Mardi 10 avril. - Le D. D. quitte Pierry au matin. Le
capitaine Bonetti, de Bordeaux, dépêche au devant
le lieutenant Bailly et 19 hommes pour préparer le cantonnement.
Je suis du détachement. Départ à 3 heures
du matin. Traversons Epernay endormi, puis Dammarie et arrivons
à Rueil à 8 heures après 17 km. de marche.
Nous répartissons les locaux disponibles entre les 4 compagnies.
Dans la journée le D. D. nous a rejoint et je prends la
garde au poste de police de 5 heures du soir à minuit.
Belle nuit. Des troupes et des convois n'ont pas cessé
de passer en direction du Nord.
Mercredi 11 avril, - Repos. Passons la journée sur le bord de la route à regarder le torrent humain qui monte vers le Nord. C'est le flot de l'armée de la délivrance qui défile en cadence, entraînée par le son des clairons guerriers.
Jeudi 12 avril. - Départ à 8 heures. Suivons
le 77 R.I. du 9e Corps. Vitesse de marche : 2 km. à l'heure.
Les unités s'emboîtent dans cette armée en
marche. Encombrements. Derrière nous le 66 R.I. nous suit.
C'est une colonne de 15 à 20 km. qui s'étend sur
la même route. Même fourmillement sur les routes parallèles.
Une marée humaine monte lentement vers les lignes.
Le moral des hommes est grand. C'est même de l'enthousiasme,
on plaisante, on s'interpelle dans toutes les sections.
Ça va être la percée. Le Boche va recevoir
une avalanche sur le dos. C'est la fin de la guerre pour cette
année.
Voici Chatillon-sur-Marne. La statue immense du pape Urbain Il
regarde défiler ces légions de France qui vont refouler
le Barbare.
A 5 heures du soir, nous sommes à Villers-Agrond. On s'installe
dans des baraques Adrian.
Le front est à 30 km. Secteur de Fismes.
Le bombardement est de plus en plus violent.
Vendredi, samedi et dimanche, nous ne bougeons pas. On attend
des ordres.
Pendant ces 3 jours, l'artillerie a mené un terrifiant
concert. Nos baraques vibrent sans arrêt comme secouées
par un tremblement de terre permanent.
Le dimanche, le bombardement atteint son paroxysme. Il est impossible
de se faire entendre sans crier et nous sommes à 30 km.
du front.
A chaque rapport on nous lit des ordres du jour nous conviant
à faire tout notre devoir et accepter avec courage tous
les sacrifices qui nous serons: demandés. Je crois que
le courage ne manquera chez aucun de nous.
Lundi 16 avril. - A 10 heures, la canonnade cesse brusquement.
Le grand drame est commencé.
Le gigantesque assaut est donné par l'armée Mangin,
infanterie, coloniaux, zouaves, tirailleurs, légion sont
entrés dans la mêlée.
Jusqu'au soir, le silence règne. Aucune nouvelle. Vers
5 heures, tirs de barrage ; on raconte que nous aurions fait 12.000
prisonniers.
Mardi 17 avril. - Le bombardement reprend avec la même violence que les jours précédents. Que se passe-t-il ? Pourquoi n'avance-t-on pas ? La percée devait se faire le premier jour et il semble que la bataille piétine. Mille bruits courent dans les unités. Pour certains, c'est un échec. Pour d'autres une victoire. Nos pertes seraient considérables. L'offensive serait tombée sur des préparatifs d'attaque et nos vagues d'assauts se seraient brisées sur une défense avertie.
Mercredi 18 avril. - Nous ne bougeons toujours pas,
il y a donc un échec. Voici le 3e Corps qui descend sans
avoir attaqué. L'offensive a été stoppée.
Désappointement et découragement nous gagnent. On
en vient à douter du succès final ; les pessimistes
triomphent. A l'enthousiasme des jours précédents
succède la lassitude. C'est l'échelle du moral français.
Par moments le bombardement reprend comme un tonnerre.
Jeudi 19 avril. - On ne sait toujours rien. Les troupes
qui redescendent n'en savent guère plus que nous.
Le bombardement égale en puissance ceux des jours précédents.
La terre tremble, les baraques vibrent comme s'il s'agissait d'un
séisme.
Le soir c'est le calme, la nuit le déchaînement.
Vendredi 20 avril. - On parle de 17.000 prisonniers,
mais encore rien sur l'offensive.
Le beau temps est revenu.
Samedi 21 avril. - On a l'impression que l'offensive s'étouffe
dans des luttes locales d'infanterie. On parle de 19.000 prisonniers,
mais vraisemblablement la bataille s'est épuisée
dans le sang.
Quittons brusquement Villers-Agron. Le D. D. se porte vers l'Est
et occupe le village de Germigny, à quelques kilomètres
à l'ouest de Reims.
A 15 km. vers le nord on discerne la ligne du front par la traînée
de fumée qui barre la plaine d'ouest à l'est.
Près du village, des canons G. P. lancent périodiquement
leurs énormes obus. Sur la droite de la crête qui
nous domine, on peut voir les deux tours sombres de la cathédrale
de Reims. On distingue l'éclatement des obus, dont la fumée
couronne la masse du monument gothique.
Trop petit, le village n'a pu abriter tout le D. D. Notre escouade
a dressé ses tentes sur les premières pentes du
coteau et nous nous endormons, bercés par le bourdonnement
de la canonnade.
Dimanche 22 avril. - Aménagement des tentes. Nous
creusons des fossés pour éviter l'envahissement
de la pluie qui n'a cessé de tomber toute la nuit.
A l'Est, du côté de Muizon, de gros noirs lourdement
s'épanouissent en fumées noires. Pour la première
fois nous voici dans la zone du feu. Il nous tarde d'y entrer
à, fond pour faire notre devoir comme les anciens.
Lundi 23 avril. - La Division a pris les lignes devant
nous, dans un secteur qui longe le canal de la Marne au Rhin.
De la pente où s'accroche le village on distingue avec
des jumelles l'horizon nord. Dans la zone du canal, un bourrelet
de ouate blanche marque le front.
Poussière crayeuse et fumées enrobent les reliefs
du paysage. Cependant une masse trapue émerge de cet horizon
informe, le fort de Brimont que nos troupes n'ont pu enlever à
l'ennemi. On distingue nettement les obus qui percutent sur sa
structure.
Mercredi 25 avril. - Un train blindé s'est installé
dans la vallée, derrière la crête de Muizon.
Dans la nuit, la vibration des départs a fait écrouler
une vieille maison du village.
Des prisonniers traversent Germiny. Ce sont des hommes complètement
épuisés, haves et terreux; ils avancent silencieusement
comme des brutes sans âmes.
Le village de Gueu sur notre droite reçoit quelques obus
de gros calibres.
Dans la soirée, rencontre d'anciens du 107, versés
au 409 stationné dans la région.
Jeudi 26 avril. - Reims brûle. D'énormes fumées
noires s'élèvent des quartiers avoisinant la cathédrale.
Dans la nuit, des aéros boches bombardent le camp d'aviation
de Bouleuse à 2 km. d'ici. Tirs de défense à
balles lumineuses. Véritable feu d'artifice d'étoiles
filantes.
Vendredi 27 avril. - Vive canonnade sur les lignes et combats
aériens. Marche de 12 km. pour ne pas rester inactifs.
Rencontrons de la cavalerie qui se dirige vers les lignes.
Dimanche 29 avril. - Au camp de Bouleuse, J'assiste
à l'arrivée de Spades rapides et légers.
Ils viennent de soutenir un combat à 3.000 mètres.
Les pilotes sont de jeunes officiers de toutes les armes.
Je vais jusqu'aux pièces de 320, véritables monstres
de fer qui, de Ronay, lancent leurs énormes obus. On peut
les suivre quelques secondes dès la sortie des gueules
noires.
Lundi 30 avril. - Violent bombardement. Nuit rayée
d'éclairs rouges et de fusées blanches. On raconte
que la Division va attaquer. Travaillons à l'aménagement
d'une route sous les ordres du lieutenant Laloie. Au soir, douches.
L'ennemi bombarde avec rage la ville de Reims. Tout un quartier
flambe et les lueurs de l'incendie enflamment les nuages.
Vendredi 4 mai. - On nous annonce que la D. I. a attaqué
ce matin à 6 heures dans le secteur de Loivre. Le soir
des détails nous parviennent. L'attaque s'est faite face
au Mont Sepin. Le 128 a rencontré une résistance
farouche suivie de furieux corps à corps à la grenade.
Pertes énormes en officiers.
La batterie de 320 est contre-battue par l'ennemi. Le soir, violent
bombardement. L'ennemi doit contre-attaquer.
Le 6 mai, on annonce que Craonne et le plateau ont été
pris par nos troupes. 6.000 prisonniers.
Lundi 7 mai. - Nous reprenons la réfection de la
route. L'ennemi contre-bat la batterie de 320 par du 240. Ce calibre
est donné par les anciens. Nombreux aéros boches
en vue.
Mardi 8 mai. - On annonce qu'une contre-attaque ennemie
a été repoussée. La D. I. a très éprouvée.
Mon camarade Massiot, de Bordeaux, a été tué.
Le 9 mai, le 272 s'empare de 400 mètres de tranchées
et fait 120 prisonniers.
Jeudi 10 Mai. - Ordre de se rapprocher des lignes pour
y faire des travaux de défense.
J'apprends en même temps que je suis désigné
pour une permission.
Vendredi 11 mai. - C'est mon quatrième départ
en permission. Rassemblement des partants
On laisse l'équipement en consigne au bureau de la Compagnie
et nous quittons Germigny à 4 heures du matin. Le B. C.
R., petit train de campagne, nous dépose à Dormans,
gare de triage.
A 2 heures de l'après-midi, je suis à la gare du
Nord et déjeune à la Croix-Rouge de la rue du Faubourg-Saint-Martin.
Va-et-vient permanent des soldats. Beaucoup arrivent du front
et paraissent très excités. Les derniers échecs
et les durs combats stériles ont échauffé
les esprits. Un feu couve dans l'armée.
A Juvisy, je prends le train pour Bordeaux. A Angoulême,
jus habituel à 5 heures du matin.
Bordeaux à 8 heures et La Réole à 4 heures
du soir.
Le 22 mai, je reprends la direction de Paris. Gare du Nord très
houleuse. Les poilus s'agitent sur les quais. On parle de trahison
de l'Etat-major et de séditions dans l'armée.
Avec peine le train se met en marche dans un vacarme de cris et
de chants séditieux. Cependant l'énervement se calme
à mesure qu'on s'éloigne de la capitale. En route,
des permissionnaires ont stoppé le train en actionnant
les freins.
En pleine campagne on parlemente pour faire descendre les serre-freins
occasionnels et finalement le convoi reprend sa route vers Fismes.
Après Fismes, le train allégé semble accélérer
sa marche. Bien qu'étoilée, la nuit est sombre.
Parfois des flammes rouges jaillissent de chaque côté
de la voie. Sous ces lueurs brutales, les choses prennent des
formes imprécises. Vers le nord, de petites étoiles
aux feux d'argent s'élèvent et semblent rejoindre
les constellations célestes. La terre prend une teinte
métallique infiniment triste.
Dans le compartiment quelques soldats sommeillent. Ils appartiennent
presque tous à la 3e D. I. Alourdies par la trépidante
course, rongées par le cafard, les têtes se penchent
et oscillent sur les ventres.
- Savoir si la D. I. est encore en ligne ?
- Je n'en sais rien, je suis au D. D.
- Ah ! t'es pas pour y moisir au D. D. depuis l'attaque du 4 mai,
y a des trous à boucher. Ces salauds ! nous faire attaquer
sans préparation d'artillerie ! Y peuvent nous foutre au
grand repos. On en a salement marre !
Et d'un coin du compartiment une voix s'élève comme
un écho :
- Y a pause qu'on en a marre !
Depuis Paris c'est le même refrain : trahison, sédition,
reddition. Les bruits les plus invraisemblables n'ont cessé
d'alimenter les conversations : une armée en révolte
marcherait sur Paris, on ferait venir des Annamites pour l'arrêter.
Des troupes noires auraient tué des femmes et des enfants
qui réclamaient du pain et la paix. Des permissionnaires
occuperaient le Palais-Bourbon. Mangin, Marchand seraient fusillés.
Nivelle se serait suicidé. Clemenceau serait en fuite,
etc.
La crédulité du soldat démoralisé
n'a plus de limites. Tous ces " tuyaux " colportés
de compartiment à compartiment, de wagon à wagon
finissent par produire un réel énervement.
Muizon, 11 heures du soir, point terminus. Des flancs du convoi
s'échappe un troupeau humain. Silencieux il gagne lentement
l'entrée du camp. Un coup de tampon au guichet et je suis
fixé. La D. I. est encore en lignes. Je dois rejoindre
Germigny. Des groupes de permissionnaires s'interpellent et bientôt
tout se fond dans la nuit.
- Dépôt divisionnaire 3e D. I. Germigny ?
Un territorial m'indique la direction à prendre et sur
une route caillouteuse j'allonge un pas rapide. Avec moi je ramène
un paquet destiné à un Réolais, ancien camarade
de l'école libre, Haribey 2e Cie.
Derrière moi une voix m'interpelle :
- Hé ! le mec de la régulière ! où
que tu vas ?
- A Germigny.
- Tends un peu. On va faire route ensemble.
C'est un joyeux du 3e Bataillon d'Afrique, équipement complet
qui rejoint son unité.
La nuit est chaude ; d'une crête on aperçoit les
fusées qui s'élèvent vacillantes. A nos pieds
une vallée sillonnée d'éclairs.
Nous avançons à deux sans parler, la tête
vide. Ces retours de permissions sont toujours pénibles.
Voici un carrefour. Le poteau indicateur est indéchiffrable.
Quelle direction prendre.? D'une maison une petite lueur perce
les ténèbres.
- Y'a un mec, ça colle, me dit le Joyeux.
- Hé vieux ! où c'est-y Germigny ? Y a cor loin
?
Une ombre s'avance. Une grenade blanche sur un casque. C'est un
gendarme.
- Qui êtes-vous ?
- Ça va, riposte le Joyeux, subitement énervé,
à la vue du gendarme, dis-nous où perche Germigny
et fous-nous la paix !
Pour éviter du grabuge j'ajoute : " Permissionnaires
", et le gendarme sans insister nous indique la direction
à prendre.
Aux premières maisons le bat' d'af. me quitte et à
tâtons, je pousse une porte, j'appelle et m'écroule
de fatigue sur la poussière végétale.
Jeudi 24 mai 1917. - Vers les lignes. - A quelle compagnie
veux-tu être affecté ?
A cette question du lieutenant Thiesse, officier des détails,
je me tourne vers un ancien.
- Demande la 2e, on y bouffe bien.
- La deuxième, mon lieutenant.
- Bien. Désalbres, matricule 10477, recrutement de Libourne,
classe 1917, affecté à la 2e Compagnie, dicte le
lieutenant Thiesse au sergent-secrétaire.
Suivent d'anciens blessés, de jeunes recrues, des récupérés.
La fournée du dernier train de permissionnaires et des
renforts va monter ce soir en ligne.
Pour combler les vides tout le D. D. y est passé durant
mon absence.
A Prouilly, centre du train de combat, au milieu d'un mouvement
ininterrompu de voitures régimentaires, de fourgons, de
fourragères, de prolonges d'artillerie, les renforts de
la D. I. sont réunis pour y recevoir l'équipement
neuf du fantassin.
Au centre d'une clairière, sur le gazon d'une prairie,
la distribution se poursuit dans un vacarme de champ de foire
; sacs, musettes, bidons, fusils, cartouches, bretelles de cuir,
etc. sont ramassés au choix par chacun des intéressés.
Les connaisseurs s'arrachent les dernières créations
de l'équipement militaire : bidon d'aluminium, fusil à
chargeur.
Voici les vivres de réserve, ici on reçoit exactement
sa part : chocolat, biscuits, singe. C'est ensuite au tour des
chemises, chaussettes, toiles de tente, couvertures, le tout en
un rien de temps est empaqueté sur le sac, et fusil à
la bretelle on est prêt.
Les lieutenants Kadrule et Barcelot sont du même renfort.
Ils rassemblent les 7 hommes qui rejoindront ce soir le 1er bataillon
du 128 R. I.
A 3 heures de l'après-midi, la petite troupe quitte le
camp. A travers des vallons touffus, des collines couronnées
de boqueteaux, elle avance lentement comme s'il s'agissait d'une
excursion. Il suffit d'atteindre Hermonville avant le départ
du ravitaillement pour les lignes. Au sommet d'une crête
nous atteignons la ferme Saint-Joseph dont les bâtiments
en ruines s'élèvent entre d'énormes entonnoirs.
- Passons en vitesse ! ordonne le lieutenant Kadrule. Le sentier
rocailleux et raide où s'étire la petite colonne
vient mourir sur le sommet chauve et crevassé. La terre
de champagne meurtrie offre au soleil ses blessures de craie.
Un homme s'est détaché du groupe et s'élance
vers les ruines. Je le suis d'un pas rapide. Au sommet un panorama
magnifique s'offre à nos yeux.
La plaine, toute la plaine de Berry au Bac à Reims s'étend
devant nous sous un ciel lumineux.
- Tu vois les lignes là-bas, elles passent juste devant
le fort de Brimont, ce monticule où tombent les gros noirs.
Cette ligne de poteaux, ce sont les arbres qui bordent le canal
et derrière il y a les marais et les premières lignes.
Le copain connaît le secteur :
- C'est là-bas devant ce bois que tu vois dans la direction
de mon doigt, que nous allons.
Voici pour la première fois devant moi, un de ces paysages
où depuis deux ans, la mort et le déchaînement
du monde accomplissent leur terrible besogne. Il n'y a pas trois
ans, la vie en ces lieux connaissait la joie et la paix, aujourd'hui
dans cette poussière de soufre, la terre morte crie sa
douleur. L'homme l'assassine à coups de fer et de feux.
Le soleil couchant projette du violet sombre sur la nappe de fumée
qui rase le sol. A nos pieds, les ruines chaotiques d'Hermonville
s'enlisent lentement dans les premières ombres du crépuscule.
A l'horizon, le fort de Brimont gémit sous la fumée
noire qui le couronne.
- Hé !,là-bas ! hé ! descendez, N. de D.,
descendez!
- Vous allez nous faire repérer.
Un cailloux ricoche sur la muraille. Les camarades groupés
dans le petit col qui franchit là colline, nous appellent
à grands cris. Ils sont très excités contre
nous.
- Tas d'andouilles, vous verrez ça de plus près
ce soir.
- T'auras qu'à monter sur le parapet si tu veux voir la
guerre, hé, balot !
A 6 heures du soir, près du village d'Hermonville, dans
un bois feuillu, les roulantes sont sous pression. La soupe bouillonne
dans les entrailles des monstres de tôle. Les cuistots achèvent
fiévreusement les préparatifs de départ.
Il s'agit d'apporter aux corvées de soupe en arrière
des lignes, le ravitaillement de 150 hommes. Les percots de jus,
de rata, de vin, de salade de haricots sont chargés sur
l'avant-train avec les boules de pain.
La cuisine roulante proprement dite ne monte pas.
Nous devons suivre le ravitaillement et le repas nous est servi
avant le départ ; nous touchons ensuite nos rations de
vin, de café et de gnole.
- Y a pais d' rab ? demande un poilu.
Le cabot d'ordinaire, un Picard gros et râblé, les
joues écarlates repousse les hommes qui serrent de près
le percot de pinard.
- Y a même pas le compte pour chacun, la roulante de la
3e a été bousillée c' midi par une marmite.
J'ai reçu des ordres pour ravitailler à sa place.
- Et pis qu'y s' démerdent à la remplacer la roulante
de la 3e. Y' en a déjà assez à souquer pour
une seule compagnie, ajoute un cuistot, celui-là boucher
à Lavillette.
En bras de chemise, le visage ruisselant, il passe son bras sur
un front tanné de fumée et de graisse.
Ces quatre hommes préposés à la cuisine d'une
compagnie ont dû préparer dans l'après-midi
le ravitaillement pour 150 hommes de plus. La roulante voisine
a été pulvérisée par un obus de gros
calibre. Roulante, percots, bidons, cuistots, tout a disparu sans
laisser de traces.
La nuit est descendue. On attelle les chevaux. Le sous-lieutenant
Barcelot rassemble le renfort et d'un pas rapide nous partons
pour les lignes.
La route est chaotique et poussiéreuse. La voiture oscille
et roule dans un bruit de ferraille. La nuit est claire, un peu
fraîche et nous marchons bon train. Derrière nous,
d'autres voitures suivent. C'est tout le ravitaillement d'un régiment
qui monte. Des convois d'artillerie nous précèdent.
Un village en ruine : Cauroy, dernières traces d'habitations
avant le champ de bataille.
Mes oreilles sont attentives aux premiers obus qui passent en
miaulant au-dessus de nos têtes.
Le long des pans de murs qui dressent leurs moignons de pierres,
des ombres glissent affairées ; des territoriaux en corvées.
- Hé l' cabot! ça bille dur dans l'secteur ? demande
quelqu'un.
- A ch' heure pas trop. Vous arrivez au bon moment. Mais alors
du 4 au 10 ça bardo! La compagnie y laisso les 3/4 sur
l' carreau. Le Pitaine y est resté aussi.
- Ah ! les vaques ! faire attaquer sans préparation d'artillerie
!
D'une secousse, le véhicule a franchi le fossé de
la route et nous voici sur main droite sur une grande prairie.
Grâce à la lueur des fusées, on distingue
une ligne sombre qui s'avance. les corvées de soupe sont
présentes au rendez-vous.
- Par ici la 2e et la 3e.
- Par ici la C. M. 1.
- Faites pas de pétard vingt D...
- Ah ! c'est vous, mon lieutenant, c'est moi, Poteau, votre ordonnance.
Un homme s'avance suivi par un groupe compact. C'est la corvée
de soupe de la 2e Cie.
- Allez en vitesse, les gars, annonce le cabot d'ordinaire. Avancez
au pinard ! Toi, sers le jus.
Des bidons tintent et se tendent.
- Un, deux, trois... six, t'as ton compte, à un autre.
- Ah ! alors !... s'écrie l'homme de corvée, on
est sept à l'escouade.
- J' te dis que vous êtes six, rétorque le cabot.
- On a un homme de renfort depuis hier.
- Je m'en fou, c'est pas porté sur mon compte.
Un second poilu s'avance et reçoit la part de son escouade
et successivement.
D'un sac, des boules de pain roulent à terre et chacun
ramasse sa part. Le ravitaillement passe ainsi aux mains des hommes
de corvée et l'opération ne traîne pas.
Voici le tour de la 3e Compagnie. La nouvelle de l'anéantissement
de leur roulante a jeté une véritable consternation
parmi les corvées de cette unité. Ce n'est certes
pas les cuistots, ni le matériel qu'on regrette, mais le
ravitaillement.
On va tout de même vous foutre de la bectance, s'écrie
généreusement notre cabot d'ordinaire, mais ca vous
fatiguera pas le gésier.
En quelques minutes la distribution est bâclée.
-Ah! vingt D... ! c'est les copains qui vont en faire une gueule
- En route le nouveau ! On passe par la route 44.
Et Poteau me tire par la manche pour le suivre. Poteau marche
en tête ; il est bosselé de bidons et de boules de
pain. Chargé de mon matériel j'emboîte le
pas derrière lui.
La corvée s'engage sur la route 44 dont le lacet blanc
s'oriente vers les lignes.
Un spectacle étrange apparaît sous la lueur métallique
des fusées. Des moignons d'arbres jalonnent çà
et là route crevassée. Ici plus de convois, la route
n'est accessible qu'aux piétons. Quelques obus passent
en sifflant au-dessus de nous. La terre sous la lumière
argentée présente un aspect sinistre.
L'homme qui me précède oblique à gauche de
la route et disparaît dans un trou. Nous voici dans un boyau
profond, fortement étayé. Nous passons devant de
petites cavités s'enfonçant profondément.
On distingue vers le fond de pâles lueurs. C'est le P. C.
du colonel et le poste de secours. Quelques soldats nous croisent.
Le boyau débouche sur le bord du canal. Au pas accéléré
la corvée s'engage sur une passerelle. C'est paraît-il
le passage le plus dangereux. L'ennemi fréquemment y concentre
le feu de son artillerie. Pour nous tout se passe bien, mais cette
passerelle me parait bien longue. Après le canal ce sont
les marais, soit plus de 100 mètres sur l'eau bourbeuse
où s'enlisent chaque jour les malheureux lorsque une passerelle
est pulvérisée par un obus.
Quelques obus explosent près de nous en souffles vibrants.
Près, même très près de nous, les fusées
s'élèvent rapides en paraboles lumineuses. Le boyau
n'est plus qu'un sentier creux.
- Ça sclingue dur ! murmure quelqu'un.
Une pénétrante odeur de cadavres empoisonne ces
lieux.
Lentement et courbés nous traversons une zone découverte.
Cette odeur repoussante de chair pourrie, ces ombres allongées
qu'un regard furtif peut déceler sur la plaine, ces puissantes
explosions qui projettent l'acier meurtrier en vous coupant la
respiration produisent en moi une émotion profonde. Mes
nerfs vont-ils s'habituer à cette tension permanente ?
Serais-je aussi impavide que ces vieux soldats qui font mon admiration
?
Enfin ! des tranchées plus profondes. Les fusées
éclatent sur nos têtes et c'est la tranchée
de première ligne.
Le caporal Dandou nous accueille.
Au bruit de la corvée, des hommes assoupis se sont dressés.
On m'offre gentiment une niche dans la paroi du boyau et en chien
de fusil je m'endors exténué par la fatigue et l'émotion
de ma première nuit au front.
Vendredi 25 mai. - La matinée est douce, le soleil
jette ses premières lueurs sur la terre blanche du boyau.
Appelé par un sergent, devant une sape, le capitaine Malgarny
me reçoit
- C'est vous le jeune ? C'est bon, je compte sur vous. J'espère
que vous ferez votre devoir comme les autres.
- Comptez sur moi, mon capitaine
Je fais claquer mes talons de fer et rejoins mes camarades.
Le sergent Vacher commande ma demi-section, le sergent Dersigny,
dit Popol, commande l'autre demi-section.
Voici mon escouade
Caporal Dandou, classe 12, homme instruit et sympathique, originaire
du Raincy. Une fois blessé.
Joutel, classe 16. Solide paysan Normand.
Galais, classe 12, Charentais. Une fois blessé ; au front
depuis 14.
Quéhu. Classe 11. Au front depuis le début. Plusieurs
fois blessé. C'est un Picard.
Wanlin. Classe 15. Ardennais. Très chic type.
Enfin, un Breton dont je n'ai pas retenu le nom. C'est le plus
vieux et il ne parle jamais.
Si on excepte le caporal, ce sont tous des paysans, solides, tenaces,
à tête froide. La piétaille française.
Le boyau occupé par la Compagnie est de première
ligne, à 300 mètres des boches. Il est profond mais
très évasé, semblable au lit d'un ruisseau
de sable.
Les parapets sont bosselés et fraîchement remués.
Sur la terre pas la moindre trace de végétation,
tout est mouvementé et meuble.
Des niches creusées dans les parois du boyau servent d'abris
individuels. Elles ressemblent aux tombes des chrétiens
des catacombes. On y est protégé de la pluie, du
soleil et surtout du passage des corvées. Sacs, musettes,
bidons, capotes sont: suspendus aux manches des baïonnettes
plantées dans les parois du boyau. Cela n'a plus le caractère
guerrier qu'on imagine à l'arrière, mais ressemble
à un marché de bric à brac.
Les poilus qui ne sont pas de corvées ou de gardes sont
accroupis et jouent aux cartes. Ils semblent se désintéresser
du violent bombardement que les boches exécutent avec du
gros Calibre sur notre gauche, du côté du boyau Lebaudy
occupé par la 3e Compagnie. L'ennemi est nerveux. Cinq
patrouilleurs sont venu ce matin jusqu'au barrage de sacs à
terre de ce même boyau. Ils nous ont jeté des pétards
à manche et deux d'entre eux ont été abattus
par la défense du barrage.
Le soir à 9 h. 30 on me désigne pour la corvée
de soupe. Même trajet qu'hier. Pas d'incidents, un peu d'émotion
au passage des passerelles arrosées d'obus. J'ai suivi
les anciens.
Retour à 1 heure du matin. On dîne.
Samedi 26 mai. - Réveillé par de violentes
explosions, je sors précipitamment de ma niche. Un gros
obus s'écrase à quelques mètres du parapet.
Souffle chaud, fumée âcre, pluie de moellons.
Je file tête baissée vers mes camarades. Une rafale
d'obus balaie tout devant moi. Dans la fumée des ombres
fuient. Je trouve un abri chez des mitrailleurs. Revenons quelques
instants plus tard. Personne à l'escouade n'a été
touché.
L'après-midi, nouvelle alerte, le boyau Lebaudy est encore
marmité et les rafales se rapprochent. Joutel et Quéhu
me font signe et nous appuyons cette fois-ci vers la droite. Un
aéro boche qui nous survole lâche une rafale de balles.
Devant une sape le sergent Vacher m'engueule.
- Tu ne peux pas rester à ton poste, sacré bleusard
!
Le soir, dès la nuit venue, Vacher fait relever la tranchée
dont une partie s'est éboulée pendant le bombardement,
ensuite corvée de grenades au P. C. de la Compagnie. A
minuit, je prends la garde au créneau du boyau Le Baudy
avec Quéhu.
Nuit très noire, calme et sans incident.
Ces trois heures de garde, en flèche vers l'ennemi, oreilles
tendues sont oppressantes.
Dimanche 27 mai. - Réveil encore brutal. Je sors
de ma niche sous des explosions de grenades. C'est une patrouille
boche qui est encore venue faire des siennes. Dans la tranchée,
des hommes aux créneaux tirent précipitamment, d'autres
lancent des grenades. Beaucoup de bruit mais aucun mal, ni d'un
côté, ni de l'autre.
Devant nous, sur le Mont Sepin, petit monticule d'où l'ennemi
nous surplombe, nos 75 par rafales émiettent le parapet
ennemi. Celui-ci répond par du 88 et du 150 sur notre dernière
ligne.
Journée lourde. Air sec et poussiéreux. La craie
qui flotte dans l'air, sèche la gorge Comme pierre au soleil
et nos bidons sont vides.
- J' paierais cher un quart de flotte, s'écrie Vanlin.
- Vingt D... ? ajoute Quéhu, si la source n'éto
pas si loin, j'iro ben.
- Depuis un moment on discute sur cette question. On ne pourra
boire qu'à une heure du matin à l'arrivée
de la corvée de soupe. D'ici là la soif...
- Allez, les gars, donnez-moi vos bidons !
- Non, sans blague ! Tu vas à la source ? s'écrie
Dandou, le visage rayonnant.
- Donnez vos bidons, dis-je, et vous aurez à boire d'ici
une heure.
- Oh ! Oh ! s'écrie Wanlin, c'est un bleu qui n'a pu les
foies, tiens, voilà les bidons, mais fais attention avant
les marais... les boches surveillent le passage depuis le Mont
Sepin.
J'emporte 4 bidons et file vers l'arrière. Je connais bien
l'emplacement de la source, à main gauche, avant les marais.
Il y a 100 à 150 mètres à parcourir à
découvert, c'est le passage dangereux.
Après le P. C. du commandant le boyau s'évase et
se transforme en sentier. Un coureur me croise et me crie en passant
:
Attention ! ils vont te tirer du Mont Sepin.
Je cherche à découvrir ce fameux Mont. Sur ma droite
un gros tumulus masque un bois décharné. Sur le
terrain chaotique d'innombrables cadavres achèvent de pourrir.
Tout près, des capotes kaki ; les tirailleurs algérien,
tombés en avril. Spectres osseux noircis par la décomposition,
ils tiennent encore les armes dans leurs mains.
Crépitement de coups secs, qui claquent comme des coups
de fouet. De petites gerbes de terre dansent follement à
mes pieds. L'ennemi m'a vu et m'encadre de son tir. J'accélère
et buste tendu, je fonce vers la dépression du marais.
La mitrailleuse me suit et s'énerve. Le sentier descend
subitement. Je suis à l'abri.
Je trouve la source d'eau fraîche qui coule par des méandres
vers le marais où quelques obus viennent s'enliser. Près
de moi, le remous fait remonter un corps humain informe et fangeux.
Retour sans incident, avec les honneurs de la mitrailleuse bien
entendu.
A l'escouade, c'est la joie.
- Ça c'est un bleu démerdard et culotté !
s'écrie le caporal.
- T'en fais, min p'ti vieux ! me dit Quéhu, en me tapotant
sur l'épaule si t'as pas un jour la croix de bois, t'auras
ben la croix de guerre.
J'annonce à mes camarades une bonne nouvelle : j'ai rencontré
en revenant, des officiers de Zouaves et de Bat' d'Af'. C'est
donc la relève prochaine. La nouvelle sensationnelle se
répand rapidement dans la tranchée et des sections
voisines on vient chercher des précisions. Je ne sais rien
de plus que ce que J'ai vu. Cependant on apprend que l'ordre de
la relève est bien parvenu au P.C. de la Compagnie.
Les gens d'en face ne veulent pas nous laisser la paix. A 8 h.
du soir un aéro boche nous survole très bas. Personne
ne bouge. Après son départ, le boyau du Godat subit
un marmitage en règle par rafales de 4 obus à la
fois. Ce bombardement par du 150 se prolonge et menace de durer
jusqu'à la nuit. Que font nos artilleurs ? Le malheureux
boyau doit être complètement retourné et notre
tour ne va-t-il pas venir ?
Vers 9 heures, avant le crépuscule, un grondement sourd
s'élève de nos arrières. L'onde sonore se
module en vagues successives, puis subitement sur nous en bruit
aérien. L'obus de gros calibre passe lentement dans les
airs, fonce puissamment sur le Mont Sepin où s'élève
un gigantesque geyser de fumée, de terre et de pierres
dans un fracas épouvantable.
- Ça, c'est du 400 ! s'écrie quelqu'un dans la tranchée.
- Pour un maous, c'est un maous, encore 3 ou 4 comme celui-là
et l'ami Fritz va se calmer.
Ce n'est pas 4 mais 10 obus de ce calibre qui vont écorcher
le Mont Sepin et l'artillerie allemande s'est tue. On appelle
cela un tir de représailles.
J'étais au créneau Lebaudy lorsque vers minuit,
un jeune Joyeux du 3e Bat' d'Af' est venu me relever. Il était
accompagné d'un sergent.
J'entends ce dernier crier :
- Tu vas finir de râler, tête de lard
D'un bond j'ai rejoint mes camarades qui un par un filaient vers
l'arrière. Ordre : rejoindre individuellement le P.C. de
la Brigade.
Gallais me tire par mon fusil :
- Vite, cavalons ! Ils font un boucan ! Ils vont faire repérer
la relève.
Dans le boyau les Joyeux arrivent dans un charivari incroyable.
Ils grognent, rouspètent, S'insultent, s'énervent.
En déguerpissant j'écrase un pied. Hurlement.
- Houla ! il m'écrase les panards ce c..-là !
Dans le boyau du Colombier c'est toute la suite de la relève
montante que nous croisons ; les deux courants humains s'enchevêtrent
dans un bruit inquiétant. Bousculé, écrasé,
le visage écorché par les manches des pelles-bêches,
je quitte le boyau, me hisse sur le parapet, afin d'éviter
le mascaret qui monte sans ménagement pour nous, "
les mecs de la régulière ".
Sur la plaine défoncée, dans le noir, je force l'allure.
J'ai pu rattraper quelques camarades et à la file, dévalons
vers les marais.
Sans nul doute, le boche a senti la relève. Des fusées
s'élèvent et les premières rafales de fusants
crachent leurs plombs sur nos têtes. De culbutes en culbutes,
j'atteins une passerelle où obus et shrapnells tombent
comme grêle. En paquets, des hommes se ruent au pas de course
sur les passages de bois.
Sous les lueurs grises, une file de tirailleurs algériens
mente par la passerelle voisine en poussant des jurons arabes.
Malheur à ceux qui culbutent dans le marais ! Après
le canal c'est le salut. Les boyaux sont bons et rien n'y tombe.
Camp des tuileries, P.C. de la brigade. Les sections se reforment,
les compagnies se regroupent près des batteries de 75 en
pleine action.
Il est 3 heures du matin. Le bataillon en colonne par quatre prend
la route.
Beauvancourt. Je m'écroule sur une prairie près
de notre cantonnement. J'ai dormi 16 heures.
Mardi 29 mai. - Nettoyage général des effets
et des armes. On se rase la barbe dure et crayeuse, et repartons
encore fatigués pour Savigny où le régiment
doit se regrouper.
Ma section est commandée par le sous-lieutenant Barcelot,
cet ancien caporal qui fit une courte apparition au D. D. à
Blénod-lès-Touls.
Vacher et Dersigny sont les deux sergents. C'est ici que j'apprends
par des camarades de la Compagnie les circonstances de la mort
d'Haribey, mon ancien condisciple à l'école des
Frères de La Réole. Je devais lui remettre un paquet
de la part des siens.
Je transmets à ma famille tous les renseignements, qui
peuvent intéresser les pauvres parents.
J'ai reçu ce matin un flacon d'alcool de menthe de La Réole.
C'est une excellente boisson contre la soif et la fatigue.
Le commandant Meunier a passé notre bataillon en revue.
J'apprends ainsi que le régiment sera puni pour acte grave
d'indiscipline.
Après l'attaque du 4 mai, les 2e et 3e bataillons ont refusé
de reprendre à nouveau les lignes. On raconte que de nombreux
régiments ont été touchés par le même
vent d'indiscipline. L'esprit du train de permissionnaires était
donc quasi général.
Notre colonel, homme droit et très estimé, a été
déplacé. Les agitateurs ont été arrêtés
et seront traduits devant un Conseil de Guerre.
Le principal meneur serait un instituteur socialiste de la Seine-Inférieure.
En ce moment les esprits sont plus calmes. Notre punition sera
de marcher, marcher sans arrêt, sans repos, sur des routes
chaudes, vers une destination inconnue.
Mercredi 30 mai. - Nous quittons Savigny à 5
heures du matin. Traversons Châtillon-sur-Marne et passons
la Marne à Port-à-Binson. Marche dure sous un ciel
chaud ; 32 km. sous le soleil, dans la poussière, à
regarder onduler les sacs des rangs de tête. Pendant la
marche on raconte des histoires sur la Compagnie et sur le Régiment.
A Festigny, le bataillon va défiler devant le Drapeau du
Régiment. Les 2e et 3e bataillons seront privés
de cet honneur.
Au garde à vous, le bataillon s'est arrêté
à l'entrée du village. Les baïonnettes luisent
à l'extrémité des fusils.
Un commandement bref. Une forêt d'acier se dresse dans un
claquement sec.
- En avant... Marche ! Pour le défilé... Guide à
gauche !
Et en cadence, les talons de fer martellent le pavé. Malgré
la fatigue, les torses se redressent, les jambes se raidissent
et une par une, entraînées par les cuivres du régiment,
les compagnies du 1er bataillon défilent, tête gauche,
devant le Drapeau.
Près de l'emblème, immobile, monocle à l'oeil,
le général Nayral de Bourgon observe le défilé.
Repos complet jusqu'au soir.
Le bataillon doit passer quelques jours à Festigny.
L'escouade se fait photographier. Tous les jours, la musique du
régiment joue sur la place où fusionnent civils
et militaires. On flâne dans les champs et on visite les
bistrots. Le soir, dans les granges, les poilus jouent à
la manille en compagnie du seau de pinard.
Des anciens racontent les combats de la Somme, de Tahure, de l'Argonne.
A leur école j'apprends ce qu'est la vie du poilu. Les
officiers et les sous-officiers sont bien entendu passés
au crible.
Fluteau, un bavard de la 7e escouade, nous raconte que le sergent
Vacher est un casse-cou dangereux. Il est si gonflé, qu'il
est capable de lancer une contre-attaque avec une seule escouade.
- C'est un type qui te ferait bousiller pour un rien.
Etant de l'active, il est au régiment depuis le début.
Il porte déjà 5 citations à sa croix de guerre.
Quant au sergent Dersigny, il est du même calibre.
Le capitaine Malgarny est, toujours d'après Fluteau, un
ancien sous-off. rempilé. Le commandant Meunier, un brave
type, et le colonel est parti, n'en parlons plus.
Le général de brigade Nérel est un brave
homme du Midi qui aime bien son " braave cent vingt huite
". Quant au général de division, avec son monocle,
c'est un " pet sec " qu'on appelle " le boucher
".
Il y a aussi l'abbé Hénocque, l'aumônier de
la D. I. C'est un type légendaire, invulnérable,
qui parle comme il agit. C'est le " bourreur de crânes
" du régiment.
Le même Fluteau, approuvé par l'auditoire qui l'écoute
en fumant la pipe, nous affirme que le caporal Dandou est un ancien
sergent cassé, qu'il est " complètement cinglé
" et "qu'il déconne chaque fois qu'il ramène
sa fraise ". Quand il va en permission, il recolle en douce
ses anciens galons pour se présenter chez sa fiancée.
Nous nous amusons de ces méchancetés et la soirée
s'achève sous nos couvertures lorsque le godillot habituel
culbute la dernière bougie allumée.
5 juin. - Toujours à Festigny. On discute fort
sur les derniers événements. Certains approuvent
les mutins.
- On attige un peu trop, assure Vitus avec sa face poilue et sale.
On fait casser la gueule toujours aux mêmes ; depuis deux
ans on est dans la m... et on nous traite comme de la bidoche
d'abattoir.
- Oui, cette garce de guerre finira pour nous dans la toile de
tente, ajoute Gallais, et Quéhu conclut :
- Vivement la bonne blessure et l'Housteau !
C'est la grogne de l'Empire.
Garde au poste de police dans la nuit. A 3 heures du matin le
régiment reprend la route pour 9 jours.
A nous les kilomètres sous l'oeil luisant du soleil d'été,
dans la poussière qui colle la langue et sèche la
sueur, sous le sac pesant qui scie les épaules, dans une
forêt de pointes de fusils.
Pieds fumants qu'écorchent les cailloux, la longue théorie
de la piétaille avance en plaisantant, crachant le jus
des pipes. La douceur du paysage nous est indifférente.
Notre horizon, la gamelle du camarade à un pas de notre
nez.
A 7 heures, nous sommes à Baizyl, 15 km. On repart le lendemain
à 2 heures du matin. La chaleur nous oblige à faire
les déplacements la nuit. A Montmort, défilé
devant le général de division au son de la musique
du Régiment. Cantonnement à Etoges, 12 km.
Ici le colonel Berthoin, notre nouveau chef nous rejoint. Grand,
bonne tête, fortes moustaches, on le dit " brave type
".
Le samedi 9 juin, nous avalons 15 km., ce qui nous conduit à
Romains, village détruit pendant la bataille de la Marne
et que des prisonniers reconstruisent.
Dimanche 10 juin. - Repos toute la journée. Nous
sommes dans la plaine de la Marne avec ses carreaux de blé,
d'où surgissent des tombes de soldats français du
32 R. I. et d'allemands du 1er, régiment de la Garde.
Visite aux tombes dont le nombre atteste l'âpreté
des combats.
Lundi 11 juin. - Départ à 4 h. 30 pour
Villeseneux que nous atteignons après 12 kms de marche.
Le lendemain, 12 km. de plus pour Soudé-Sainte-Croix.
La marche se poursuit vers Vitry-le-François que nous traversons
en défilant par une température sénégalienne.
La sueur et la poussière forment une graisse visqueuse
qui englue la chemise et transperce la veste. La capote a été
roulée sur le sac, la poitrine est ainsi dégagée,
mais les épaules sont, alourdies. Décravatés
et poitrines nues, nous avançons en tirant sur les cuirs,
comme des bêtes d'attelage.
A tour de rôle, chacun prend en charge le nécessaire
le plus lourd de l'escouade, le bouteillon de rata. C'est un supplément
de 3 kilos de plus sur le sac et qui rejette le poids en arrière.
A chaque pause, nous ravageons les cerisiers magnifiques qui bordent
la route.
Jeudi 14 juin. - Repos à Vitry-en-Perthois. Visite
aux cerisiers et musique du régiment ,sur la place de l'Eglise.
Vendredi 15. - Départ à 4 heures du matin
pour le Buisson. En route, devant le bataillon déployé
en lignes de sections par deux, le colonel décore un de
nos officiers de la Légion d'honneur et deux sergents de
la Médaille militaire, dont le sergent Dersigny.
Pendant la marche, le colonel, accompagné par ses cyclistes,
a rejoint à pied notre bataillon. Il avance sur le côté
gauche de la colonne, échangeant quelques impressions avec
des hommes.
Il tance vertement un cycliste qui eut, pendant sa mission, la
veine de crever juste devant la porte d'un bistrot.
A l'entrée du village, il engueule le facteur du lieu qui
ne s'est pas découvert devant le drapeau.
" C'est un type ! ", dit-on dans les rangs.
Samedi 16 juin. - Départ du Buisson à 4 heures
du matin.
A Maurupt, le régiment au complet se déploie sur
son champ de bataille de la Marne.
Face à un cimetière militaire groupant des centaines
de tombes de soldats du 128 R. I., les compagnies en lignes de
colonnes par 4 présentent les armes aux camarades du Régiment
tombés en ce lieu.
Minutes émouvantes.
Devant le crucifix géant qui domine les minuscules croix
de bois, le drapeau s'incline pendant que l'hymne national retentit.
Quelques civils du village, têtes nues, assistent à
l'hommage que nous apportons à ceux qui tombèrent
sur ce coin de France pour barrer la route à l'invasion.
- Reposez... Armes !
Mille feux d'acier s'abaissent d'un seul coup et l'abbé
Hénocque, aumônier de la D. I., soutane verte barrée
de décorations, s'avance et monte sur la pierre du monument.
En phrases précises, martelées et fortes, il souligne
le sens du plus grand des sacrifices. A nous les vivants, de maintenir
l'honneur du Régiment et de servir la Patrie pour son salut.
La marche reprend. Etape très dure jusqu'à Cheminons.
Les anciens montrent le passage a niveau où le Régiment
dut charger à la baïonnette contre les tirailleurs
ennemis disséminés dans les maisons qui bordent
la voie ferrée.
Dimanche 17. - voici Mussey dans la Meuse après
18 km. de marche très dure. Nous devons y passer plusieurs
jours. C'est un village riant sur le bord du canal de la Marne
au Rhin.
Deux soldats récupérés de la classe 17 arrivent
à l'escouade : le parisien Dekoninck et le normand Bréhan.-
Lundi et mardi, repos Complet. On flâne en fumant des
pipes dans les prairies qui bordent le
canal.
L'escouade est maintenant au complet.
Dandou, caporal correct et sentencieux.
Gallais, le charentais qui écrit tous les jours à
sa fiancée, ce qui lui vaut forces railleries.
Joutel, petit, râblé, toujours souriant.
Wanlin, le sanglier des Ardennes, au caractère froid et
loyal.
Quéhu, le picard à l'accent si drôle. Vif,
violent, le plus râleur de tous.
Le breton, dont j'ignore le nom, car on l'appelle le Nigous. Il
mange, dort, fume comme les autres, mais ne parle jamais.
Dekoninck, maigre, rouquin, à la parole alerte et gaie.
Il chante du matin au soir des chansons sentimentales.
Bréhan, jeune normand aux yeux bleus, semble avoir 15 ans.
Très fort aux cartes. Fume la pipe comme un ancien, et
enfin moi-même, classe 17, perdu au milieu de ces paysans
de France.
Ici, le Régiment passe d'agréables heures. Jeux,
courses de nage, concours de plongeons, parties de pêche
et concerts de musique, agrémentent notre séjour
en ces lieux.
Les pénibles affaires de mai sont oubliées. De malheureux
égarés reviennent après avoir fait de la
prison. Les plus coupables ne sont pas revenus. Ils ne reviendront
probablement plus.
Le " tourniquet " les aura envoyé au poteau.
Aussi le Régiment a retrouvé sa physionomie coutumière
; l'exubérance bruyante du picard, la gouaille agressive
du parisien se croisent sous le regard placide du breton.
Ces belles heures ne pouvaient évidemment pas durer. L'ordre
est arrivé subitement de partir, et à la tiédeur
naissante d'une journée d'été, des camions
nous emportent dans un nuage de poussière.
Sur la route de Bar-le-Duc, c'est une longue chaîne de véhicules
bâchés qui se dirige vers Verdun.
Des territoriaux étendent la caillasse sur la route où
se croisent, se doublent, s'enchevêtrent parfois, des voitures
de toutes sortes.
Les deux escouades de la demi-section, tassées dans le
camion se fréquentent mais ne fraternisent pas. La 8e,
la nôtre, comprend surtout des jeunes, la 7e est composée
uniquement de vieux poilus. Ces derniers ont fait la Marne, les
Eparges, la Champagne, la Somme. Ils ont connu par surcroît
la vie de la caserne. Ils ont de la bouteille dans le métier.
Ils pratiquent le système D avec flegme. Pour eux, nous
sommes une bande de " loufs " qui n'en a pas encore
bavé.
Pour les patrouilles, " c'est la bleusaille à cochon
" qui marche, car ils considèrent ces exercices de
reptile comme inutiles. A la 7e escouade on ne recherche pas la
bagarre, mais quand il faut la faire, on la fait bien, avec intelligence.
Moi, je leur fous la paix, disait Cluzeaux, leur caporal, en parlant
des boches, mais quand ils m'emm... allez, zou ! et il faisait
mine de lancer une grenade.
Aussi dans le camion, la 7e s'est casée dans le fond à
l'abri de la poussière. La 8e celle des jeunes, se dispute
l'arrière. Pour eux il convient d'interpeller les femmes
et d'invectiver les gendarmes.
Peu à peu la poussière nous recouvre d'un manteau
gris, pénètre les vêtements, se plaque sur
la peau, grince sous les dents. Les visages perdent tout caractère
humain. Nous devenons des pierrots vieillis s'agitant bruyamment
à chaque agglomération.
Le crépuscule approche et la file de camions tourne à
angle aigu au village de Mixéville.
- C'est pour la rive gauche ! hurle Quéhu.
- J' t'en fous, on va à la rive droite.
- J' te dis que c'est pour la rive gauche, j' connais le secteur,
j'y ai été amoché.
- On s'en fout de la rive gauche ou de la rive droite, c'est toujours
du casse-pipe, explique un caporal.
Peu à peu avec la nuit, la vie s'est éteinte dans
le camion et les hommes se sont assoupis aux cahots grondants
de la route.
En pleine nuit le Régiment débarque à Dombasle
à l'ouest de Verdun. C'est bien la rive gauche.
Une nuit étoilée. Pas un coup de canon, mais, près
de la gare, d'énormes excavations.
- Vise ça, vieux, si c'est du maous qui tombe ici.
- On Frait bien de ne pas moisir ici, c'est du 420 qu'ils foutent
sur la gare.
- Colonne par quatre ! En avant, pas de route !
Lentement, silencieusement, le Régiment pénètre
dans la forêt.
Une heure de marche à respirer l'air frais, sous un ciel
de diamants. La colonne avance dans l'ombre, dans un bruit feutré,
sur un sol élastique de mousses et, de bruyère.
Par instant, dans une lueur d'orage, un grondement sonore secoue
la forêt, et l'oreille discerne les deux coups rapides d'un
départ de l'arrière ennemie.
Les sections se sont arrêtées et forment les faisceaux.
Comme dans un tableau de Detaille, les compagnies s'endorment
dans un lourd sommeil.