuyons un
peu sur la gauche et notre métier d'ânier va prendre
fin.
Les ânes ont rejoint leur parc et j'assure avec Joutel leur
nourriture jusqu'à leur évacuation vers l'arrière.
Dans la nuit une voiture est venue chercher les 3 blessés.
Nous les avons chargé à bout de bras comme des sacs
de farine. Les malheureuses bêtes avaient leurs membres
raides et gémissaient lamentablement.
Mercredi 10. - Hier, notre artillerie a pris sous son
feu le secteur d'en face. Aujourd'hui, l'ennemi nous rend la monnaie
de notre pièce en écrasant Nicolas II sous du 280.
Abrité derrière des troncs d'arbres j'assiste avec
Joutel à ce furieux pilonnage. A intervalles réguliers
les grosses pièces ébranlent l'horizon d'un bruit
sourd et prolongé, puis l'air frisonne ; alors un frôlement
lointain s'annonce, s'amplifie et fonce sur le fortin avec un
bruit terrifiant. A chaque fois, le sol vibre sous le choc monstrueux.
Dans le ciel d'énormes champignons noirs s'élèvent
zébrés de paraboles variées, poutres, arbres,
tôles, pierres, ciment se détachent du sol et se
fondent dans le nuage sombre.
Nous sommes à 1.200 mètres et d'énormes éclats
viennent en huhulant heurter les arbres de la forêt avec
un bruit mat et c'est avec l'angoissante pensée que demain
ça sera peut-être notre tour que nous rejoignons
notre abri.
Le soir on apprend que le capitaine de la 3e Compagnie, deux officiers
et six hommes ont été tués par ce pilonnage.
Jeudi 11. - Nous ramenons notre troupeau vers l'arrière.
Sur la route de Valey, deux territoriaux nous attendaient pour
reprendre nos pensionnaires. Les petites bêtes sentaient
venir le salut, elles trottinaient avec courage devant nous sans
que nous fussions obligés d'user de nos bâtons. Nous
avons quitté notre abri pour rejoindre celui de la Compagnie
; à l'escouade on fête notre retour par des "
hihans " retentissants.
La vie reprend avec la monotonie des secteurs calmes. Cependant
Beuzelin, toujours débrouillard, a repéré
une petite baraque en planches. Elle est hermétique, placée
à quelques dizaines de mètres de la tranchée.
Beuzelin l'a transformée en salle de jeux. C'est le "
home " privé de l'escouade et on y passe des heures
plus agréables que dans l'abri souterrain où grouillent
120 hommes. On y fait des parties de manille, du bon chocolat
et on y discute le coup.
Le mobilier : une table, deux bancs et un fourneau à bois.
On peut y veiller le soir à la lueur d'une bougie car la
cabane est bien close. L'atmosphère y est joyeuse et on
se croirait à un rendez-vous de chasse. Les parties de
manille se succèdent avec acharnement entre Beuzelin, Bihan,
Joutel, Harquey et Rogerie. Avec Vacher je fais chauffer le chocolat
et tard dans la nuit, nous rejoignons l'abri.
Vendredi 12. - Nos 75 asticotent sérieusement
l'ennemi. On raconte qu'un coup de main serait en préparation.
Toute la journée travaillons avec le Génie à
faire une sape et le soir toute l'escouade rejoint la cabane comme
des collégiens en vacances.
On ferme les issues, Thévenin prépare le chocolat,
les autres attaquent la manille. Dehors tout est calme, la nuit
est belle et douce.
Sur la table les poings s'abattent avec force, tandis que les
pipes crachent les cercles de fumée. C'est vraiment une
grande joie et le chocolat fume et sent bon.
- Et coeur ! dit Rogerie.
- Et je coupe !
- Et je surcoupe
Et pan ! sur la table qui sursaute, quand soudain dans un souffle
noir la lumière s'éteint, la baraque vacille et
s'écroule dans un fracas d'explosions. Par une lézarde
béante je plonge dans la nuit où flotte une odeur
âcre de brûlé. Dans la tranchée où
nous nous retrouvons tous, une franche gaieté a succédé
à ces quelques secondes d'émotion et de panique.
Samedi 13. - Duel d'artillerie. Travaux avec le Génie.
Cette nuit la Section Franche doit sortir. Plus de réveillons
au cabanon, celui-ci est à terre, effondré, en pièces
de bois déchiquetées.
Dimanche 14. - Hier soir la Section Franche est sortie
sur notre droite. L'action s'est limitée à la destruction
de deux plaques de microphone placées près de nos
lignes.
Cette nuit de nouvelles batteries de 75 arrivent. On raconte que
le 42 doit faire un coup de main. Toute la nuit les 75 harcèlent
l'ennemi.
Lundi 15. - Notre artillerie a cessé le feu ce
matin spontanément. Le coup de main est ajourné.
Une de nos patrouilles a capturé deux boches du 7e Landwer
Bavarois (nos amis de Réchicourt).
Par une nuit très noire la Compagnie a quitté Castelnau
; à travers bois et après descente dans la plaine
elle s'est installée dans un petit bois de sapins. Nous
avons relevé un peloton de la 3e Compagnie à la
défense de la Sapinière, première ligne située
entre Aracourt et Bures.
Pendant le déplacement nocturne, j'ai manqué un
ponceau qui franchissait une tranchée profonde. Entraîné
par le poids du chargement, j'ai culbuté dans le vide tète
la première, mes épaules se sont coincées
entre les deux parois. Mes camarades m'ont retiré de cette
fâcheuse position, non sans peine, et je ne me suis rien
cassé.
Mardi 16. - Un vaste gourbi occupe le centre de la Sapinière,
petit bois de sapins moyens et très denses. Ce bois est
long de 50 mètres et à peine large de 15 mètres.
C'est un excellent nid de mitrailleuses. Un veilleur est placé
en permanence à l'entrée de la sape.
A travers les fûts violacés des arbres on distingue
les lignes de barbelés et les 2 km. de plaine qui nous
séparent de l'ennemi.
Avec Joutel, je passe toute la nuit à un petit poste, sur
l'angle nord-ouest de la sapinière. Devant nous, s'étale
la plaine de Bures, des Jumelles et d'Aracourt. Le ciel est d'une
pureté de cristal et l'air est doux. Temps idéal
pour patrouilles et embuscades. Cependant avant le lever du jour,
une fraîcheur humide se lève du sol et gagne nos
jambes. Il nous faut battre les semelles. Au petit jour, quelques
coups de feu sur la gauche, vers Aracourt dont on aperçoit
les premières maisons. Nous rejoignons la Sapinière
en nous glissant à travers des taillis où pullulent
gibiers et oiseaux. Nous y dormons toute la journée.
Mercredi 17 avril. - Premières chaleurs du printemps.
Des faisceaux de lumière chaude touchent le sol cendré
du petit bois. Sous leur ombre les soldats sommeillent, mais bien
vite il faut rejoindre l'abri. Des 105 tombent au petit bonheur.
Nuit entière au P. P. avec Joutel. Cette garde nocturne
est devenue agréable ; on goûte la fraîcheur
et le silence. Une reconnaissance est sortie pour reconnaître
la ferme de Riouville.
Jeudi 18 avril. - Sur notre droite, le réduit
de la " Mitraillette ", position de défense,
est fortement bombardé par l'ennemi.
Les corvées de soupe nous ont annoncé que la Division
allait être relevée du secteur. On doit avoir besoin
de toutes les disponibilités vers l'ouest où la
bataille fait rage. L'offensive allemande est pratiquement enrayée,
les renforts français sont entrés en ligne.
Vendredi 19 avril. - Le secteur est arrosé par du 77 où les obus tombent nombreux mais isolés : sifflements prolongés ou courts, explosions suious remplacer.
Dimanche 21. - Nombreuses rafales de 77 et de 105 sur les pistes. A minuit le 106 nous relève. Nous disons adieu au secteur. Pendant que les sections s'allongent sur les pistes glissantes qui grimpent le mamelon boisé, j'évoque les heures passées sur ce front de Lorraine : les veilles si longue dans le village de Bures enneigé, l'assaut du 20 février, le séjour tranquille aux Jumelles et les camarades que nous laissons comme jalons de notre chemin de croix.
Lundi 22. - Il a plu et toute la nuit nous avons parcouru
bois et coteaux sur des pistes gluantes à travers du feuillu
ruisselant d'eau. Le jour nous a surpris près de Dombasle
sur une route bosselée et inondée. Epousant le canal
et ses bordures de roseaux, la longue colonne fend la muraille
de pluie qui se dresse épaisse devant nous. Voici qu'apparaît
Saint-Nicolas d'où s'élèvent les deux tours
de l'église coiffées de casques d'ardoise. Il y
a un an j'y passais 8 jours dans un lit d'hôpital. J'ai
une pensée pour la Soeur, Soeur Bernard, qui soignait avec
tant de dévouement les malades du terrible hiver.
Cantonnons à Varangéville sur la Meurthe.
Mardi 23. - Départ à 6 heures du matin.
La route boueuse s'allonge dans le jour naissant. Nous marchons
jusqu'à midi après avoir traversé des villages
où les tas de fumier vous accueillent à chaque entrée
de porte.
Nous avons contourné Nancy embuée de noir, le boche
bombarde la ville avec du 380. Cantonnons à Chavigny, petit
village situé sur la rive droite de la Moselle. La paille
des granges y est assez fraîche.
Mercredi 24. - Après le jus, départ à
6 heures du matin sous une pluie tenace. L'eau qui ruisselle du
casque est pompée par la capote, et celle-ci déjà
trempe de la veille n'en veut plus. La veste maintenant absorbe
le liquide céleste et bientôt nous serons imbibés
jusqu'à la moelle.
Alourdis, courbés sous le sac, le dos rompu et les jambes
raides, les hommes avancent en une longue théorie silencieuse.
La colonne suit une route longeant la Moselle. Après Neuve-Maison
on devine sur notre gauche la présence du grand torrent
qui rugit sous l'averse des cascades qui l'alimentent, puis voici
Maron. Les habitants se sont égrenés dans la rue
principale et cherchent les visages connus du 128. Devant sa porte,
la patronne du café où nous passions notre temps
à rire, à boire et à chanter. Les visages
des villageois s'illuminent en retrouvant des rescapés
d'une année de combats.
Après Villers-le-Sec - oh ! dérision !- nous cantonnons
à Cheydeney. Sommes à 3 km. de Toul.
Jeudi 25 avril. - Dernière étape. Le régiment
pénètre dans Toul par sa porte fortifiée
et défile à travers les rues. Ville de soldats aux
rues étroites et aux pavés pointus. Nous prenons
la direction de Commercy et à Bruley le Bataillon cantonne.
Je relève la présence du 151 et du 129 dans la région.
On ne sait encore rien pour nous. Nous savons cependant que la
gigantesque bataille se déroule dans la Somme où
la ruée allemande vient d'être stoppée devant
Amiens.
Repos complet jusqu'au 30 avril. La musique du régiment
donne des concerts fréquents. " Salut au 85 ",
" La fille du Régiment ". etc. et pour terminer,
la " Marseillaise ".
Dès les premières notes de l'hymne national, les
soldats s'éclipsent et quittent la place. L'effet est du
plus haut comique. On veut détendre le soldat par de la
musique et on termine chaque concert par le garde-à-vous
et le salut militaire.
Nous trouvons ici un foyer Américain très bien achalandé
et nous y sommes fraternellement reçus.
Mardi 30 avril. - La journée est douce et le soleil
radieux. L'escouade au complet est
partie pour les champs. De la route encore humide des dernières
pluies, une luminosité vaporeuse s'élève.
Sur les côtés, le printemps fleuri s'épanouit
dans toute sa force. Ces six hommes goûtent en ce moment
toute la beauté de la nature en paix et la joie de vivre.
La promenade s'agrémente de bonnes histoires Gauloises.
Derrière nous un cycliste du régiment nous hèle
:
- Rassemblement ! le régiment fout le camp. On embarque
- A h ! m..., beugle Beuzelin.
Et d'un seul geste l'escouade fait demi-tour et rejoint le village
au pas de course. Nous trouvons le Bataillon en émoi. Les
hommes se précipitent vers leurs cantonnements et en sortent
équipés. Les officiers et les sergents hurlent et
à 9 h. 30 le régiment est à la gare de Toul.
A 11 h. un train avale le Bataillon et s'ébranle. Direction
ouest.
Le régiment est en marche pour les grandes batailles.
Mardi 1er- mai. - Contrairement à l'habitude,
le convoi a roulé toute la nuit à vive allure.
Cela rappelle le départ précipité de Ligny-en-Barois
pour la côte 304.
L'après-midi le train contourne Paris par Nogent, Noisy,
Le Bourget, puis c'est la ligne du Nord. A minuit le train s'arrête.
Sommes réveillés en plein sommeil. St-Paul dans
l'Oise. Nord. de Beauvais. Les sections s'alignent sur le quai
de la petite gare et lourdement la colonne s'ébranle. Dans
le ciel, une déchirure de nuage dévoile la lune
ronde. Thévenin se frotte les yeux et Beuzelin regrette
son " pucier " où il dormait comme un poivrot.
Dans la nuit étoilée les Compagnies avancent vers
le Nord. Le jour timidement apparaît, un air frais et vivifiant
s'évade des prairies cloisonnées de haies. De hautes
futaies bordent la route dégageant un léger parfum
de chèvrefeuille. Pays humide, beaucoup de moustiques.
Arrêt à Pierrefitte où nous cantonnons en
restant en état d'alerte. Vers l'est la canonnade poursuit
son gémissement lugubre.
Vendredi 3 et 4 mai. - Le Bataillon ne bouge pas. Aménagement
des cantonnements.
Dimanche 5 mai. - Départ au lever du jour. Nous
avançons vers le nord-ouest, c'est tout ce que nous savons.
Sur les routes, nombreuses troupes. Bivouac à St-Maur après
27 km. de marche.
Lundi 6 mai. - Nous repartons à 4 heures du matin.
Nous avons bouclé nos sacs dans le noir d'une nuit d'encre
et silencieusement le Bataillon encore engourdi avance avec une
allure de plus en plus accélérée.
Les premières lueurs du jour peu à peu nous éveillent
et jettent de légers reflets sur les vagues de casques
gris. Traversons Grandvillier en défilant devant une haie
de cavaliers (chasseurs) qui nous présentent les armes.
Nous sommes entrés dans la zone Anglaise et les Tommies
pullulent dans les villages. Voici Poix, petite ville coquette
et assez importante. Massés sur les trottoirs les habitants
souriants nous acclament. De maison à maison ce n'est qu'un
cri : " Voici les Français ! Nous sommes sauvés
! " On croirait pénétrer dans un pays étranger
menacé par une invasion, et les habitants acclamant le
pays ami qui vient les sauver. Depuis plus d'un an ces gens n'avaient
plus vu un soldat Français et l'Anglais qui était
chargé de la garde du secteur, a cédé puis
fui devant la furieuse attaque Allemande. Nous bivouaquons à
Bussy les Poix après 30 km. de marche. Où nous mènera-t-on
?
Entre Anglais et nous, peu de cordialité. Ces hommes blonds
au teint clair, coloré, ont cependant belle allure. Il
est vrai qu'ici c'est l'arrière. Méprisés
par la population, ils gardent cependant toute leur morgue. De
nos rangs s'échappent quolibets et railleries à
leur adresse, mais ils ne comprennent pas.
Mardi 7. - Départ de Bussy-lès-Poix à
11 heures et arrivée à Epauménil à
7 heures du soir : 22 km.
Le lendemain le Régiment parcourt quelques kilomètres
et s'installe à Quoncoison après avoir contourné
Arniens par l'ouest. Nous sommes dans la vallée de la Somme,
pays d'origine du Régiment.
Jeudi 9 mai. - Repos à Quoncoison. On ne s'explique
pas ce départ précipité de Toul, qui se termine
en promenades dans la campagne Picarde. L'ennemi est à
15 km. à l'est d'Amiens, près de Marcelcave où
la bataille piétine dans le sang.
Harquey, notre caporal, nous quitte. Il doit suivre un cours d'élève-aspirant
à St-Maixent. Peut-être a-t-il fini la guerre ? Le
caporal Hette de retour de Salonique le remplace.
Vendredi 10 mai. - Le Régiment embarque à
Longpré sur la ligne Amiens-Calais. C'est donc pour le
nord, mais pourquoi cette ballade autour d'Amiens. On raconte,
mais celle-là est dure à avaler, que nous devions
débarquer à St-Pol dans le Pas-de-Calais, et que
par erreur, on nous a déposés à St-Paul dans
l'Oise. Comme un colis postal le Régiment aurait été
l'objet d'une erreur de destination.
- Ça fait rien, dit Jaffrézic, accroupi dans le
fond du wagon, on aura toujours tiré ça.
- T'as raison, grogne Beuzelin ; j' préfère allonger
mes tiges sur la route que poser mon croupion dans le fond d'une
tranchée.
Le train a quitté Longpré et s'arrête un instant
à Abbeville. Abbeville était le dépôt
du Régiment avant 14. Malgré l'interdiction, des
hommes sautent et vont faire une surprise aux connaissances de
la gare. Le convoi est reparti et longe la côte aux plages
basses et sablonneuses. On passe Etaples, puis Boulogne où
nous admirons la statue de Napoléon tournée vers
l'Angleterre. A ses pieds un camp anglais. Voici Calais, puis
rapidement Dunkerque, ville meurtrie par les bombes. Il fait un
temps assez froid. La nuit est tombée et le train avance
très lentement dans les plaines des Flandres. Débarquons
à Isenkerke en Belgique. Marche de nuit à travers
une plaine embrumée. Comme un cortège d'ombres le
Régiment avance sur une route pavée. On repasse
la frontière et revenons en France. Le douanier de service
est à son poste et nous laisse passer sans difficultés.
On avance toujours lourdement sous un ciel étoilé
qui répand sur la plaine une douce clarté d'où
émergent des rangées d'arbres.
Passons à Oskorn et stoppons à Rexpcelde.
Samedi11 mai. - Tous les villages sont nets comme des jouets
de bois. Des maisons bariolées de peinture bordent des
rues propres et pavées. Quel contraste avec les villages
de Lorraine où croupissent les tas de fumier !
Dans un estaminet, j'ai voulu prendre un café, un vrai,
un café bien sucré. Accoudé sur un marbre
bien propre, j'ai pu admirer un intérieur reluisant, net
comme un sou neuf. Près du zinc, une vieille femme déguste
un plein verre de la délicieuse boisson noire.
- Servez-moi un café bien chaud !
- Je n'ai pas de café, me répond la jeune patronne.
- Et la bonne femme, là, qu'est-ce qu'elle boit ?
- Ce n'est pas du café, Monsieur, c'est du Stout.
Elle a prononcé " staout ".
- Et bien, servez-moi un " Staout ".
Pour un buveur de vin, ce breuvage est exécrable.
Dimanche 12 mai. - Le Régiment poursuit sa route.
Sa route ! Quelle route ? Celle de son destin que nous ignorons.
Nous savons cependant et cela est une certitude, que nous irons
nous buter contre l'infanterie Allemande.
C'est au sud d'Ypres que nous nous dirigeons. Région des
Monts. Depuis deux à trois semaines on s'y bat furieusement.
Ici les Anglais ont lâché pied comme dans la Somme.
Cantonnons à Outzelle. Nous avons perdu le Mont Kemmel
où un régiment français a été
complètement anéanti.
Attaques et contre-attaques se succèdent sans interruption
sur un terrain plat, démuni d'abris et de tranchées,
sous des orages d'obus explosifs et à gaz.
La densité de l'artillerie que nous relevons et la concentration
de troupes témoignent de l'acharnement de la bataille.
L'ennemi veut percer coûte que coûte pour atteindre
la mer et menacer l'Angleterre.
Lundi 13 mai. - Repos complet. Dans une prairie la Compagnie
a monté ses tentes. Toute la nuit, les avions sont passés
en escadres serrées et agressives. Bombes et mitraille
nous ont été distribuées sans ménagement.
Pour nous protéger nous dormons les casques posés
sur le visage.
Nous formons un corps de contre-attaque car on prévoit
une nouvelle poussée ennemie.
Les Anglais utilisent des Chinois à creuser des tranchées,
dernières lignes de résistance derrière les
Monts des Flandres.
Mercredi 15. - Le Régiment lève le camp
à 1 heure du matin à la lueur d'un embrasement général.
Devant nous, l'horizon est sillonné par des éclairs
vifs et des lueurs argentées sous un bourdonnement sourd
qui semble agiter la terre. Traversons Steenword et rentrons de
nouveau en Belgique. Ici, plus de douane, mais dans la petite
ville nous avons croisé quelques civils.
Nous voici dans la zone du feu : villages meurtris, arbres déchiquetés,
prairies crevassées, routes défoncées ; le
village d'Abeele que nous traversons est abandonné et semble
avoir été pillé.
Nous occupons un camp anglais à 1.000 mètres derrière
le Mont des Cats où s'élève un magnifique
couvent partiellement ébréché. Près
de nous, de grosses pièces d'artillerie tirent sans arrêt
sur la gare de Lille.
Mercredi 16 mai. - La canonnade a rugi toute la nuit. Les
avions sont passés à plusieurs reprises, lâchant
leurs bombes dans les alentours. Nous avons cependant bien dormi
sous la tôle ondulée des baraques anglaises.
A l'heure de la soupe, vers midi, des 130 en souffles sonores
et impressionnants viennent s'écraser avec fracas dans
notre camp. Aucun abri et aucune tranchée. Nous nous allongeons
sur le sol et à, chaque salve, le coeur s'arrête,
les muscles se contractent, le sang se fige. Un coup malheureux
tombe près de nous sur un groupe de chasseurs à
pied. Onze hommes sont tués. Spectacle horrible de chairs
déchiquetées et de blessés pantelants.
La soir le Bataillon quitte le camp trop exposé et appuie
de 2 km. vers le sud. La Compagnie s'installe dans une ferme.
Dans la cour une pièce de Marine tire sans arrêt
et l'ennemi cherche à la contre-battre. Tout ce secteur
est en feu et il est vain de chercher un coin tranquille.
La nuit s'annonce et le crépuscule allonge les dernières
lueurs du jour. La pièce tire toutes les 10 minutes ; de
son long tube d'acier le projectile s'élance dans une langue
de flamme rouge accompagnée d'un coup de tonnerre abrutissant.
Fumant une pipe, adossé au mur de la ferme j'observe le
travail des artilleurs de la marine. Le canon vient de rugir une
nouvelle fois et voici qu'un sifflement monstrueux fonce sur nous.
A 20 mètres un 130 s'est écrasé soufflant
l'air avec rage et une aile de la ferme s'abat dans un nuage de
poussière. Pas de tués, ni blessés. Nous
rejoignons notre grange passablement inquiets pour cette nuit.
Les hommes se sont endormis, engourdis et las. Dehors la pièce
de marine pousse toutes les 10 minutes son terrible coup de gueule
et à chaque fois la grange s'illumine de rouge, tandis
que la charpente craque sur nos têtes.
En pleine nuit, la grange est envahie par une Compagnie du Génie
qui rentre sans ménagement. Des cris, des injures s'élèvent
de la paille où nous sommes enfouis. Les intrus ont allumé
des bougies et c'est un beau tumulte. Sous la tempête ils
ont, éteint leurs lumières et se sont casés
en silence vers le fond de la grange.
Jeudi 17 mai. - Toute la journée les canons lourds
de l'arrière sonorisent l'air. Sur nos têtes, obliques
et puissants, les obus ahanent à la file ; il en tombe
derrière la ferme, et plus loin dans les prés. Un
groupe d'hommes s'est blotti derrière un grand mur, le
seul abri du coin, et nous sentons l'angoisse nous gagner. Si
un 130 percute sur le mur, nous sommes tous anéantis. Les
obus arrivent séparément, coup après coup,
leurs vitesses météoriques fondent dans un même
vacarme, le sifflement et l'explosion. Notre existence est suspendue
au hasard d'une de ces chutes, à une rectification du tir
que dirige l'officier de la batterie, à un échauffement
d'un tube, à un rien...
A chaque chuintement lointain, nous pressentons le coup fatal.
Nous sommes collés au sol, derrière le mur et l'obus
tonne lourdement à quelques mètres. La terre s'entrouvre,
crache des langues de feu, le champignon noir s'élève
et s'effiloche dans le ciel. C'est démoralisant. Près
de moi, les yeux exorbités, un jeune soldat pris de panique
s'échappe subitement comme une bête, à travers
champs.
Ordre d'abandonner la ferme.
Les tentes sont dressées à 500 mètres plus
loin, dans une prairie. Nous laissons dans la ferme une vieille
femme et une jeune fille terrorisées depuis plus d'un mois.
Vers les lignes, le bombardement s'intensifie. Des escadrilles
ennemies nous arrosent de bombes. Pour elles l'objectif est partout,
sur tous les arrières pullulent des troupes de toutes armes.
La nuit, sous la tente, nous dormons le casque sur la figure pour
nous protéger des shrapnells qui tombent comme grêle.
Vendredi 18 mai. - Un peu de calme, aussi nous nous empressons de rattraper le sommeil perdu ces derniers jours. La région n'a pas un pouce de terrain libre : artillerie, convois, dépôts de munitions, ambulances, trains de combat et régimentaire, cuisines, troupes de réserve, corvées, tout ce monde en terrain découvert, sans abri, sans tranchée, offrant des cibles faciles à la grosse artillerie.
Samedi 19. - Le bataillon montera ce soir en ligne,
face au Mont Kemmel, secteur Locre. Il attaquera demain en liaison
avec un bataillon du 42.
A 11 heures, rassemblement pour le rapport. La Compagnie est en
carré. Le lieutenant Mansard nous lit la citation qui attribue
au Régiment la fourragère gagnée à
Réchicourt, ensuite il nous parle de l'attaque ; la 2e
Compagnie sera réserve du bataillon, seules les 1re et
3e Compagnies sortiront. Ces dernières devront s'emparer
de l'Hospice de Locre et dégager les pentes sud du Kemmel.
Notre Compagnie occupera un fossé de route et ne devra
pas bouger. Nous aurons à encaisser le tir de barrage et
il faudra tenir car il n'y a pas d'autres solutions.
Pendant la journée les unités se préparent
fiévreusement. Tenue d'assaut, sans sac ni objets personnels.
Avec les armes, nous emportons les munitions et les vivres de
réserve ; on y joindra beaucoup de boissons, car l'eau
est introuvable dans ce secteur. Au P. C. de la Brigade chaque
escouade recevra un cruchon de 5 litres d'eau.
Le Bataillon a pris le départ pour les lignes vers 7 heures
du soir, en colonnes de sections. Le soleil couchant est derrière
nous, nous avançons vers l'est. Sa lumière fauve
illumine d'or les ruines du monastère au sommet du Mont
des Cats.
La colonne s'avance sur une route blanche et les têtes casquées
ondulent au rythme de la marche libre. A un carrefour, c'est un
véritable embouteillage. Ici se croisent colonnes d'infanterie,
d'artillerie, convois, ambulances, corvées, cavaliers.
Des gendarmes assurent l'ordre des passages.
Lentement la nuit nous a surpris sur une plaine grise. Devant
nous sur nos ailes, des éclairs rouges percent les ténèbres.
A 10 heures, nous sommes au P. C. de la Brigade. Distribution
de grenades et par escouade, un cruchon d'eau. Ce sont des cruchons
de laitiers, à couvercles emboîtés et à
anses. A l'aide d'un bâton nous le portons à deux.
Rogerie prend une extrémité, moi l'autre, et la
marche vers l'horizon enflammée reprend en file indienne.
Marche pénible par une route défoncée à
travers des buttes sombres aux formes tourmentées. Un chemin
creux, une Crète, c'est le Mont Noir.
La file avance péniblement à travers un chaos lugubre
qu'on devine à la lueur des fusées poutres, pièces
d'artillerie démembrées et renversées, cadavres
de chevaux, troncs d'arbres enchevêtrés se mêlent
sur un chemin effroyablement crevassé. Là-bas, dans
la barrière de flamme, des fusées rouges éclatent
sinistrement. Barrage ! barrage ! appellent-elles. Un frisson
passe sur la colonne. Comme un troupeau terrifié par l'orage,
la troupe s'est immobilisée et les hommes se sont jetés
à terre. Une tornade de fer s'est abattue sur nous avec
une puissance inouïe. Dans le noir piqueté d'éclairs,
la terre est entrée en ébullition. Spectacle d'enfer
: le feu sous forme de flammes fulgurantes et sèches danse
autour de nous avec un bruit volcanique. A la lueur des fusées,
des flocons arrondis de ouate soufrée se disloquent en
filaments argentés. Allongé contre un talus, j'ai
pu placer ma tête sous un tronc d'arbre couché. Je
sens le tremblement du sol qui appuie contre mon corps et je devine
une coulée humaine qui se glisse sous le tronc d'arbre.
Des cris percent, le bruit et s'étouffent. Contre mon casque
la voie de Beuzelin hurle :
- C'est le moment de crocher la bonne blessure.
Epuisée par l'effort, l'artillerie ennemie s'est calmée
et la colonne est repartie laissant sur place ses morts et ses
blessés.
Après un ravin, le Mont Rouge, paraît-il. Nous l'abordons
par une route parsemée de caissons éventrés.
de voitures déchiquetées, de cadavres d'hommes et
de chevaux. A moitié versant un nouveau barrage nous plaque
au sol. A ce régime nous arriverons bien clairsemés
là-haut. De mon escouade je reste relié qu'à
Rogerie par le cruchon d'eau que nous avons sauvé.
P. C. du colonel au flanc d'une falaise. Cloteau, vieux soldat
aux tempes grises, nous quitte épuisé, rendu, il
rejoint le poste de secours du colonel.
Par une crête, la Compagnie franchit au pas de course le
sommet du Mont. Furtivement, l'oeil découvre une immensité
rayée de flammes rapides et traînées magnésiennes.
La marche accélérée se poursuit par un chemin
creux et Rogerie me propose de laisser tomber le cruchon. J'insiste
pour le conserver, d'ailleurs la Compagnie s'est arrêtée
à l'abri du talus pour souffler quelques minutes. Contre
les parois du chemin, un Bataillon de réserve niche dans
des trous individuels. La marche en avant est reprise et c'est
maintenant la plaine. Par une piste l'immensité noire absorbe
la file humaine. Des mitrailleuses caquettent, des balles sifflent.
Les pieds heurtent des cadavres mous. Le sol est ravagé,
labouré, cisaillé. Les balles deviennent plus rapides
et fuient derrière nous en miaulant. On avance plus lentement,
légèrement courbés. Très près
de nous des fusées s'épanouissent en bulles légères.
- Activez, les gars ! crie le sergent Beaubeault.
Des jurons étouffés s'échappent du rang :
- Merde ! on n'en peut plus ! plutôt la mort !
- Ferme-la, bougre de c... on arrive.
Clac ! une fusée éclate sur nos têtes. On
stoppe. Des balles claquent sèches et hargneuses.
- Avancez ! mais avancez donc !
Penchés, les hommes débouchent sur une route ; de
grands arbres gisent sur le sol, tués par la mitraille.
On avance à travers des barricades de pavés, de
branches, de voitures, de cadavres. A gauche, on discerne des
pans de mur. Sommes-nous à Loere? Odeur abominable de chair
pourrie, à faire vider l'estomac. Sous une rafale de balles,
un homme près de moi, se couche sans un cri. Notre guide
hésite, il part à gauche, puis tourne sur la route
et la colonne s'enroule dans un beau désordre. Enfin la
direction est reconnue et nous nous enfonçons à
travers un ancien camp anglais, morcelé, émietté,
pulvérisé.
Depuis le dernier Mont j'avais passé le cruchon à
des camarades et ceux-ci veulent l'abandonner. Je le reprends
et le porte seul ; nous sommes au but.
Dans un fossé de route la Compagnie s'égrène.
Quarante à cinquante centimètres de profondeur pour
encaisser les tirs de barrage. Derrière nous le camp anglais.
Devant nous, de l'autre côté de la route, on discerne
un champ de blé et au delà c'est l'ennemi. Celui-ci
est tranquille et chacun s'installe dans le plus grand silence.
J'ai comme voisin de gauche, le breton Jaffrézic, puis
le caporal Hette, un jeune breton de la classe 18, et un Catalan.
A ma droite un savoyard de la classe 15, puis Beuzelin, Thévenin,
Joutel et Rogerie. Aidé de Jaffrézic j'installe
une tôle ondulée en forme de demi-lune derrière
nous, en guise de pare-éclats.
Les hommes ont déposé musettes, bidons et armes.
Nous resterons allongés et attendrons la suite de l'attaque.
Celle-ci sera faite par les 1re et 3e Compagnies qui se sont glissées
avec précaution dans le champ de blé, devant nous.
Dès le signal, elles bondiront sur la première ligne
ennemie et le barrage sera pour nous.
En attendant, ceux d'en face arrosent la plaine de gerbes de balles.
Le champ de bataille est cependant calme et les ténèbres
profondes nous collent aux yeux. Le ciel est clair et l'air serein,
le grand drap mortuaire recouvre les milliers de morts qui subissent
toujours la guerre dans leurs chairs décomposées.
Depuis fin avril, sans arrêt, la gigantesque bataille broie
des masses humaines, et ça continue...
Vers l'est une première lueur vient de blanchir l'horizon.
Il est 5 h. 30 et la douce lumière, comme une caresse,
rase le sol. Dans le champ de blé les deux Compagnies sont
ramassées prêtes à l'assaut. A droite une
route bordée de troncs effilochés se dirige vers
l'ennemi. A notre gauche, une masse de ruines et de verdures encore
fraîches émergent des lignes ennemies : l'Hospice
de Locre. Derrière, plus à l'est, c'est le Kemmel.
Le fameux Mont Kemmel, l'oeil des Flandres que l'ennemi nous a
enlevé il y a quelques jours après de terribles
combats. C'est une masse pelée, bosselée, faite
de deux mamelons. Il n'est pas 6 heures, les hommes sont allongés
dans le fossé, serrés contre leurs armes et leurs
bagages. Je bois un quart de vin et bien conscient de la gravité
de l'heure, je remets mon sort aux mains de Dieu.
C'est aujourd'hui la fête de la Pentecôte, les cloches
de nos villages chantent la gloire de Dieu et bientôt nous
allons participer à un terrible sacrifice que nous voudrions
vous offrir, Seigneur, pour notre expiation.
Avec une force incroyable l'arrière du front vient d'exploser
d'un seul coup. Toutes les bouches à feu de l'armée
des Flandres rugissent à la fois. Un ouragan d'acier s'est
abattu sur les lignes ennemies avec une puissance inouïe.
En quelques minutes, l'Hospice, le Kemmel, les lignes de troncs
d'arbres ont disparu sous d'immenses nuages de fumée qui
renouvelés sans interruption montent de plus en plus haut
en couches de plus en plus épaisses.Un gigantesque manteau
gris sombre a subitement rayé de la vue la lumière
du jour naissant.
Les deux compagnies d'assaut sont parties. Nous ne les avons pas
vues, mais la première ligne adverse a dû tomber
sans difficultés. Plus loin, timidement, de nombreuses
fusées blanches s'élèvent. L'ennemi déclenche
son tir de barrage, des prisonniers passent terrifiés et
derrière nous, dans le camp Anglais une formidable tornade
de fer s'abat.
Notre présence dans ce fossé est ignorée
de l'ennemi, il tire sur notre ancienne première ligne
située en lisière du camp. Si nous prenons le soin
de ne pas bouger, nous devons bien nous en tirer.
Sur sa 2e ligne, l'ennemi doit résister ; des mitrailleuses
crépitent et les balles sifflent en masse au ras de la
route.
Silencieux, les hommes s'allongent un peu plus, serrant leurs
armes contre eux.
Mais quel est ce fou ?
- Mon Lieutenant, vous êtes fou ! Planquez-vous vite ! vous
allez nous faire repérer !
Sur la route, à quatre pattes, le lieutenant D, figure
décomposée, court comme une bête traquée.
- Ça y est ! il est louftingue. A cause de ce foireux on
va se faire massacrer.
- Sortez de la route ! Sortez de la route ! hurlent les hommes.
Vite... Vite...
- Salaud ! Ça y est, ils nous ont vu !
Les saucisses ont repéré notre présence dans
ce fossé par la faute de ce malheureux fou. En quelques
secondes la monstrueuse avalanche de fer, de feu, de gaz et de
soufre s'est abattue avec la violence d'un cataclysme sur notre
précaire position.
Face contre terre, j'accumule sur ma tête, sac et musettes.
Précaution bien vaine car dans ces premières minutes,
bien maître de mes facultés, j'ai la précise
vision d'un anéantissement certain. J'en arrive à
souhaiter la mort au plus vite.
Les forces infernales sont déchaînées. Ma
tête vibre comme un chaudron sous les chocs sonores de monstrueux
marteaux pilons. Sur la route, dans le fossé, les obus
pressés et rageurs bouleversent tout.
Peu à peu ma tête s'alourdit, puis se vide. Autour
d'elle ce n'est qu'un rugissement infernal ponctué par
des chocs furieux accompagnés de souffles chauds et massifs.
Une grêle de terre, de fers, de tôles, de planches
s'abat sur nos corps immobiles et crispés. La terre bouge
sous mon ventre et se soulève par moments comme par un
tremblent. Des tourbillons de fumées noires et âcres
soufflent mon sac...
Mon Dieu! pitié! pitié! pour les hommes. Et ça
ne s'arrête pas.
Comment suis-je encore vivant ? J'attends la mort, et pourquoi
tarde-t-elle à venir ? Les obus m'encadrent et se jouent
de moi. Au-dessus de ma tête, au ras du fossé, plusieurs
fois ils sont tombés, pilons de fer et de feu, enfonçant
dans mon crâne des pointes brûlantes.
Ma pauvre tête lentement perd sa vie, mes facultés
s'évanouissent, ma bouche collante, empoisonnée
de gaz et de terre crache une bave sèche.
Comme une bête traquée je crie ma détresse,
je crie ma peur et la mort ne m'entend pas, et cependant elle
mène une ronde triomphante autour de ce fossé maudit.
Et ça ne s'arrête pas...
Les marteaux pilons cognent de plus en plus fort. La terre qu'on
assassine n'est plus qu'un gouffre de mort et de désolation.
Et ça ne s'arrête pas...
J'ai entendu un cri, un cri terrible, derrière moi. J'aperçois
Jaffrézic couché sur son voisin. A reculons j'arrive
jusqu'à lui et rapidement je vire sur moi-même. Mon
camarade hurle et sa bouche articule des paroles que je n'entends
pas. Sa figure est terrifiante. Son voisin, le jeune de la classe
18 est mourant. Un éclat lui a sectionné la gorge
et le sang coule à flot. D'un coup de couteau je découds
mon paquet de pansement et le passe à Jaffrézic.
Couchés sur le blessé nous lui bouchons le trou,
mais par la bouche, soulevée par un cri le sang jaillit
et nous éclabousse. Près du moribond un tronc humain,
décapité, est rabattu sur le bord du fossé.
Le caporal Hette a disparu, le lieutenant a disparu et dans une
vision rapide, à travers des fumées jaillissantes,
J'ai vu une ligne immobile de corps tordus.
Et ça ne s'arrête pas...
Pourquoi, mon Dieu, allonger cette agonie ? Vais-je bondir sur
la route ? Hurler à l'ennemi :
- Arrêtez ! arrêtez ! Ils sont tous morts ! Vous gaspillez
vos munitions ! C'est fini ! c'est fini ! Votre oeuvre est achevée.
Non. Il faut attendre encore pour le coup final, celui qui m'anéantira,
me pulvérisera, me délivrera, mais le tir continue,
impitoyablement précis.
Et ça ne s'arrête pas...
J'ai soif et j'ai la fièvre... il est tard... Est-ce la
fin du jour ? Mon misérable état ne peut plus résister.
Le cruchon est vide, perforé, J'ai soif et J'ai la fièvre.
Je ne crains pas la mort.
J'ai soif. Ma bouche d'amadou me torture. J'entends des cris vers
la droite. Je me sens seul, abandonné. Les boches ne comptent
plus pour moi. Je m'en fous... ils peuvent venir... Je les regarderai
passer...
Un obus, puis un second m'ont soulevé, puis retourné.
De la terre chaude est entrée dans ma bouche. Mon casque
a reçu un formidable choc qui m'a étourdi. Comme
une bête j'ai bondi et à quatre pattes je rampe dans
le fossé où ma tête heurte une autre bête
humaine qui pousse des cris terrifiants.
J'ai couru hors du fossé, poussé par une force irrésistible
et soulevé par une nouvelle rafale je m'effondre dans un
trou individuel profond. J'écrase Jaffrézic et Thévenin
immobiles et recroquevillés. Ils n'ont pas bougé,
ils sont bien vivants, mais décérébrés.
Les obus sont plus clairsemés, la soif m'étouffe
et j'ai des frissons de fièvre, ma tête vide chancelle.
Je veux boire. J'en crèverai, mais j'irai n'importe où
chercher quelques gouttes d'eau.
Nerfs tendus, je fonce droit sur Locre. Dans un trou des hommes
allongés ou recroquevillés. Vacher me fait un signe
de la main. Près d'une route une rafale me rejette dans
un fossé, un caniveau, je m'y précipite. Un soldat
allemand en bouche l'entrée ; il sort une tête fauve
ci articule des mots inintelligibles. Je lui fais signe de sortir,
sans résultat. Je tire ma baïonnette et vais le tuer.
A ce geste, l'homme a compris et s'enfonce à reculons sous
la route. J'abandonne cette brute et saute sur la Chaussée.
L'entrée du village ; un cadavre de porc, et il est charbonneux.
Un carrefour, j'hésite. De gros noirs s'écrasent
dans les ruines. Par une piste sur ma gauche je me dirige vers
un Mont. Une mitrailleuse tire vers moi. Je reviens et une autre
mitrailleuse me prend pour cible.
Où suis-je ? Désorienté, je ne sais où
me diriger. J'abandonne la piste et me jette dans la plaine entre
Locre et le Mont. Des cadavres calcinés par la mort, des
dragons français remplissent les trous ; odeur épouvantable.
Rendu, brisé, désespéré, je glisse
à terre les bras en croix dans un cratère béant
et lentement ma vue est entrée dans les ténèbres
.....
Sorti de cette torpeur mes yeux se posent sur un cadavre Allemand
couché devant moi. Il est sur le versant opposé
du cratère et me fixe de son regard hideux. Sa face est
charbonneuse et ses lèvres tuméfiées sont
verdâtres. Ses bras repliés et crispés sur
sa poitrine n'ont pu retenir l'âme qui s'est envolée.
Ce spectacle m'effraie. Va-t-il me parler ? m'appeler ?
Je suis subitement parti, horrifié par cette vision. Sur
la piste un homme file, saute et se dirige vers le Mont. C'est
un camarade de la Compagnie. Je l'appelle, mais il disparaît
très vite derrière les décombres. Sur ses
traces, je trouve un carrefour au pied du Mont. Un homme s'est
dressé devant moi, un soldat du 2e Bataillon. C'est bien
le Mont Rouge, notre 2e ligne.
Dans un chemin creux, au pied du Mont, le 2e Bataillon est en
réserve. De petites niches abritent les hommes contre l'un
des deux talus. A l'opposé, un rang de cadavres frais :
les morts de la journée. Au-dessus d'une petite grotte
artificielle flotte un lamentable drapeau à Croix Rouge.
L'aide-Major Olivier et le chef Brancardier Empel m'ont reconnu
- Tu es blessé, Désalbres ?
- Non, Monsieur le Major, je veux boire.
- Impossible, mon pauvre vieux. J'ai juste assez d'eau pour mes
blessés. Donne-moi des nouvelles de la Compagnie, elle
a dû trinquer si j'en juge par les blessés qui sont
passés par ici ?
- La Compagnie ? Je ne sais pas ce qu'il en reste. J'en arrive
et il n'y avait que cadavres ou hommes vidés.
Personne n'a voulu me donner à boire, les tirs de barrage
interdisant au ravitaillement de monter. J'arrive au P.C. du Colonel
à la nuit. Le poste de secours est encombré de blessés,
pas une goutte d'eau et le Major me prie sèchement de rejoindre
mon unité avec les corvées qui vont monter. Celles-ci
arrivent ; il s'agit de la section de discipline chargée
du ravitaillement pour les deux Bataillons. Je me joins à
la corvée, mais avant le départ nous devons laisser
passer un formidable tir de barrage. Nous nous dispersons dans
des abris. Ceux-ci sont solides et peuvent résister aux
210 qui tombent ici comme grêle.
- Allez ! en route la corvée !
L'officier qui commande la section nous entraîne vers la
crête. Là-haut, l'immensité noire.
Sur l'autre versant, un nouveau tir de barrage nous bloque dans
un chemin creux. Je me glisse à l'entrée d'une niche
occupée par un soldat du 3e Bataillon. Ce dernier est très
satisfait de ma présence, mon corps lui sert de pare-éclats.
Ce torrent de feu et de gaz a duré jusqu'au petit jour.
Mon corps, comme une masse élastique n'a cessé de
tressaillir sous les souffles chauds des puissantes explosions
et le masque est resté en permanence sur mon visage.
Le jour nous a surpris pendant ce déluge et nous sommes
revenus au P.C. du Colonel, ramenant les blessés et le
ravitaillement.
Lundi 22 mai. - Chaleur torride. Contre la falaise brûlante
nichent les services du Régiment. A force de mendier, un
cavalier de la liaison du colonel veut bien me céder 1/2
quart de café froid.
- Tu sais, me dit-il, c'est pour moi un sacrifice. Il n'y a pas
plus à boire ici qu'en première ligne, mais puisque
tu viens de là-haut, je vais te donner ce que je peux.
J'ai bu, et la délicieuse boisson a accentué ma
soif. Le cavalier a raccroché son bidon pour rejoindre
une niche voisine. Sans scrupule, j'ai saisi le bidon et l'ai
vidé d'un seul trait, puis dévalant la falaise je
me suis éloigné comme un malfaiteur et pourtant
je n'ai aucun regret, ce type-là n'est qu'un embusqué.
La nuit est revenue. Devant la sape du colonel un soldat tourne
une manivelle. Un obus siffle, percute, un homme touché
chancelle. Le joueur d'orgues est rentré précipitamment
et pour me distraire, je tourne à mon tour le ventilateur
du gourbi du colonel.
- La corvée de soupe, rassemblement !
Pour la seconde fois la section de discipline va tenter de ravitailler
les lignes et pour la seconde fois je vais tenter de rejoindre
mon unité.
La corvée s'allonge et démarre.
Au premier chemin creux, comme hier, barrage d'obus et de gaz.
Même cauchemar, mêmes angoisses et la pointe du jour
nous découvre dans les niches du 3e Bataillon. Cette fois
ci je poursuis ma route vers le chemin creux du 2e Bataillon.
Près du carrefour le colonel Berthoin est en conversation
avec le commandant Jeantis. Les deux officiers sont debout comme
en promenade. Je me présente et expose mon cas. Je veux
rejoindre mon unité, la 2e Compagnie.
Le Colonel s'adresse au Commandant .
- La 2e Compagnie ? Savez-vous où se trouve cette Compagnie,
Jeantis ?
- Vraisemblablement vers l'Hospice, mon Colonel, répond
le Commandant, et muni de ce renseignement sommaire, je me rapproche
du P.C. de mon Bataillon.
Il était temps. Un tir de barrage se déclenche et
souffle tout ce qui demeure dans le chemin creux. Les hommes se
précipitent dans les niches. J'en partage une avec un coureur.
Sous les coups de pioches monstrueux, les 50 cm. de terre qui
nous abritent s'effritent peu à peu. Une fumée âcre
saisit la gorge et irrite les yeux. Les explosions se fondent
dans une terre en ébullition et le Mont Rouge tressaille,
comme prêt à s'écrouler. Près d'ici
des cris, des hurlements. Ma vue s'obscurcit et mes oreilles sifflent
dans une demi-surdité qui me gagne. Sous un formidable
choc, la niche est soulevée, puis s'affaisse et par une
lézarde la terre coule sur nous. Mon camarade a poussé
un cri et son corps allongé contre le mien a été
secoué par une détente nerveuse. C'est le drame
du fossé qui recommence. Torturés, crispés,
étreints par une terreur indicible, nos corps frémissent
et se contractent à chaque coup de massue.
Enfin le calme revient - il est plein jour. Cette torture a duré
4 heures.
Courbaturés, jambes molles, reins brisés, têtes
vidées, nous sortons de nos trous. La niche voisine n'existe
plus et à la place, un amas de terre d'où émergent
des membres déchiquetés. Nous en tirons deux têtes
et des corps tordus. Je reconnais un camarade de ma classe venu
du 107.
Dans le chemin creux les survivants déblaient les niches
écrasées, les corps déchiquetés s'allongent
le long du talus opposé. Chemin sinistre, où les
vivants occupent un côté et les morts l'autre ; celui-ci
s'enrichit chaque jour au détriment du premier.
J'apprends par mon camarade qui est de la liaison que l'ennemi
a contre-attaqué hier soir et qu'il a été
repoussé. Il passe sa rage en nous broyant.
A 1 heure du matin nouveau tir de barrage, nouveau supplice et
au petit jour ça recommence, et notre niche a encore été
épargnée. Chaque fois on déblaie et chaque
fois on passe les morts en face ; ceux-ci ne peuvent être
ramenés à l'arrière.
Mardi 23. - Tous ces tirs de barrage présentent
la régularité d'une horloge. Le premier se déclenche
vers 10 h. du soir et dure jusque vers minuit. Le second au lever
du jour et se poursuit jusque vers 11 heures. Dans les heures
de répit, quelques rafales.
L'après-midi calme relatif, aussi les soldats accroupis
devant les niches réchauffent leurs membres au soleil.
Quel spectacle sous nos yeux ! !
Des corps déchiquetés s'allongent sans fin sur le
côté opposé du chemin. Une odeur lourde de
cadavres stagne dans ce large fossé où les vivants
ont déjà le masque de la mort ; la terre, la fumée,
les gaz, l'angoisse, l'insomnie, la faim et la soif, toutes ces
souffrances ont creusé les yeux, pincé le nez. Cependant
il y a encore des lèvres pour sourire et des voix pour
plaisanter.
Au-dessus de ma niche, au bord supérieur du talus, une
petite croix de bois se penche tristement. Je lis : " Capitaine
Ducasse, 15e Dragon ". Par quel miracle les restes de cet
officier ont-ils été respectés ?
Relève pour ce soir.
Avant de quitter le secteur, je risque un oeil au-dessus du talus.
Quel champ de désolation celui que j'ai parcouru avant-hier
au soir. Au premier plan Locre dresse ses ruines calcinées
derrière le village, la masse écrasée du
Mont Kimmel se profile comme une ombre perdue dans l'atmosphère
opaque.
Les hommes se préparent à descendre ; ils se traînent
lourdement avec des traits tirés, la barbe longue et sale
encadrant des figures de crucifiés.
La relève s'est faite sous une nappe de gaz jusqu'au P.C.
du Colonel et en pliant mon masque j'ai constaté que la
vitre de l'oeil droit était brisée. Je ne sens cependant
aucun malaise. Sur le chemin du retour j'ai retrouvé des
éléments de ma Compagnie au lieu dit " Le Coucou
" où le Caporal-fourrier Virton nous attendait.
- Alors, comment ça va à la deuxième ?
Près de moi, le Sous-lieutenant Artance lui répond
avec sa voix du faubourg :
- Ne m'en parle pas ! c'est pas d'la guerre, c'est d'la boucherie.
24 mai. - Quinze hommes manquent à la section.
Dans mon escouade, le caporal Hette a été blessé,
ainsi que Rogerie et Beuzelin ; un jeune recru de la classe 18
a été tué.
La Compagnie a perdu 42 hommes sur un effectif de 88, le Bataillon
198 hommes sur 280. On est même étonné qu'il
y ait tant de rescapés d'un pareil enfer. Le 2e Bataillon
qui était en réserve a été très
éprouvé par l'hypérite. Presque tous les
gars sont condamnés.
Nous occupons une ferme vide, près d'un carrefour et d'une
batterie de 155. La nuit des 210 s'écrasent très
près de nous dans un bruit de volcan. La malheureuse ferme
qui nous abrite menace de s'effondrer et le dernier coup vient
de la faire gémir. Précipitamment une partie des
occupants l'évacue, je fais comme eux, suivi par Jaffrézic.
Nous emportons couvertures, capotes et souliers et essayons de
nous installer dans un élément de tranchée,
mais l'eau y croupit et nous ne pouvons y rester. Nous errons
une partie de la nuit à chercher un refuge et échouons
finalement dans une cagna d'artilleurs.
Au jour nous rejoignons la ferme et dans la journée des
poilus sont évacués pour empoisonnement par les
gaz.
Vendredi 26 mai. - Des 210 et 150 tombent dans tous
les coins. A 200 mètres devant nous une batterie de gros
calibres est totalement détruite par une tornade de 210.
Les artilleurs fuient dans toutes les directions. L'ennemi allonge
son tir et va nous atteindre, d'un bond nous sommes dans la tranchée.
Une marmite explose, soulève des masses de terre dans une
fumée impénétrable. Un gros moellon tombe
sur le dos de mon voisin et l'écrase. Sévèrement
touché, le malheureux qui semble avoir les reins brisés
est emporté sur un brancard.
Ordre d'évacuer les lieux.
La Compagnie s'éloigne de 2 km. et s'installe sur la route
de Poperinghe. La section occupe une maison et ici ce sont les
130 qui arrivent par rafales. C'est vraiment déprimant,
aussi l'énervement gagne les esprits. Pas un moment de
détente même au repos et dans la grange sombre secouée
par les souffles des explosions chacun s'est endormi.
Samedi 17. - On évacue encore pour les gaz et
pour la fièvre des Flandres.
- Allez, les gars, ce soir le premier peloton monte en ligne,
annonce Vacher en rentrant.
Une clameur de protestation s'élève des couvertures
- Hue! Hue ! Tue-le !
- Vos gueules ! hurle Vacher, bande de c... Rassemblement ce soir
à 6 heures sur la route. Toi, Désalbres, tu seras
agent de liaison au Bataillon. Tu rejoindras le commandant !
Je quitte donc l'escouade pour rejoindre l'état-major du
commandant Bréville. Je rejoins l'escouade des agents de
liaison.
Le commandant et le P. S. occupent un superbe château enchâssé
dans un vaste pare. Celui-ci vient de recevoir la visite d'un
210. Pas de dégâts. En franchissant la grille je
croise l'aide-major Olivier :
- Comment ! me dit-il, tu es ici ? Mais je t'ai évacué
!
- Pas que je sache. Je suis bien toujours à la Compagnie.
- Mais j'ai fais ta fiche là-haut, au chemin creux, et
j'ai cru que tu avais filé vers l'ambulance.
- Non, Monsieur le Major, je suis allé au colonel et suis
revenu au chemin. Je n'ai pas compris. J'étais complètement
sonné.
Ainsi donc, je vais rejoindre les lignes alors que je devrais
être dans un hôpital de l'arrière. L'amertume
me gagne et une sourde colère me monte à la tête.
Je dois reconnaître que si j'étais évacuable,
il en était de même pour tous mes camarades.
Je m'endors contre une haie en songeant à la douceur d'une
chambre d'hôpital.
Dimanche 28 mai 1918. - Le bombardement m'a réveillé.
C'est l'heure du tir de barrage. Préparatifs pour ce soir.
Nous sommes deux agents de liaisons pour notre Compagnie.
A 9 heures du soir, départ à la file derrière
le commandant Bréville que suit directement l'adjudant
du bataillon Caillouet.
Lourdement chargés les hommes longent des haies vertes,
traversent des prairies en fleurs. Sur la droite le mont des Cats
détache son hautain profil. Un léger nuage d'un
rose frais prolonge sa cime vers le ciel pur. Est-ce un gros noir
qui s'attarde sur la couronne dentelée du vieux monastère
?
La nuit lentement noie dans son manteau gris les silhouettes qui
me précèdent. Des sifflements légers chantent
dans les hauteurs de l'air et au loin de brutales secousses ébranlent
l'atmosphère soufrée. Progressivement nous entrons
sous la voûte sonore où se croisent et S'entrecroisent
dans le même bruit glissant les projectiles de tous calibres.
Nous passons successivement le Mont Noir bosselé, la carrière
du colonel aux lueurs languissantes et frêles, le Mont Rouge
où la piste qui le franchit est toujours battue par des
essaims de balles.Voici le chemin creux de descente, aux niches
serrées, où se devinent les occupants immobiles
et indifférents.
Enfin, le second chemin creux, celui du dernier drame où
le 2e Bataillon fondait il y a quelques jours sous les obus et
les gaz.
Je partage une niche avec l'agent de liaison de la C. M. 1. Le
secteur est nettement moins agité, l'ennemi a renoncé
à reconquérir le terrain perdu.
J'ai posé mon barda à l'entrée du trou et
voici qu'un homme m'apporte l'ordre de reconnaître la position
du premier peloton monté hier sous les ordres du lieutenant
Pouey de la C. M. 1. Celui-ci remplace notre lieutenant blessé,
ce demi-fou responsable du massacre de la Compagnie.
Je quitte le chemin creux accompagné par le second agent
de liaison de la Compagnie. Les fusées guident nos pas,
ce qui nous permet d'atteindre Locre en une ou deux minutes. Passons
le carrefour et bifurquons à gauche pour rentrer dans le
village en ruines. Enchevêtrement inouï de murs éboulés,
de pavés arrachés, d'arbres couchés, de charrettes
désarticulées, de pièces de canons, de cadavres.
Une salve d'obus vient de s'écraser sur une petite place.
Accélérons et passons salués par des balles
de mitrailleuses. L'ennemi doit être à 2 ou 300 mètres.
Courbés, nous avançons le long du fossé gauche
d'une route, sur notre gauche se profile un Mont, le Scherpenberg.
Nous sommes à plein découvert et l'ennemi est sur
notre droite. Çà et là quelques troncs d'arbres
à formes grotesques s'élèvent, derniers vestiges
de la route car la chaussée est fondue dans le champ de
bataille. Odeur épouvantable de cadavres. Tous les morts
demeurent et se décomposent lentement. Dans le fossé
de droite des ombres se meuvent ; c'est le 1er peloton de la Compagnie.
Le sergent Vacher, Thévenin, Joutel, Galais nous accueillent.
Ce fossé est occupé par les deux sections, l'autre
est un charnier.
L'ennemi est à 100 mètres. Le secteur est calme
et n'a rien de comparable avec les jours précédents.
Retour rapide et sans incidents.
A l'arrivée, soupe au clair de lune, au grand air, empesté
par les cadavres toujours présents...
Ici l'esprit n'est plus le même que dans les escouades.
Les hommes des différents services qui gravitent autour
du commandant ont pris des habitudes de courtisans. On flatte
les patrons et ces derniers sont sensibles à toutes les
lécheries. On gagne ainsi faveurs et citations. C'est une
cour de peloteurs. Milieu peu intéressant.
Lundi 29 mai. - Journée calme. Quelques 77 et
105. Par contre l'aviation est très active. Cinq de nos
saucisses sont descendues.
Le ciel est lumineux et chaud. Les cadavres d'en face achèvent
leur décomposition et pourtant on prend plaisir à
respirer à plein poumon cet air fétide, mais ensoleillé.
La nuit, je partage ma niche avec l'agent de liaison de la C.
M. 1. Fumant sa pipe sans arrêt, mon compagnon tient absolument
à me faire un cours sur les mitrailleurs ; c'est un fana
de ce genre d'outil, aussi sans égards pour mon sommeil
il poursuit :
- Tu comprends, vieux ? La mitrailleuse Hotchkiss 1914 c'est kif
kif la mitrailleuse 1907 ; elles utilisent toutes les deux la
force d'expansion des gaz sur le parcours. Seulement à
celle de 1907, tu piges ? Le tir de la bande souple est irrégulier.
Le tir n'est régulier qu'avec la bande rigide et quelquefois
le tracteur n'élève pas de cartouches dans l'élévation...
tu piges la combine?
- Oui, oui, je pige.
- Alors, reprend-il impitoyablement, c'est qu'il y a mauvais placement
de l'arrêt de cartouches dans le couloir d'alimentation...
tandis que dans l'autre y a pas ces incidents de tir ; quelquefois
il y a une faiblesse ou un excès de poussée... alors
faut ramener le régulateur à zéro...
- Hé ! Désalbres ! faut porter un ordre au peloton
!
Secoué par une main rude, je loue le service qui m'arrache
à mon professeur de tir.
De nouveau sur la piste, je passe le carrefour où une mitrailleuse
me recherche, car la nuit est très claire. Je pense de
suite aux incidents de tir qui ne se produiront pas. De l'autre
côté du village ce sont des gerbes de balles qui
m'encadrent. Par bonds successifs je saute de trou en trou, jusqu'au
peloton Pouey où je remets mon pli.
Ici, c'est le calme. Pas de tués ni blessés. Au
retour je ramène la corvée de soupe avec Jaffrézic.
Bonds rapides sous les balles, celles-ci passent hautes, l'ennemi
doit tirer d'un contrebas. Dans le village des rafales de 77 s'émiettent.
Une pause, pour passer entre deux arrivées. Nous passons
rapidement dans une course bruyante ; bidons et bouteillons s'entre-choquent
sur les fesses des hommes de corvée et derrière
nous la rafale suivante s'est abattue. Au chemin creux la corvée
poursuit sa route vers le P. C. du colonel.
Dans la niche mon mitrailleur et sa pipe m'attendent avec impatience
pour la suite...
- Alors ! ça s'est bien passé ?
- Oui ! je vais roupiller. Il est plus de minuit.
Impassible et sans pitié il reprend son cours :
- La Saint-Etienne, c'est une mitrailleuse de stand de tir, mais
le moindre grain de poussière l'arrête... tandis
que la Hotchkiss...
- Hé ! Désalbres, faut repartir ! Voici un ordre
pour le P. C... Mansard.
Au carrefour de Locre, nous franchissons la route et filons droit
devant nous à travers les débris du camp anglais.
Voici le fossé de la route, fossé tragique où
tant d'hommes de ma Compagnie sont restés, broyés
par l'effroyable barrage du 20 mai. Ai-je frôlé le
cadavre de mon jeune camarade de la classe 18 ? Dans le champ
de blé parsemé de cadavres nous avançons
courbés, car l'ennemie a dû saisir nos silhouettes
qui doivent, se profiler dans la nuit claire. Les balles passent
sèches et rageuses ou en coups de fouet qui déchirent
l'air près de nos oreilles. Je suis mon guide qui procède
par bonds, de cadavre en cadavre ; à gauche le profil sombre
de l'Hospice.
Nous trouvons dans une petite tranchée, le lieutenant Mansard
qui est assisté du sous-lieutenant Artance et de l'adjudant
Devillard. L'ennemi est ici à 50 mètres, aussi pas
d'obus, mais de la mitraille et des patrouilles délicates.
Retour rapide grâce à l'écran d'un gros nuage.
A la niche le poilu mitrailleur m'attend pipe en action, mais
cette fois-ci c'est le sommeil qui l'emporte.
Mardi 30 Mai. - Grande activité de l'aviation et
de l'artillerie. L'ennemi nous arrose d'obus à gaz. Ils
arrivent avec des sifflements doux et chutent dans des éclatements
étouffés. Pourquoi s'acharne-t-il à arroser
la pente du Mont Rouge ? Serait-ce pour laisser couler le gaz
mortel vers notre chemin creux qui longe sa base ? Aussi sommes-nous
obligés de conserver toute la journée notre masque
sur la figure et de rester allongés dans nos niches.
On annonce que la nuit dernière le 42 a été
relevé par le 217e R. I. vers le Scherpenberg, l'ennemi
a dû se douter de quelque chose, il a fortement bombardé
ce secteur.
Après minuit, je porte un pli au peloton Pouey. J'y conduis
le lieutenant Beusse de la C. M. 1. Clair de Lune. L'ennemi nous
laisse passer sans nous saluer.
Mercredi 31 mai. - Ce soir le 23 sera relevé
par le 221. Est-ce la relève définitive de la D.
I. ? Chacun le souhaite, car bien que le secteur soit relativement
calme, nous avons besoin de repos. Les dernières journées
vécues et la vision permanente de ces milliers de cadavres
qui achèvent de pourrir pèsent lourdement sur notre
moral.
Le spectacle hideux de ce chemin creux ne s'effacera jamais de
ma mémoire.
Journée calme. A la nuit, mission au peloton Pouey. Vacher
me signale la mort d'un camarade de la section, un Parisien de
l'active. Un obus percutant sur le moignon d'un arbre a sectionné
d'un énorme éclat la jambe du poilu. Le malheureux
est mort après 3 heures d'hémorragie. Il a fumé
des cigarettes jusqu'à la fin. Avant de mourir, il prit
sa jambe sanglante, et d'un accès de rage la jeta sur la
chaussée.
Le sergent me prie de ramener des brancardiers.
- Le secteur est calme et il a droit à une croix de bois,
ajoute-t-il.
Au chemin creux, le major Ollivier ne peut mettre à ma
disposition que 3 brancardiers. Je ferai le quatrième.
De retour au fossé, je trouve le sergent Beaubault. Celui-ci
m'indique que le camarade est dans l'autre fossé, avec
les autres. Il a la jambe gauche en moins, donc il est facile
à retrouver. Dans ce fossé, charnier putride où
pêle-mêle demeurent depuis des semaines des monceaux
de cadavres en liquéfaction, je cherche à tâtons
un corps sans jambe. Ma main se traîne sur des crânes
visqueux, des loques de draps raides, des chairs molles et coulantes
et pour le comble de l'horreur, j'ai frôlé un liquide
épais et écumeux !
- Tu t' rends compte du boulot dégueulasse ! me dit un
brancardier.
- Plus loin, me glisse Beaubault de l'autre fossé, là
sur la gauche !
- Tu f'rais mieux d'y venir toi-même. Ce sont tous des machabs
en bouillie !
- Ça y est, je crois que je le tiens, murmure un brancardier.
Nous contrôlons. En effet, la jambe gauche manque ; par
les épaules je prends le cadavre tandis que le brancardier
le soulève par le milieu du corps. J'ai l'impression que
les épaules viennent, mais que le reste ne suit pas. En
effet le corps s'allonge à mesure que je le soulève.
Enfin placé sur le brancard, nous l'emportons sur nos épaules.
La nuit est claire et lentement le petit convoi glisse en cahotant
sur la route. Pas un bruit. A ma gauche, le brancardier pousse
un hoquet :
- Pour être tué ce matin, déjà pourri
!
Et je pense en moi-même, pourvu que ça ne soit pas
un boche.
Sous l'éclat de la lune, le groupe funèbre a défilé
à 200 mètres de l'allemand et celui-ci en vrai soldat
nous a laissé passer.
Au chemin creux, sous l'éclair furtif d'une lampe électrique,
nous avons découvert un visage charbonneux aux yeux vides.
C'est un dragon Français. Celui-ci aura peut-être
une sépulture, l'autre séchera et sera dispersé
dans la plaine.
A la niche, mon compagnon m'apprend que le général
Guignabaudet, notre chef, a été tué cet après-midi
par un obus.
Jeudi 1er juin. - Nombreux obus à ypérite.
Masque toute la journée et à la chute du jour je
porte au peloton Pouey les instructions pour la relève
de cette nuit.
C'est le 358 qui doit nous remplacer. C'est donc une relève
générale de la division.
Vers minuit les premières sections du 358 arrivent. C'est
un régiment de secteur qui n'a encore fait aucune attaque.
Obus à gaz sur les pentes du Mont.
Les sections se sont alignées sur le chemin, armes aux
pieds, masque sur les figures. A 3 heures du matin nous suivons
le commandant Bréville.
Pas d'incidents. Au petit jour, les Compagnies sont réunies
à la " Queue de Vache " et séjournent
en ce lieu jusqu'au soir. Des camions nous enlèvent dans
la nuit et déposent le régiment à Grand Fort
Philippe, petit port sur la rive du Pas-de-Calais.
Population de marins, très affables. Nous y passons d'agréables
journées. Entre temps, les unités sont reconstituées.
Je passe caporal en remplacement de Hette. Jaffrézic quitte
la Compagnie et passe à la C. M. 1. Beuzelin nous revient,
il n'a eu qu'une légère blessure et il en rage.
Je suis donc chef de la 14e escouade constituée de Joutel,
Thévenin, Beuzelin et un nouveau Faucher.
Toujours en groupe l'escouade passe son temps à la baignade
dans le costume le plus réduit. La mer est calme, l'air
frais, le sable fin. Toutes les nuits des Tauben viennent bombarder
le village ou les environs. La population affolée court
dans les rues noires à la recherche d'abris. Nous nous
efforçons de consoler femmes et enfants qui ne dorment
plus depuis des mois. Les vieux marins vont coucher dans les bateaux,
quant à nous, nous ne bougeons pas. Nous en avons vu d'autres.
Lundi 5 juin. - Des camions viennent nous chercher pour
nous porter à Nordpen au sud de Cassel. Liberté.
Visite des estaminets. La section occupe une ferme dans une prairie
où broutent des vaches grasses.
Un homme de plus est arrivé à l'escouade : Bénard.
Un important renfort de la classe 18 et d'anciens blessés
sont venus compléter les unités.Vacher est nommé
adjudant et prend le commandement de notre Section, la 4e. Il
est secondé par les sergents Beaubault et Stévenard.
Un lapin a disparu du clapier de la ferme ; le fermier est venu
s'en plaindre au lieutenant Mansard. Gros émoi ! Au rapport
la question du lapin est à l'ordre du jour. Le lieutenant
veut absolument éclaircir cette grave affaire et punir
les coupables ; aussi les sergents sont-ils chargés de
fouiller musettes et sacs. On n'a évidemment rien trouvé,
mais ce balourd de paysan aurait perdu plus d'un lapin, si nous
n'avions pas barré la route aux boches à quelques
kilomètres d'ici.
Mercredi 14 juin. - Départ par route. Après
une marche de 7 km. le Bataillon occupe Bavinchove au pied du
Mont Cassel. Cantonnement d'alerte, on craint une nouvelle offensive
de l'ennemi. En cas d'attaque, le Régiment devra prendre
ses positions défensives devant Sainte-Marie-Cappel sur
la route de Bailleul. Le village est gorgé d'Anglais. Sur
son pain de sucre, la vieille ville de Cassel domine une belle
plaine sillonnée de magnifiques routes pavées. On
y monte en tramway. La population y est sympathique et on y aime
le soldat, ce qui n'est pas le cas pour toute la zone des armées.
En groupe, l'escouade déambule dans les rues aux pavés
pointus et à caractère médiéval. Après
les bistrots, les églises, après les églises,
les librairies.
Les journées se passent dans le calme et la douceur de
l'été naissant. A l'escouade, on discute ferme sur
le drame de Locre et on est unanime à en rendre le lieutenant
D. responsable.
- Sans ce foireux, explique Beuzelin, la Compagnie s'en sortait
sans un blessé. Les boches cognaient derrière nous.
Et c'est bien la vérité.
La peur chez certains est incontrôlable ; c'est un état
morbide. Ces malades ne devraient pas être versés
dans les unités de premières lignes où ils
peuvent entraîner les pires catastrophes. Sous des bombardements
soutenus, lorsque les nerfs sont mis à rudes épreuves,
il suffit d'un paniquart pour entraîner l'effondrement d'une
résistance.
On trouve de ces malheureux dans toutes les Compagnies. Rien ne
les distingue des autres et souvent à l'arrière
ce sont des êtres gais, exubérants ; sitôt
l'ordre de monter ils changent de visage, le regard s'assombrit,
le teint devient plombé, et la face triste et muette. Ce
sont alors de pauvres loques qui suivent comme des bêtes
alourdies la relève montante.
De temps à autre Jaffrézic vient nous voir. C'est
un jeune breton de ma classe, magnifique soldat que nous regrettons
tous à la section. A Locre, une nuit, sous la mitraille
habituelle, il est sorti de son trou pour planter une petite croix
près du cadavre d'un de ses camarades resté dans
le champ de blé.
Geste simple, mais de quel prix en pareilles circonstances.
Le 25 juin, le Bataillon est décoré par le général
d'armée de Mitry. Préparatifs pour le défilé.
Sur une grande prairie, trois Bataillons sont déployés
: le nôtre, un bataillon du 23 et un bataillon du 42. Ceux
de Locre.
Les drapeaux des 3 Régiments et les 3 cliques sont alignés.
Le général, grand et sec, passe au galop devant
les troupes figées au port d'arme. Les musiques attaquent
" La fille du Régiment " et massive, en colonnes
de sections, la lourde infanterie passe devant le général
et son état-major, le colonel Bablon, commandant l' I.
D., remplace le général Guignabaudet.
Défilé classique où les chefs de Compagnies
précèdent à cheval les lignes parallèles
et profondes de baïonnettes. Il a plu pendant tout le défilé
et comme le général a remarqué en particulier
la parfaite tenue de la 2e Compagnie du 128, le lieutenant Mansard
nous accorde en rentrant un quart de pinard, et en est tous très
contents.
Lundi 26 juin. - Le Bataillon se porte en réserve
au sud du Mont des Cats, secteur de Bailleul. Nous remplaçons
le 160 R. I.
Le soir même le Bataillon monte en ligne en liaison avec
les Anglais, mais je reste aux cuisines car je dois partir en
permission le 28.
Mardi 27. - Je me prépare au départ, aussi
je passe chez le coiffeur, un coiffeur de la Territoriale ; chez
les vieux on trouve d'excellents coiffeurs, ils ont le goût
du métier bien fait.
Sacs et armes sont astiqués, étiquetés et
déposés chez le caporal-fourrier Virton.
Mercredi 28. - Quel beau jour ! Départ pour 8
jours. Huit jours auprès de sa mère, de son père,
de ses frères, de ses amis, tous êtres chers pour
lesquels on est heureux de subir cette terrible épreuve.
Au soir, embarquement à Bavinchove ; le train de permissionnaires
nous emporte vers Paris. Gare régulatrice à Survilliers.
Ici un autre train me porte directement à Bordeaux. A Angoulême
jus habituel ; c'est le seul point du trajet où le café
est distribué par la Croix Rouge. J'ai admiré la
vallée de la Loire, avec sa campagne si belle qu'on ne
se croirait pas en guerre. Les terres sont bien entretenues par
les vieux et les femmes.
Le 29 au soir je suis à Bordeaux, et à 9 h. 10 du
soir, un train m'emporte vers La Réole. Je saute la barrière
de la gare de marchandises et je m'élance vers la ville.
Je ferai tamponner ma permission demain soir.
Je surprends mes parents. Grosse émotion, c'est pour eux
8 jours sans angoisse. Journées magnifiques mais combien
courtes.
Je repars le 12 juillet. Séparation bien dure. Pauvres
parents qui embrassez peut-être pour la dernière
fois vos fils de 20 ans. On devine le drame cruel qui peut fondre
sur eux. Est-ce la dernière permission ? Et à cette
pensée nous souffrons pour eux. Ils sont repartis vos fils,
pleins de confiance, et puis plus rien ; le silence, et enfin
l'avis officiel ; c'est le curé qui est chargé de
l'effroyable corvée.
Le train m'a déposé à Ory-la-Ville (gare
régulatrice). Dans le camp où fourmillent des milliers
de soldats, je retrouve quelques camarades du 128. L'un d'eux
nous affirme que le Régiment cantonne à Ory-la-Ville
même. Cela semble invraisemblable. Nous sautons la barrière
du camp et nous nous dirigeons vers la ville. Sur la route déambulent
des groupes de poilus et ce sont effectivement des soldats du
128.
La D. I. est descendue de Bailleul depuis 2 jours et cantonne
dans la région.
Il faut revenir au camp de la gare afin d'être en règle
avec le tampon d'arrivée.
Au guichet un scribouillard en képi tamponne : train N,
5 h. 30 du soir.
- Tu t' fous dedans, mon Régiment est ici même.
- J' m'en fous, j'ai l'ordre pour le train N.
Avec quelques camarades nous discutons sur la décision
à prendre. Les uns veulent suivre l'ordre. La ballade jusqu'à
Cassel leur donne quelques jours de liberté ; quant à
moi je saute la barrière et rejoins mon Bataillon. Quelques-uns
m'ont imité et à 5 heures du soir nous étions
dans nos escouades.
C'est aujourd'hui le 14 Juillet, aussi la joie à l'escouade
a été grande ; on a fêté mon retour
et à mes provisions on a ajouté le vin mousseux
que le Gouvernement de la République offre aux soldats
du front le jour de la Fête Nationale. La fête s'est
poursuivie tard dans la nuit à la lumière d'une
bougie dans une grange qui avait pris un air de kermesse. Beuzelin
et Joutel étaient des acteurs désopilants de scènes
improvisées. Le vin abondant et généreux
avait soufflé l'inspiration.
A 6 heures du matin, l'ordre de départ arrive pour le soir
même.
Après l'intermède, un nouvel acte de la tragédie
s'annonce. Pauvres types que nous sommes !
Comme un troupeau conduit par un berger mystérieux, nous
avançons sur cette route sans fin de la souffrance et de
la mort ; si le sommeil, la fatigue nous terrassent nous marchons
quand même, si la peur nous glace, si la faim, la soif nous
torturent nous marchons quand même, si la pluie, le froid,
la boue raidissent nos jambes et alourdissent nos corps nous marchons
quand même. Mais on comprend cette colère qui s'élève
contre tous ces douillés et ventrus qui à la lampe,
discutent des opérations qui à leur gré ne
vont pas assez vite.
Je vais chez le Fourrier récupérer mon fourniment
et Virton veut bien admettre que pour un jour de retour de perm
c'est pas de chance, d'autant plus que je devrais régulièrement
rouler vers Cassel.
Je ne regrette rien. Je tiens dans mes actes à " raison
garder ".
Le Bataillon s'est rassemblé à minuit dans la rue.
Dans les maisons coquettes serties dans des masses de verdure
les habitants dorment paisiblement. Par quatre la colonne s'est
ébranlée dans un grand silence pour s'étirer
sur la route qui monte vers le Nord. La nuit est douce et étoilée,
l'air est parfumé par les champs fleuris. Nous traversons
des villages endormis et nous savons que le front est à
45 km. d'ici, à Château-Thierry.
Avant le jour nous occupons une bourgade faite de maisons de torchis,
aux toitures de chaume.
Défense absolue de sortir des maisons.