Premier janvier 1917. -- Pour marquer cette journée,
nous touchons en supplément, un morceau de fromage, de
la confiture et pour 4 hommes une bouteille de vin mousseux.
Le départ du bouchon a suffi pour jeter un peu de gaieté
dans l'escouade. Avec le vin que nous trouvons à 18 sous
chez l'habitant, la fête du Premier de l'an a pu être
marquée par de joyeuses cuites.
Jusqu'au 24 janvier, la vie à Marron se passe en exercices
sur les pentes boisées. La Compagnie escalade les roches,
s'infiltre par des dépressions, se déplace en tirailleurs,
effectue des tirs au fusil, à la mitrailleuse, et s'exerce
au lancement de la grenade.
Notre Compagnie est faite pour instruire, aguerrir les hommes
qui iront combler les vides du régiment.
Le D. D. (Dépôt Divisionnaire) est constitué
par 3 compagnies. Chacune d'elles représente le dépôt
d'un des 3 bataillons du régiment. J'appartiens à
la 4ème qui alimente le bataillon. La 8ème alimente
le 2ème bataillon et la 12, le 3ème bataillon.
Le D. D. est en somme un dépôt régimentaire
ambulant. Il suit la Division.
Après les batailles de la Somme, le régiment a été
complété par le D. D. Celui-ci a reçu depuis,
des jeunes recrues et d'anciens blessés qui viennent de
l'intérieur.
Les officiers du D. D. sont tous d'anciens blessés.
Ils doivent le rejoindre comme tous les soldats évacués,
après leur guérison.
Le commandant de notre Compagnie est le lieutenant Laloie, brave
homme, à figure poupine. Il est assisté du sous-lieutenant
Kadrul ; notre sergent est mon camarade Massiot, Bordelais qui
vient comme moi du 107. Il nous a quitté à la caserne
d'Angoulême pour suivre les cours d'élève
aspirant. Il en est revenu sergent.
Le sergent Thibault qui a déjà fait la guerre bénéficie
de ce poste comme père de 3 enfants. Ce sergent nous mène
la vie de caserne, avec sa discipline rigide et une sévérité
inflexible. Il est très dur, surtout pour nous les jeunes.
Il reste instructeur au D. D.
Mes camarades de la section sont presque tous des poilus évacués
pour blessures, pour la plupart des Parisiens, des Picards et
des Bretons.
Le 128 est un régiment de la Somme. Il tenait garnison
à Abbeville et à Amiens. Autrefois un bataillon
était à Paris. Depuis l'invasion le dépôt
a été évacué sur Landerneau (Finistères).
Il recrute donc des Bretons en plus des Picards et des Parisiens.
Ce régiment appartient à la 3ème Division
du 2ème Corps d'Armée,
Cette Division est composée par :
le 128ème, R. I. Abbeville
le 87ème, R. I. Saint-Quentin
le 272ème, R. I. Amiens
le 51ème, R. I. Beauvais
La 4ème Division forme avec la nôtre le Corps d'Armée.
Le 128 et le 272 constituent la 51 Brigade.
Général de Division Nayral de Bourgon.
Général de Brigade Nerelle.
A l'escouade mon caporal est un ancien cavalier d'un régiment
de dragons, versé dans l'infanterie par mesure disciplinaire.
Le caporal Caron est un excellent garçon, un peu rouspéteur,
caractère irascible. C'est un Picard.
A l'escouade : Le Scraigne, Le Strate, Croizier et Coutant.
Avec les exercices, les événements de la journée
se passent au bistrot, après la soupe.
Il y a un seul, mais important bistrot, à Marron. Les patrons
de l'établissement sont pour nous les plus grands personnages
de la localité. Ils nous servent à boire une excellente
bière, du vin à 0 fr. 80 le litre dans une salle
bien chauffée.
Tous les soirs, le café connaît une affluence considérable.
On court pour y prendre les meilleures places, près du
poêle ou de la caissière ; c'est le casino du poilu.
On chante, on crie, on hurle. Des chanteurs improvisés
sortent chaque soir les mêmes répertoires. Ça
paraît toujours nouveau, et chaque fois en choeur nous reprenons
les mêmes refrains.
Un puissant ténor, debout sur une chaise. chante avec un
sérieux professionnel :
Soldat, courageux,
Soldat, téméraire,
Sous les blancs rayons de la lune claire,
A quoi rêves-tu ?
Et tous avec un ensemble grandiose nous reprenons en choeur :
Je pense aux bidons remplis de pinard,
Je pense au salaud qui m'a fauché mon quart,
A celui qui boit ma gnole sans plus d'amertumes,
Au clair de la lune.
Un autre attaque avec un élan frénétique le chant du pinard et nous reprenons comme un tonnerre :
Le pinard c'est de la vinasse,
Ça réchauffe par où que ça passe.
Vas-y, Bidasse, remplis mon quart, Vive le pinard ! Vive le pinard ! ,
Et le soliste enchaîne :
Sur le talus renverse la bergère,
Sur l'ennemi renverse les remparts,
Dans les boyaux fous-toi la gueule par terre,
Mais ne vas pas renverser le pinard.
Les soirées se passent toutes ainsi, jusqu'à 10 heures. Le café se vide alors rapidement et chacun regagne en titubant un peu, son cantonnement.
24 janvier. - Nous quittons Marron avec regrets. Par
route la D. I. se dirige vers les lignes de Lorraine. Il a été
question d'envoyer le régiment en Algérie, pour
étouffer la révolte arabe dans le Djebel Aurès.
Ce sont les 72, 91 R. I. et le 1er Bataillon d'Afrique qui ont
été chargés de cette mission.
Une Division du 17, Corps d'Armée nous remplace à
Marron, à la grande déception des habitants. Depuis
la bataille de Morhange on n'aima pas ici les soldats du Midi.
Le froid est subitement arrivé avec sa bise sèche.
14 km. jusqu'à Richard-Mesnil. A l'étape, la troupe
envahit les bistrots, seuls lieux confortablement chauffés.
Un aéro boche a survolé et surveille notre déplacement.
Jeudi 25 janvier. - Toute la nuit il a neigé
à gros flocons et la campagne a entièrement disparu
sous un manteau blanc. A 6 heures, les Compagnies sortent du village
par un froid extraordinaire. Le sol est ferme comme du ciment,
et un vent glacial d'est nous transforme en glaçons articulés.
Si nous n'avancions pas sous le poids pénible de notre
chargement nous serions raidis par le froid.
La Division en marche déroule son long ruban sombre sur
d'immenses plaines blanches. Les routes ont disparu et le regard
troublé est saisi par le vertige de l'espace. Le ciel est
gris et bas. Lourdement chargés, la tête emmaillotée
dans le bonnet de police dont les ailes sont rabattues sur les
oreilles, le tout surmonté par le casque, les hommes avancent
lentement en glissades successives. Comme les anneaux articulés
d'une énorme chenille, les sections se suivent.
Le vin est gelé dans nos bidons et le pain dans nos musettes
est devenu dur comme pierre.
A Dombasles, nous passons la Meurthe complètement figée,
traversons Rezières, et à midi, halte pour la soupe.
Le pain est coupé à coups de hache et le vin dégelé
sur des feux. D'énormes glaçons pendent des moustaches,
ce qui ajoute au sinistre de ces visages à demi découverts.
Départ à 3 heures de l'après-midi et le soir
nous atteignons Deuxville, terme de notre voyage.
Nous avons parcouru 28 km. par un froid de - 18, transpirant pendant
la marche, grelottant pendant les haltes.
Vendredi 26 janvier. - La section occupe la grange d'une ferme au centre du village. Je m'installe sur une meule de foin sous la toiture de tuiles. Enfoui sous l'herbe à odeur pénétrante, roulé dans la couverture, la capote et la toile de tente sur le corps, la tête bandée par un cache-nez, j'essaie de me défendre du froid terriblement agressif qui tombe de la toiture. Dans les rues, sur la place, des feux brûlent en permanence. On y rôtit une partie du corps pendant que le reste est à demi gelé.
Samedi 27 janvier. - Le froid devient insupportable.
La neige a cessé de tomber et le thermomètre est
descendu à - 24. On a évacué les granges
qui sont intenables et les hommes font cercle autour de chaque
feu. La chaleur ratatine les souliers avant d'atteindre les pieds.
Les corvées de soupe cassent le vin dans les percots et
scient le pain sur des planches.
Des escadrilles boches passent dans le coton gris et vont bombarder
Saint-Nicolas, le soir cri annonce, 3 permissionnaires, 1 gendarme
et 3 civils tués.
Le soir je quitte le feu public et m'installe dans mon foin. Très
vite une douleur aiguë gagne mon côté gauche.
Elle va s'accentuer au point de rendre la respiration impossible.
A chaque inspiration une pointe de fer stoppe mon souffle. Je
me sens lentement refroidir. La zone glacée remonte de
mes pieds vers le bassin. J'ai nettement l'impression que la vie
animale se retire progressivement.
Péniblement, dans la nuit, j'ai pu appeler. Un poilu s'est
réveillé; ému de mon état, me prend
dans ses bras et me dépose dans une chambre chaude occupée
par des sous-officiers.
Un infirmier alerté me pose des ventouses. Soulagé,
je peux passer la nuit sans trop souffrir.
Au matin je suis évacué par le major. A 4 heures
de l'après-midi, après une randonnée sans
ménagements, une ambulance me dépose à l'hôpital
mixte de Saint-Nicolas.
Lundi 29 janvier. - J'ai un point pleurétique
gauche, avec 40, de fièvre. Sans gravité.
Grâce aux soins dévoués d'une soeur mon état
s'améliore rapidement. Soeur Bernard, comme un ange de
salut, passe d'un lit à l'autre, apportant soins et réconforts.
C'est une personne chez qui la nature brillante émerge
par moment de l'enveloppe d'humilité qui la drape.
Ici, ce sont tous des malades des poumons. Les jours se passent
en bavardages, d'un lit à l'autre, au son d'un phonographe
installé par la soeur.
Le 9 février, je quitte l'hôpital à peu près
guéri. Une permission de 7 jours complétera la guérison.
Il faut de la place car la clientèle est nombreuse en cette
saison.
Vendredi 9 février. - Après Epinal, je
suis stoppé à la gare de triage de Seveux. Dirigé
sur Dijon, puis Nevers, je passe par Tours et le dimanche 11 février
au matin je suis à Bordeaux.
A 2 heures de l'après-midi, je saute sur les quais de la
gare de La Réole, à contre-voie ; j'use d'un stratagème
qui permet de gagner deux jours de plus. Un à l'arrivée,
l'autre au départ. Tous les permissionnaires l'utilisent
et voici la technique :
La permission compte du jour de l'arrivée, c'est le tampon
de la gare qui en fixe le début. L'astuce consiste à
sortir de la gare sans contrôle et à revenir le lendemain
à l'heure du même train s'infiltrer parmi les permissionnaires
du jour. Ainsi la permission est tamponnée avec un jour
de retard. Un jour de gagné.
Au départ, manège inverse. On fait tamponner sa
permission le jour officiel de départ et on ne prend le
train que le lendemain.
Ces escalades de barrières et ces marches en Sioux à
travers la gare de marchandises sont facilitées par les
gens de la rue. Le gendarme est l'ennemi du permissionnaire.
Toutes ces permissions sont trop vite passées. L'immense
tendresse des miens, l'affection des amis plus jeunes, le collège
où j'ai laissé mes camarades, le cercle d'études
où les réunions se succèdent sous l'admirable
autorité de notre maître l'abbé Baquey, les
conférences suivies par des blessés me reprennent
et m'entraînent dans ce mouvement, cette vie animée
de l'esprit et du coeur, comme si rien ne s'était passé
depuis mon départ.
Mercredi 21 février. - Pour la troisième
fois depuis mon départ au front, je quitte La Réole
à 4 h. 30 pour prendre le train de permissionnaires qui
part de Bordeaux à 7 h. 30.
Voyage en compagnie de deux soldats de La Réole ; après
Nevers et Chagny je débarque à. Is-sur-Tille, gare
de triage. On tamponne les permissions et me dirige sur Neufchâteau.
Encaserné à la caserne Ribeval le lendemain, je
suis équipé avec du neuf. Quartier libre toute la
journée. Ville sans intérêt.
Samedi 24 février. - Départ le matin pour
Nancy. Le train passe à Toul, Frouard, gare souvent bombardée
par du 380, enfin après Nancy, Luneville tête de
ligne.
A la sortie de la gare, par détachements, on nous conduit
hors de la localité, pour rejoindre individuellement nos
unités. Après une heure de marche, je rejoins mon
D. D. encore à Deux-ville.
Le bureau du D. D. m'affecte à la 12e Compagnie où
sont groupés tous les jeunes de la classe 17, mes camarades
originaires du 107 : Cautant, de Blaye; Nicolas, Minvielle, Rétier,
de Bordeaux ; Chassagne, de Sainte-Foy-la-Grande ; et un groupe
de la même classe originaire du dépôt du 128
: Ilette, Hamelin, Harquey, La Fuste.
Pendant mon absence, le D. D. est monté trois fois à
l'arrière des lignes pour y faire des, travaux de défense.
La température s'est adoucie.
Mercredi 28 février. - A 5 heures du matin, le
D. D. quitte Deuxville et par étapes revient à Marron,
même itinéraire qu'à l'aller.
A Saint-Nicolas, défilé devant le général
Nayral de Bourgon. Malgré la fatigue de l'étape,
les jarrets se raidissent et les souliers cloutés martèlent
nerveusement le pavé au rythme de la musique du régiment.
Grande halte à Azelot, soupe. Encore une heure de marche
et nous atteignons Messin où nous cantonnons. Nous avons
couvert 30 km. et je suis littéralement fourbu.
Jeudi 1er mars. - Par une journée radieuse, dans
l'air léger et doré qui fouette nos visages tendus,
nous entrons dans Marron en défilant.
L'aimable population nous reçoit avec chaleur. Cependant
dès notre arrivée, le ciel se couvre, et la neige
commence à tomber.
Le 3 mars, le reste de la D. I. arrive en camions et s'installe
au camp de Bois l'Evêque.
Dimanche 4 mars. - Match de football entre l'équipe
du D. D. et celle du 51. Partie très. animée et
suivie avec chaleur par d'innombrables soldats.
J'y assiste en compagnie de Coutant et du Parisien Crouazier.
Ce dernier, emballé par la partie, a perdu le contrôle
de ses gestes. Il frappe du pied, court le long de la touche et
choote nerveusement dans le vide, mais parfois sur les mollets
d'un voisin. C'est une scène vraiment comique. Nous sommes
battus par 5 points à 0. Crouazier est désespéré.
Nous allons sur les bords du fleuve, calmer son désespoir.
Par mégarde je mets le feu à un chaume dont l'herbe
sèche flambe comme de l'amadou. Une grande surface de terrain
est la proie des flammes. Sans importance.
Mercredi 7 mars. - Un détachement de 32 hommes
doit être formé pour la surveillance du champs de
tir de l'artillerie. J'en suis. Départ à 3 heures
du matin. Touchons un morceau de viande plus deux sardines par
homme, pour toute la journée. Après une heure de
marche, j'occupe avec Coutant un petit bois, très loin
du champ de tir. Consigne : interdire tous passages sur la piste
forestière.
Journée humide et fraîche. Nous dressons la tente
et allumons du feu. Pas trace de vie dans le pays.
Dans l'après-midi je visite d'énormes fortifications
appartenant au camp retranché de Toul.
Pendant mon absence le sergent de ronde est passé et a
trouvé Coutant endormi sous la tente. Il a promis un rapport
pour nous apprendre le règlement.
Le lendemain, rien au rapport. Le sergent est bon bougre.
Samedi 10 mars. - Retour à la garde du chemin
de tir. Par punition, le sergent nous place au poste le plus éloigné
à 15 km. Journée ensoleillée. Pendant que
Coutant veille, je me rends à Bicqueley, village voisin.
J'achète quelques gâteaux et retourne au petit poste.
Dans l'après-midi, un cavalier arrive ventre à terre.
Ordre de rejoindre Marron. Au village, nous apprenons que la D.
I. part pour une destination inconnue.
Dimanche 11 mars. - Départ définitif de
Marron. Notre regret est grand et la population est émue.
Il y a dans cette vie dure quelques heures de douceur dont le
souvenir restera impérissable, et cependant je n'ai pas
encore connu les heures tragiques que bon nombre de mes camarades
endurent depuis le début de la campagne.
Après Villers-le-Sec, la Compagnie traverse la défense
du camp retranché de Toul. Cantonnements à Gye.
Lundi 12 mars. - Durant la nuit, nous avons tous été
pris de violentes coliques, je n'ai pas été épargné
par le fléau. On a dû nous donner du rata aigre.
Cela n'arrête pas notre marche et c'est sur des jambes molles
que nous arrivons à Blénod-les-Touls.
Le D. D. s'installe ici. Pour combien de jours ? Nul ne le sait.
Blénod-les-Touls est un village de 1.500 âmes accroché
aux flancs des côtes de la Meuse. Le 117ème Régiment
Territorial l'occupe et le quartier général de la
D. I. s'y installe.
Ici, comme à Marron, les jours se passent en exercices
et manoeuvres sur les crêtes boisées qui dominent
le village. Toute la D. I. se livre à d'importantes manoeuvres
qui laissent présager une offensive pour le printemps prochain.
Je fais un stage de signaleur avec mon inséparable Coutant.
A l'aide de panneaux blancs, je transmets en morse des messages
que me passe un officier. Du coteau on découvre tout le
plateau boisé quis'étend de la Moselle jusqu'à
nous.
Dimanche 18 mars. - match de football entre le D. D.
et le 3 ième Génie 2 à 2.
Nouvelles, de la Révolution russe. On en espère
mieux. Le régime tsariste était en pleine décomposition
et la cour infestée d'Allemands.
Mardi 20 mars. - L'ennemi a évacué l'Oise que réoccupent nos troupes en liaison avec les Anglais. Cet événement fait passer un souffle d'optimisme sur l'armée. Il faut dire que depuis les 2 batailles gigantesques de Verdun et de la Somme le moral du soldat était assez éprouvé. Le soldat qui se bat n'est pas un être stupide, il comprend que de nombreux combats sont engagés inutilement ou pour des résultats qui ne valent pas la peau d'un seul homme.
Vendredi 23 mars. - Ordre d'embarquer pour dimanche. La classe 17 va rejoindre les unités de combats.
Samedi 24 mars. - Le premier renfort de ma classe a rejoint le régiment qui se trouve dans les environs. Mon tour ne tardera pas. Massiot, sergent de ma classe, est évidemment parti. Il a été affecté à la 2e Compagnie.
Dimanche 25 mars. - Contrordre. On ne partira que jeudi.
On est un peu désappointé. On n'aime pas le contrordre.
Avec les beaux jours l'optimisme revient, surtout devant la perspective
d'une grande offensive décisive.
Suis envahi par des furoncles. A la visite on m'exempte de service.
Jeudi 29 mars. - Préparatifs de départ.
Mon escouade est composée par des Jeunes. L'esprit frondeur
du collégien y règne. Le caporal Caron, ancien cavalier,
tente mais en vain de maintenir l'ordre. La compagnie est célèbre
pour sa mauvaise cuisine. Chaque repas est prétexte de
scènes agitées et comiques. Nous ne mangeons que
du rata et de la viande qui s'étire comme du caoutchouc.
Nous ramassons du pissenlit dans les prairies, ce qui nous procure
un plat d'herbe abondant et sain.
A l'escouade nous arrive un nouveau. C'est un caporal, nommé
Barcelot, ancien sergent cassé qui ne tardera pas à
reprendre ses galons perdus.
A 6 h. 30 du soir, sous une pluie permanente, la Compagnie se
dirige vers la gare d'embarquement.
Dans une nuit d'encre et sur un terrain boueux les sections s'alignent
face aux wagons. Par une heureuse chance le seul wagon de voyageur
stationne devant notre section.
La pluie tombe toujours droite et glacée. Posons nos sacs
à terre et attendons l'ordre d'embarquer.
Le temps passe, les heures s'écoulent et l'ordre ne vient
pas. En troupeau parqué et docile, les soldats piétinent
dans l'eau qui monte.
Il est 11 heures, la nuit est saturée d'eau, nos capotes
s'alourdissent et ruissellent, la boue monte toujours. Le troupeau
stoïque et muet ne comprend rien. Enfin, à 1l h. 30,
ordre est donné d'embarquer. Ma section occupe l'unique
wagon de voyageur et à 1 heure du matin le convoi , démarre
emportant les compagnies endormies.
Vendredi 30 mars. - Après Saint-Diziers, Vitry-le-François,
Châlons-sur-Marne, où grouillent des soldats russes,
nous atteignons au soir Epernay. Le débarquement dure 3
heures. Cuisines roulantes, voitures régimentaires, ambulances
sont poussées à bras sur le trottoir.
Dans la nuit les compagnies s'installent à Pierry, à
1 kilomètre d'Epernay.
Samedi 31 mars. - Repos pour installations. Pierry est
un village coquet, propre et bien ordonné.
Vignobles champenois aux alentours.
Tout le 2e Corps est massé dans la région. D'autres
corps d'armée nous ont précédé.
La grande offensive annoncée depuis 2 mois se fera donc
dans la région de l'Aisne. Nous appartenons à la
10e Armée. Armée de poursuite destinée à
exploiter les premiers succès.
A la vue des nombreuses divisions concentrées dans cette
région, une confiance générale règne
dans la troupe.
Ordre de ne pas quitter les cantonnements. Cependant la ville
est proche, la tentation est forte.
Avec Coutant je me rends à Epernay. Les issues de la ville
sont gardées par des postes de police. A travers champs
et jardins nous atteignons sans incidents le centre de la ville.
Comble de la malchance ! Dans une pâtisserie où nous
faisions des emplettes, le général Nayral de Bourgon
entre et nous interpelle
- Quelle unité ?
- D. D., mon général.
- Rentrez immédiatement !
Et rapidement nous décampons.
Le lendemain, au rapport, l'incident est signalé par une
note du général. Il n'y a pas eu de suite.
Jusqu'au 9 avril nous restons sur pied d'alerte.
Cependant j'ai pu faire encore une escapade rapide à Epernay
pour y faire quelques achats.