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Mardi 10 avril. - Le D. D. quitte Pierry au matin. Le capitaine Bonetti, de Bordeaux, dépêche au devant le lieutenant Bailly et 19 hommes pour préparer le cantonnement. Je suis du détachement. Départ à 3 heures du matin. Traversons Epernay endormi, puis Dammarie et arrivons à Rueil à 8 heures après 17 km. de marche. Nous répartissons les locaux disponibles entre les 4 compagnies.
Dans la journée le D. D. nous a rejoint et je prends la garde au poste de police de 5 heures du soir à minuit. Belle nuit. Des troupes et des convois n'ont pas cessé de passer en direction du Nord.

Mercredi 11 avril, - Repos. Passons la journée sur le bord de la route à regarder le torrent humain qui monte vers le Nord. C'est le flot de l'armée de la délivrance qui défile en cadence, entraînée par le son des clairons guerriers.

Jeudi 12 avril. - Départ à 8 heures. Suivons le 77 R.I. du 9e Corps. Vitesse de marche : 2 km. à l'heure. Les unités s'emboîtent dans cette armée en marche. Encombrements. Derrière nous le 66 R.I. nous suit. C'est une colonne de 15 à 20 km. qui s'étend sur la même route. Même fourmillement sur les routes parallèles.
Une marée humaine monte lentement vers les lignes.
Le moral des hommes est grand. C'est même de l'enthousiasme, on plaisante, on s'interpelle dans toutes les sections.
Ça va être la percée. Le Boche va recevoir une avalanche sur le dos. C'est la fin de la guerre pour cette année.
Voici Chatillon-sur-Marne. La statue immense du pape Urbain Il regarde défiler ces légions de France qui vont refouler le Barbare.
A 5 heures du soir, nous sommes à Villers-Agrond. On s'installe dans des baraques Adrian.
Le front est à 30 km. Secteur de Fismes.
Le bombardement est de plus en plus violent.
Vendredi, samedi et dimanche, nous ne bougeons pas. On attend des ordres.
Pendant ces 3 jours, l'artillerie a mené un terrifiant concert. Nos baraques vibrent sans arrêt comme secouées par un tremblement de terre permanent.
Le dimanche, le bombardement atteint son paroxysme. Il est impossible de se faire entendre sans crier et nous sommes à 30 km. du front.
A chaque rapport on nous lit des ordres du jour nous conviant à faire tout notre devoir et accepter avec courage tous les sacrifices qui nous serons: demandés. Je crois que le courage ne manquera chez aucun de nous.

Lundi 16 avril. - A 10 heures, la canonnade cesse brusquement. Le grand drame est commencé.
Le gigantesque assaut est donné par l'armée Mangin, infanterie, coloniaux, zouaves, tirailleurs, légion sont entrés dans la mêlée.
Jusqu'au soir, le silence règne. Aucune nouvelle. Vers 5 heures, tirs de barrage ; on raconte que nous aurions fait 12.000 prisonniers.

Mardi 17 avril. - Le bombardement reprend avec la même violence que les jours précédents. Que se passe-t-il ? Pourquoi n'avance-t-on pas ? La percée devait se faire le premier jour et il semble que la bataille piétine. Mille bruits courent dans les unités. Pour certains, c'est un échec. Pour d'autres une victoire. Nos pertes seraient considérables. L'offensive serait tombée sur des préparatifs d'attaque et nos vagues d'assauts se seraient brisées sur une défense avertie.

Mercredi 18 avril. - Nous ne bougeons toujours pas, il y a donc un échec. Voici le 3e Corps qui descend sans avoir attaqué. L'offensive a été stoppée.
Désappointement et découragement nous gagnent. On en vient à douter du succès final ; les pessimistes triomphent. A l'enthousiasme des jours précédents succède la lassitude. C'est l'échelle du moral français.
Par moments le bombardement reprend comme un tonnerre.

Jeudi 19 avril. - On ne sait toujours rien. Les troupes qui redescendent n'en savent guère plus que nous.
Le bombardement égale en puissance ceux des jours précédents.
La terre tremble, les baraques vibrent comme s'il s'agissait d'un séisme.
Le soir c'est le calme, la nuit le déchaînement.

Vendredi 20 avril. - On parle de 17.000 prisonniers, mais encore rien sur l'offensive.
Le beau temps est revenu.

Samedi 21 avril. - On a l'impression que l'offensive s'étouffe dans des luttes locales d'infanterie. On parle de 19.000 prisonniers, mais vraisemblablement la bataille s'est épuisée dans le sang.
Quittons brusquement Villers-Agron. Le D. D. se porte vers l'Est et occupe le village de Germigny, à quelques kilomètres à l'ouest de Reims.
A 15 km. vers le nord on discerne la ligne du front par la traînée de fumée qui barre la plaine d'ouest à l'est.
Près du village, des canons G. P. lancent périodiquement leurs énormes obus. Sur la droite de la crête qui nous domine, on peut voir les deux tours sombres de la cathédrale de Reims. On distingue l'éclatement des obus, dont la fumée couronne la masse du monument gothique.
Trop petit, le village n'a pu abriter tout le D. D. Notre escouade a dressé ses tentes sur les premières pentes du coteau et nous nous endormons, bercés par le bourdonnement de la canonnade.

Dimanche 22 avril. - Aménagement des tentes. Nous creusons des fossés pour éviter l'envahissement de la pluie qui n'a cessé de tomber toute la nuit.
A l'Est, du côté de Muizon, de gros noirs lourdement s'épanouissent en fumées noires. Pour la première fois nous voici dans la zone du feu. Il nous tarde d'y entrer à, fond pour faire notre devoir comme les anciens.

Lundi 23 avril. - La Division a pris les lignes devant nous, dans un secteur qui longe le canal de la Marne au Rhin. De la pente où s'accroche le village on distingue avec des jumelles l'horizon nord. Dans la zone du canal, un bourrelet de ouate blanche marque le front.
Poussière crayeuse et fumées enrobent les reliefs du paysage. Cependant une masse trapue émerge de cet horizon informe, le fort de Brimont que nos troupes n'ont pu enlever à l'ennemi. On distingue nettement les obus qui percutent sur sa structure.

Mercredi 25 avril. - Un train blindé s'est installé dans la vallée, derrière la crête de Muizon. Dans la nuit, la vibration des départs a fait écrouler une vieille maison du village.
Des prisonniers traversent Germiny. Ce sont des hommes complètement épuisés, haves et terreux; ils avancent silencieusement comme des brutes sans âmes.
Le village de Gueu sur notre droite reçoit quelques obus de gros calibres.
Dans la soirée, rencontre d'anciens du 107, versés au 409 stationné dans la région.

Jeudi 26 avril. - Reims brûle. D'énormes fumées noires s'élèvent des quartiers avoisinant la cathédrale.
Dans la nuit, des aéros boches bombardent le camp d'aviation de Bouleuse à 2 km. d'ici. Tirs de défense à balles lumineuses. Véritable feu d'artifice d'étoiles filantes.

Vendredi 27 avril. - Vive canonnade sur les lignes et combats aériens. Marche de 12 km. pour ne pas rester inactifs. Rencontrons de la cavalerie qui se dirige vers les lignes.

Dimanche 29 avril. - Au camp de Bouleuse, J'assiste à l'arrivée de Spades rapides et légers. Ils viennent de soutenir un combat à 3.000 mètres. Les pilotes sont de jeunes officiers de toutes les armes.
Je vais jusqu'aux pièces de 320, véritables monstres de fer qui, de Ronay, lancent leurs énormes obus. On peut les suivre quelques secondes dès la sortie des gueules noires.

Lundi 30 avril. - Violent bombardement. Nuit rayée d'éclairs rouges et de fusées blanches. On raconte que la Division va attaquer. Travaillons à l'aménagement d'une route sous les ordres du lieutenant Laloie. Au soir, douches.
L'ennemi bombarde avec rage la ville de Reims. Tout un quartier flambe et les lueurs de l'incendie enflamment les nuages.

Vendredi 4 mai. - On nous annonce que la D. I. a attaqué ce matin à 6 heures dans le secteur de Loivre. Le soir des détails nous parviennent. L'attaque s'est faite face au Mont Sepin. Le 128 a rencontré une résistance farouche suivie de furieux corps à corps à la grenade. Pertes énormes en officiers.
La batterie de 320 est contre-battue par l'ennemi. Le soir, violent bombardement. L'ennemi doit contre-attaquer.
Le 6 mai, on annonce que Craonne et le plateau ont été pris par nos troupes. 6.000 prisonniers.

Lundi 7 mai. - Nous reprenons la réfection de la route. L'ennemi contre-bat la batterie de 320 par du 240. Ce calibre est donné par les anciens. Nombreux aéros boches en vue.

Mardi 8 mai. - On annonce qu'une contre-attaque ennemie a été repoussée. La D. I. a très éprouvée.
Mon camarade Massiot, de Bordeaux, a été tué.
Le 9 mai, le 272 s'empare de 400 mètres de tranchées et fait 120 prisonniers.

Jeudi 10 Mai. - Ordre de se rapprocher des lignes pour y faire des travaux de défense.
J'apprends en même temps que je suis désigné pour une permission.

Vendredi 11 mai. - C'est mon quatrième départ en permission. Rassemblement des partants
On laisse l'équipement en consigne au bureau de la Compagnie et nous quittons Germigny à 4 heures du matin. Le B. C. R., petit train de campagne, nous dépose à Dormans, gare de triage.
A 2 heures de l'après-midi, je suis à la gare du Nord et déjeune à la Croix-Rouge de la rue du Faubourg-Saint-Martin. Va-et-vient permanent des soldats. Beaucoup arrivent du front et paraissent très excités. Les derniers échecs et les durs combats stériles ont échauffé les esprits. Un feu couve dans l'armée.
A Juvisy, je prends le train pour Bordeaux. A Angoulême, jus habituel à 5 heures du matin.
Bordeaux à 8 heures et La Réole à 4 heures du soir.
Le 22 mai, je reprends la direction de Paris. Gare du Nord très houleuse. Les poilus s'agitent sur les quais. On parle de trahison de l'Etat-major et de séditions dans l'armée.
Avec peine le train se met en marche dans un vacarme de cris et de chants séditieux. Cependant l'énervement se calme à mesure qu'on s'éloigne de la capitale. En route, des permissionnaires ont stoppé le train en actionnant les freins.
En pleine campagne on parlemente pour faire descendre les serre-freins occasionnels et finalement le convoi reprend sa route vers Fismes.
Après Fismes, le train allégé semble accélérer sa marche. Bien qu'étoilée, la nuit est sombre. Parfois des flammes rouges jaillissent de chaque côté de la voie. Sous ces lueurs brutales, les choses prennent des formes imprécises. Vers le nord, de petites étoiles aux feux d'argent s'élèvent et semblent rejoindre les constellations célestes. La terre prend une teinte métallique infiniment triste.
Dans le compartiment quelques soldats sommeillent. Ils appartiennent presque tous à la 3e D. I. Alourdies par la trépidante course, rongées par le cafard, les têtes se penchent et oscillent sur les ventres.
- Savoir si la D. I. est encore en ligne ?
- Je n'en sais rien, je suis au D. D.
- Ah ! t'es pas pour y moisir au D. D. depuis l'attaque du 4 mai, y a des trous à boucher. Ces salauds ! nous faire attaquer sans préparation d'artillerie ! Y peuvent nous foutre au grand repos. On en a salement marre !
Et d'un coin du compartiment une voix s'élève comme un écho :
- Y a pause qu'on en a marre !
Depuis Paris c'est le même refrain : trahison, sédition, reddition. Les bruits les plus invraisemblables n'ont cessé d'alimenter les conversations : une armée en révolte marcherait sur Paris, on ferait venir des Annamites pour l'arrêter. Des troupes noires auraient tué des femmes et des enfants qui réclamaient du pain et la paix. Des permissionnaires occuperaient le Palais-Bourbon. Mangin, Marchand seraient fusillés. Nivelle se serait suicidé. Clemenceau serait en fuite, etc.
La crédulité du soldat démoralisé n'a plus de limites. Tous ces " tuyaux " colportés de compartiment à compartiment, de wagon à wagon finissent par produire un réel énervement.
Muizon, 11 heures du soir, point terminus. Des flancs du convoi s'échappe un troupeau humain. Silencieux il gagne lentement l'entrée du camp. Un coup de tampon au guichet et je suis fixé. La D. I. est encore en lignes. Je dois rejoindre Germigny. Des groupes de permissionnaires s'interpellent et bientôt tout se fond dans la nuit.
- Dépôt divisionnaire 3e D. I. Germigny ?
Un territorial m'indique la direction à prendre et sur une route caillouteuse j'allonge un pas rapide. Avec moi je ramène un paquet destiné à un Réolais, ancien camarade de l'école libre, Haribey 2e Cie.
Derrière moi une voix m'interpelle :
- Hé ! le mec de la régulière ! où que tu vas ?
- A Germigny.
- Tends un peu. On va faire route ensemble.
C'est un joyeux du 3e Bataillon d'Afrique, équipement complet qui rejoint son unité.
La nuit est chaude ; d'une crête on aperçoit les fusées qui s'élèvent vacillantes. A nos pieds une vallée sillonnée d'éclairs.
Nous avançons à deux sans parler, la tête vide. Ces retours de permissions sont toujours pénibles. Voici un carrefour. Le poteau indicateur est indéchiffrable. Quelle direction prendre.? D'une maison une petite lueur perce les ténèbres.
- Y'a un mec, ça colle, me dit le Joyeux.
- Hé vieux ! où c'est-y Germigny ? Y a cor loin ?
Une ombre s'avance. Une grenade blanche sur un casque. C'est un gendarme.
- Qui êtes-vous ?
- Ça va, riposte le Joyeux, subitement énervé, à la vue du gendarme, dis-nous où perche Germigny et fous-nous la paix !
Pour éviter du grabuge j'ajoute : " Permissionnaires ", et le gendarme sans insister nous indique la direction à prendre.
Aux premières maisons le bat' d'af. me quitte et à tâtons, je pousse une porte, j'appelle et m'écroule de fatigue sur la poussière végétale.

Jeudi 24 mai 1917. - Vers les lignes. - A quelle compagnie veux-tu être affecté ?
A cette question du lieutenant Thiesse, officier des détails, je me tourne vers un ancien.
- Demande la 2e, on y bouffe bien.
- La deuxième, mon lieutenant.
- Bien. Désalbres, matricule 10477, recrutement de Libourne, classe 1917, affecté à la 2e Compagnie, dicte le lieutenant Thiesse au sergent-secrétaire.
Suivent d'anciens blessés, de jeunes recrues, des récupérés.
La fournée du dernier train de permissionnaires et des renforts va monter ce soir en ligne.
Pour combler les vides tout le D. D. y est passé durant mon absence.
A Prouilly, centre du train de combat, au milieu d'un mouvement ininterrompu de voitures régimentaires, de fourgons, de fourragères, de prolonges d'artillerie, les renforts de la D. I. sont réunis pour y recevoir l'équipement neuf du fantassin.
Au centre d'une clairière, sur le gazon d'une prairie, la distribution se poursuit dans un vacarme de champ de foire ; sacs, musettes, bidons, fusils, cartouches, bretelles de cuir, etc. sont ramassés au choix par chacun des intéressés.
Les connaisseurs s'arrachent les dernières créations de l'équipement militaire : bidon d'aluminium, fusil à chargeur.
Voici les vivres de réserve, ici on reçoit exactement sa part : chocolat, biscuits, singe. C'est ensuite au tour des chemises, chaussettes, toiles de tente, couvertures, le tout en un rien de temps est empaqueté sur le sac, et fusil à la bretelle on est prêt.
Les lieutenants Kadrule et Barcelot sont du même renfort. Ils rassemblent les 7 hommes qui rejoindront ce soir le 1er bataillon du 128 R. I.
A 3 heures de l'après-midi, la petite troupe quitte le camp. A travers des vallons touffus, des collines couronnées de boqueteaux, elle avance lentement comme s'il s'agissait d'une excursion. Il suffit d'atteindre Hermonville avant le départ du ravitaillement pour les lignes. Au sommet d'une crête nous atteignons la ferme Saint-Joseph dont les bâtiments en ruines s'élèvent entre d'énormes entonnoirs.
- Passons en vitesse ! ordonne le lieutenant Kadrule. Le sentier rocailleux et raide où s'étire la petite colonne vient mourir sur le sommet chauve et crevassé. La terre de champagne meurtrie offre au soleil ses blessures de craie. Un homme s'est détaché du groupe et s'élance vers les ruines. Je le suis d'un pas rapide. Au sommet un panorama magnifique s'offre à nos yeux.
La plaine, toute la plaine de Berry au Bac à Reims s'étend devant nous sous un ciel lumineux.
- Tu vois les lignes là-bas, elles passent juste devant le fort de Brimont, ce monticule où tombent les gros noirs. Cette ligne de poteaux, ce sont les arbres qui bordent le canal et derrière il y a les marais et les premières lignes.
Le copain connaît le secteur :
- C'est là-bas devant ce bois que tu vois dans la direction de mon doigt, que nous allons.
Voici pour la première fois devant moi, un de ces paysages où depuis deux ans, la mort et le déchaînement du monde accomplissent leur terrible besogne. Il n'y a pas trois ans, la vie en ces lieux connaissait la joie et la paix, aujourd'hui dans cette poussière de soufre, la terre morte crie sa douleur. L'homme l'assassine à coups de fer et de feux.
Le soleil couchant projette du violet sombre sur la nappe de fumée qui rase le sol. A nos pieds, les ruines chaotiques d'Hermonville s'enlisent lentement dans les premières ombres du crépuscule.
A l'horizon, le fort de Brimont gémit sous la fumée noire qui le couronne.
- Hé !,là-bas ! hé ! descendez, N. de D., descendez!
- Vous allez nous faire repérer.
Un cailloux ricoche sur la muraille. Les camarades groupés dans le petit col qui franchit là colline, nous appellent à grands cris. Ils sont très excités contre nous.
- Tas d'andouilles, vous verrez ça de plus près ce soir.
- T'auras qu'à monter sur le parapet si tu veux voir la guerre, hé, balot !
A 6 heures du soir, près du village d'Hermonville, dans un bois feuillu, les roulantes sont sous pression. La soupe bouillonne dans les entrailles des monstres de tôle. Les cuistots achèvent fiévreusement les préparatifs de départ. Il s'agit d'apporter aux corvées de soupe en arrière des lignes, le ravitaillement de 150 hommes. Les percots de jus, de rata, de vin, de salade de haricots sont chargés sur l'avant-train avec les boules de pain.
La cuisine roulante proprement dite ne monte pas.
Nous devons suivre le ravitaillement et le repas nous est servi avant le départ ; nous touchons ensuite nos rations de vin, de café et de gnole.
- Y a pais d' rab ? demande un poilu.
Le cabot d'ordinaire, un Picard gros et râblé, les joues écarlates repousse les hommes qui serrent de près le percot de pinard.
- Y a même pas le compte pour chacun, la roulante de la 3e a été bousillée c' midi par une marmite. J'ai reçu des ordres pour ravitailler à sa place.
- Et pis qu'y s' démerdent à la remplacer la roulante de la 3e. Y' en a déjà assez à souquer pour une seule compagnie, ajoute un cuistot, celui-là boucher à Lavillette.
En bras de chemise, le visage ruisselant, il passe son bras sur un front tanné de fumée et de graisse.
Ces quatre hommes préposés à la cuisine d'une compagnie ont dû préparer dans l'après-midi le ravitaillement pour 150 hommes de plus. La roulante voisine a été pulvérisée par un obus de gros calibre. Roulante, percots, bidons, cuistots, tout a disparu sans laisser de traces.
La nuit est descendue. On attelle les chevaux. Le sous-lieutenant Barcelot rassemble le renfort et d'un pas rapide nous partons pour les lignes.
La route est chaotique et poussiéreuse. La voiture oscille et roule dans un bruit de ferraille. La nuit est claire, un peu fraîche et nous marchons bon train. Derrière nous, d'autres voitures suivent. C'est tout le ravitaillement d'un régiment qui monte. Des convois d'artillerie nous précèdent. Un village en ruine : Cauroy, dernières traces d'habitations avant le champ de bataille.
Mes oreilles sont attentives aux premiers obus qui passent en miaulant au-dessus de nos têtes.
Le long des pans de murs qui dressent leurs moignons de pierres, des ombres glissent affairées ; des territoriaux en corvées.
- Hé l' cabot! ça bille dur dans l'secteur ? demande quelqu'un.
- A ch' heure pas trop. Vous arrivez au bon moment. Mais alors du 4 au 10 ça bardo! La compagnie y laisso les 3/4 sur l' carreau. Le Pitaine y est resté aussi.
- Ah ! les vaques ! faire attaquer sans préparation d'artillerie !
D'une secousse, le véhicule a franchi le fossé de la route et nous voici sur main droite sur une grande prairie.
Grâce à la lueur des fusées, on distingue une ligne sombre qui s'avance. les corvées de soupe sont présentes au rendez-vous.
- Par ici la 2e et la 3e.
- Par ici la C. M. 1.
- Faites pas de pétard vingt D...
- Ah ! c'est vous, mon lieutenant, c'est moi, Poteau, votre ordonnance.
Un homme s'avance suivi par un groupe compact. C'est la corvée de soupe de la 2e Cie.
- Allez en vitesse, les gars, annonce le cabot d'ordinaire. Avancez au pinard ! Toi, sers le jus.
Des bidons tintent et se tendent.
- Un, deux, trois... six, t'as ton compte, à un autre.
- Ah ! alors !... s'écrie l'homme de corvée, on est sept à l'escouade.
- J' te dis que vous êtes six, rétorque le cabot.
- On a un homme de renfort depuis hier.
- Je m'en fou, c'est pas porté sur mon compte.
Un second poilu s'avance et reçoit la part de son escouade et successivement.
D'un sac, des boules de pain roulent à terre et chacun ramasse sa part. Le ravitaillement passe ainsi aux mains des hommes de corvée et l'opération ne traîne pas.
Voici le tour de la 3e Compagnie. La nouvelle de l'anéantissement de leur roulante a jeté une véritable consternation parmi les corvées de cette unité. Ce n'est certes pas les cuistots, ni le matériel qu'on regrette, mais le ravitaillement.
On va tout de même vous foutre de la bectance, s'écrie généreusement notre cabot d'ordinaire, mais ca vous fatiguera pas le gésier.
En quelques minutes la distribution est bâclée.
-Ah! vingt D... ! c'est les copains qui vont en faire une gueule
- En route le nouveau ! On passe par la route 44.
Et Poteau me tire par la manche pour le suivre. Poteau marche en tête ; il est bosselé de bidons et de boules de pain. Chargé de mon matériel j'emboîte le pas derrière lui.
La corvée s'engage sur la route 44 dont le lacet blanc s'oriente vers les lignes.
Un spectacle étrange apparaît sous la lueur métallique des fusées. Des moignons d'arbres jalonnent çà et là route crevassée. Ici plus de convois, la route n'est accessible qu'aux piétons. Quelques obus passent en sifflant au-dessus de nous. La terre sous la lumière argentée présente un aspect sinistre.
L'homme qui me précède oblique à gauche de la route et disparaît dans un trou. Nous voici dans un boyau profond, fortement étayé. Nous passons devant de petites cavités s'enfonçant profondément. On distingue vers le fond de pâles lueurs. C'est le P. C. du colonel et le poste de secours. Quelques soldats nous croisent.
Le boyau débouche sur le bord du canal. Au pas accéléré la corvée s'engage sur une passerelle. C'est paraît-il le passage le plus dangereux. L'ennemi fréquemment y concentre le feu de son artillerie. Pour nous tout se passe bien, mais cette passerelle me parait bien longue. Après le canal ce sont les marais, soit plus de 100 mètres sur l'eau bourbeuse où s'enlisent chaque jour les malheureux lorsque une passerelle est pulvérisée par un obus.
Quelques obus explosent près de nous en souffles vibrants. Près, même très près de nous, les fusées s'élèvent rapides en paraboles lumineuses. Le boyau n'est plus qu'un sentier creux.
- Ça sclingue dur ! murmure quelqu'un.
Une pénétrante odeur de cadavres empoisonne ces lieux.
Lentement et courbés nous traversons une zone découverte.
Cette odeur repoussante de chair pourrie, ces ombres allongées qu'un regard furtif peut déceler sur la plaine, ces puissantes explosions qui projettent l'acier meurtrier en vous coupant la respiration produisent en moi une émotion profonde. Mes nerfs vont-ils s'habituer à cette tension permanente ? Serais-je aussi impavide que ces vieux soldats qui font mon admiration ?
Enfin ! des tranchées plus profondes. Les fusées éclatent sur nos têtes et c'est la tranchée de première ligne.
Le caporal Dandou nous accueille.
Au bruit de la corvée, des hommes assoupis se sont dressés. On m'offre gentiment une niche dans la paroi du boyau et en chien de fusil je m'endors exténué par la fatigue et l'émotion de ma première nuit au front.

Vendredi 25 mai. - La matinée est douce, le soleil jette ses premières lueurs sur la terre blanche du boyau.
Appelé par un sergent, devant une sape, le capitaine Malgarny me reçoit
- C'est vous le jeune ? C'est bon, je compte sur vous. J'espère que vous ferez votre devoir comme les autres.
- Comptez sur moi, mon capitaine
Je fais claquer mes talons de fer et rejoins mes camarades.
Le sergent Vacher commande ma demi-section, le sergent Dersigny, dit Popol, commande l'autre demi-section.
Voici mon escouade
Caporal Dandou, classe 12, homme instruit et sympathique, originaire du Raincy. Une fois blessé.
Joutel, classe 16. Solide paysan Normand.
Galais, classe 12, Charentais. Une fois blessé ; au front depuis 14.
Quéhu. Classe 11. Au front depuis le début. Plusieurs fois blessé. C'est un Picard.
Wanlin. Classe 15. Ardennais. Très chic type.
Enfin, un Breton dont je n'ai pas retenu le nom. C'est le plus vieux et il ne parle jamais.
Si on excepte le caporal, ce sont tous des paysans, solides, tenaces, à tête froide. La piétaille française.
Le boyau occupé par la Compagnie est de première ligne, à 300 mètres des boches. Il est profond mais très évasé, semblable au lit d'un ruisseau de sable.
Les parapets sont bosselés et fraîchement remués. Sur la terre pas la moindre trace de végétation, tout est mouvementé et meuble.
Des niches creusées dans les parois du boyau servent d'abris individuels. Elles ressemblent aux tombes des chrétiens des catacombes. On y est protégé de la pluie, du soleil et surtout du passage des corvées. Sacs, musettes, bidons, capotes sont: suspendus aux manches des baïonnettes plantées dans les parois du boyau. Cela n'a plus le caractère guerrier qu'on imagine à l'arrière, mais ressemble à un marché de bric à brac.
Les poilus qui ne sont pas de corvées ou de gardes sont accroupis et jouent aux cartes. Ils semblent se désintéresser du violent bombardement que les boches exécutent avec du gros Calibre sur notre gauche, du côté du boyau Lebaudy occupé par la 3e Compagnie. L'ennemi est nerveux. Cinq patrouilleurs sont venu ce matin jusqu'au barrage de sacs à terre de ce même boyau. Ils nous ont jeté des pétards à manche et deux d'entre eux ont été abattus par la défense du barrage.
Le soir à 9 h. 30 on me désigne pour la corvée de soupe. Même trajet qu'hier. Pas d'incidents, un peu d'émotion au passage des passerelles arrosées d'obus. J'ai suivi les anciens.
Retour à 1 heure du matin. On dîne.

Samedi 26 mai. - Réveillé par de violentes explosions, je sors précipitamment de ma niche. Un gros obus s'écrase à quelques mètres du parapet. Souffle chaud, fumée âcre, pluie de moellons.
Je file tête baissée vers mes camarades. Une rafale d'obus balaie tout devant moi. Dans la fumée des ombres fuient. Je trouve un abri chez des mitrailleurs. Revenons quelques instants plus tard. Personne à l'escouade n'a été touché.
L'après-midi, nouvelle alerte, le boyau Lebaudy est encore marmité et les rafales se rapprochent. Joutel et Quéhu me font signe et nous appuyons cette fois-ci vers la droite. Un aéro boche qui nous survole lâche une rafale de balles. Devant une sape le sergent Vacher m'engueule.
- Tu ne peux pas rester à ton poste, sacré bleusard !
Le soir, dès la nuit venue, Vacher fait relever la tranchée dont une partie s'est éboulée pendant le bombardement, ensuite corvée de grenades au P. C. de la Compagnie. A minuit, je prends la garde au créneau du boyau Le Baudy avec Quéhu.
Nuit très noire, calme et sans incident.
Ces trois heures de garde, en flèche vers l'ennemi, oreilles tendues sont oppressantes.

Dimanche 27 mai. - Réveil encore brutal. Je sors de ma niche sous des explosions de grenades. C'est une patrouille boche qui est encore venue faire des siennes. Dans la tranchée, des hommes aux créneaux tirent précipitamment, d'autres lancent des grenades. Beaucoup de bruit mais aucun mal, ni d'un côté, ni de l'autre.
Devant nous, sur le Mont Sepin, petit monticule d'où l'ennemi nous surplombe, nos 75 par rafales émiettent le parapet ennemi. Celui-ci répond par du 88 et du 150 sur notre dernière ligne.
Journée lourde. Air sec et poussiéreux. La craie qui flotte dans l'air, sèche la gorge Comme pierre au soleil et nos bidons sont vides.
- J' paierais cher un quart de flotte, s'écrie Vanlin.
- Vingt D... ? ajoute Quéhu, si la source n'éto pas si loin, j'iro ben.
- Depuis un moment on discute sur cette question. On ne pourra boire qu'à une heure du matin à l'arrivée de la corvée de soupe. D'ici là la soif...
- Allez, les gars, donnez-moi vos bidons !
- Non, sans blague ! Tu vas à la source ? s'écrie Dandou, le visage rayonnant.
- Donnez vos bidons, dis-je, et vous aurez à boire d'ici une heure.
- Oh ! Oh ! s'écrie Wanlin, c'est un bleu qui n'a pu les foies, tiens, voilà les bidons, mais fais attention avant les marais... les boches surveillent le passage depuis le Mont Sepin.
J'emporte 4 bidons et file vers l'arrière. Je connais bien l'emplacement de la source, à main gauche, avant les marais. Il y a 100 à 150 mètres à parcourir à découvert, c'est le passage dangereux.
Après le P. C. du commandant le boyau s'évase et se transforme en sentier. Un coureur me croise et me crie en passant :
Attention ! ils vont te tirer du Mont Sepin.
Je cherche à découvrir ce fameux Mont. Sur ma droite un gros tumulus masque un bois décharné. Sur le terrain chaotique d'innombrables cadavres achèvent de pourrir. Tout près, des capotes kaki ; les tirailleurs algérien, tombés en avril. Spectres osseux noircis par la décomposition, ils tiennent encore les armes dans leurs mains.
Crépitement de coups secs, qui claquent comme des coups de fouet. De petites gerbes de terre dansent follement à mes pieds. L'ennemi m'a vu et m'encadre de son tir. J'accélère et buste tendu, je fonce vers la dépression du marais. La mitrailleuse me suit et s'énerve. Le sentier descend subitement. Je suis à l'abri.
Je trouve la source d'eau fraîche qui coule par des méandres vers le marais où quelques obus viennent s'enliser. Près de moi, le remous fait remonter un corps humain informe et fangeux.
Retour sans incident, avec les honneurs de la mitrailleuse bien entendu.
A l'escouade, c'est la joie.
- Ça c'est un bleu démerdard et culotté ! s'écrie le caporal.
- T'en fais, min p'ti vieux ! me dit Quéhu, en me tapotant sur l'épaule si t'as pas un jour la croix de bois, t'auras ben la croix de guerre.
J'annonce à mes camarades une bonne nouvelle : j'ai rencontré en revenant, des officiers de Zouaves et de Bat' d'Af'. C'est donc la relève prochaine. La nouvelle sensationnelle se répand rapidement dans la tranchée et des sections voisines on vient chercher des précisions. Je ne sais rien de plus que ce que J'ai vu. Cependant on apprend que l'ordre de la relève est bien parvenu au P.C. de la Compagnie.
Les gens d'en face ne veulent pas nous laisser la paix. A 8 h. du soir un aéro boche nous survole très bas. Personne ne bouge. Après son départ, le boyau du Godat subit un marmitage en règle par rafales de 4 obus à la fois. Ce bombardement par du 150 se prolonge et menace de durer jusqu'à la nuit. Que font nos artilleurs ? Le malheureux boyau doit être complètement retourné et notre tour ne va-t-il pas venir ?
Vers 9 heures, avant le crépuscule, un grondement sourd s'élève de nos arrières. L'onde sonore se module en vagues successives, puis subitement sur nous en bruit aérien. L'obus de gros calibre passe lentement dans les airs, fonce puissamment sur le Mont Sepin où s'élève un gigantesque geyser de fumée, de terre et de pierres dans un fracas épouvantable.
- Ça, c'est du 400 ! s'écrie quelqu'un dans la tranchée.
- Pour un maous, c'est un maous, encore 3 ou 4 comme celui-là et l'ami Fritz va se calmer.
Ce n'est pas 4 mais 10 obus de ce calibre qui vont écorcher le Mont Sepin et l'artillerie allemande s'est tue. On appelle cela un tir de représailles.
J'étais au créneau Lebaudy lorsque vers minuit, un jeune Joyeux du 3e Bat' d'Af' est venu me relever. Il était accompagné d'un sergent.
J'entends ce dernier crier :
- Tu vas finir de râler, tête de lard
D'un bond j'ai rejoint mes camarades qui un par un filaient vers l'arrière. Ordre : rejoindre individuellement le P.C. de la Brigade.
Gallais me tire par mon fusil :
- Vite, cavalons ! Ils font un boucan ! Ils vont faire repérer la relève.
Dans le boyau les Joyeux arrivent dans un charivari incroyable. Ils grognent, rouspètent, S'insultent, s'énervent. En déguerpissant j'écrase un pied. Hurlement.
- Houla ! il m'écrase les panards ce c..-là !
Dans le boyau du Colombier c'est toute la suite de la relève montante que nous croisons ; les deux courants humains s'enchevêtrent dans un bruit inquiétant. Bousculé, écrasé, le visage écorché par les manches des pelles-bêches, je quitte le boyau, me hisse sur le parapet, afin d'éviter le mascaret qui monte sans ménagement pour nous, " les mecs de la régulière ".
Sur la plaine défoncée, dans le noir, je force l'allure. J'ai pu rattraper quelques camarades et à la file, dévalons vers les marais.
Sans nul doute, le boche a senti la relève. Des fusées s'élèvent et les premières rafales de fusants crachent leurs plombs sur nos têtes. De culbutes en culbutes, j'atteins une passerelle où obus et shrapnells tombent comme grêle. En paquets, des hommes se ruent au pas de course sur les passages de bois.
Sous les lueurs grises, une file de tirailleurs algériens mente par la passerelle voisine en poussant des jurons arabes.
Malheur à ceux qui culbutent dans le marais ! Après le canal c'est le salut. Les boyaux sont bons et rien n'y tombe.
Camp des tuileries, P.C. de la brigade. Les sections se reforment, les compagnies se regroupent près des batteries de 75 en pleine action.
Il est 3 heures du matin. Le bataillon en colonne par quatre prend la route.
Beauvancourt. Je m'écroule sur une prairie près de notre cantonnement. J'ai dormi 16 heures.

Mardi 29 mai. - Nettoyage général des effets et des armes. On se rase la barbe dure et crayeuse, et repartons encore fatigués pour Savigny où le régiment doit se regrouper.
Ma section est commandée par le sous-lieutenant Barcelot, cet ancien caporal qui fit une courte apparition au D. D. à Blénod-lès-Touls.
Vacher et Dersigny sont les deux sergents. C'est ici que j'apprends par des camarades de la Compagnie les circonstances de la mort d'Haribey, mon ancien condisciple à l'école des Frères de La Réole. Je devais lui remettre un paquet de la part des siens.
Je transmets à ma famille tous les renseignements, qui peuvent intéresser les pauvres parents.
J'ai reçu ce matin un flacon d'alcool de menthe de La Réole. C'est une excellente boisson contre la soif et la fatigue.
Le commandant Meunier a passé notre bataillon en revue. J'apprends ainsi que le régiment sera puni pour acte grave d'indiscipline.
Après l'attaque du 4 mai, les 2e et 3e bataillons ont refusé de reprendre à nouveau les lignes. On raconte que de nombreux régiments ont été touchés par le même vent d'indiscipline. L'esprit du train de permissionnaires était donc quasi général.
Notre colonel, homme droit et très estimé, a été déplacé. Les agitateurs ont été arrêtés et seront traduits devant un Conseil de Guerre.
Le principal meneur serait un instituteur socialiste de la Seine-Inférieure.
En ce moment les esprits sont plus calmes. Notre punition sera de marcher, marcher sans arrêt, sans repos, sur des routes chaudes, vers une destination inconnue.

Mercredi 30 mai. - Nous quittons Savigny à 5 heures du matin. Traversons Châtillon-sur-Marne et passons la Marne à Port-à-Binson. Marche dure sous un ciel chaud ; 32 km. sous le soleil, dans la poussière, à regarder onduler les sacs des rangs de tête. Pendant la marche on raconte des histoires sur la Compagnie et sur le Régiment.
A Festigny, le bataillon va défiler devant le Drapeau du Régiment. Les 2e et 3e bataillons seront privés de cet honneur.
Au garde à vous, le bataillon s'est arrêté à l'entrée du village. Les baïonnettes luisent à l'extrémité des fusils.
Un commandement bref. Une forêt d'acier se dresse dans un claquement sec.
- En avant... Marche ! Pour le défilé... Guide à gauche !
Et en cadence, les talons de fer martellent le pavé. Malgré la fatigue, les torses se redressent, les jambes se raidissent et une par une, entraînées par les cuivres du régiment, les compagnies du 1er bataillon défilent, tête gauche, devant le Drapeau.
Près de l'emblème, immobile, monocle à l'oeil, le général Nayral de Bourgon observe le défilé.
Repos complet jusqu'au soir.
Le bataillon doit passer quelques jours à Festigny.
L'escouade se fait photographier. Tous les jours, la musique du régiment joue sur la place où fusionnent civils et militaires. On flâne dans les champs et on visite les bistrots. Le soir, dans les granges, les poilus jouent à la manille en compagnie du seau de pinard.
Des anciens racontent les combats de la Somme, de Tahure, de l'Argonne. A leur école j'apprends ce qu'est la vie du poilu. Les officiers et les sous-officiers sont bien entendu passés au crible.
Fluteau, un bavard de la 7e escouade, nous raconte que le sergent Vacher est un casse-cou dangereux. Il est si gonflé, qu'il est capable de lancer une contre-attaque avec une seule escouade.
- C'est un type qui te ferait bousiller pour un rien.
Etant de l'active, il est au régiment depuis le début. Il porte déjà 5 citations à sa croix de guerre. Quant au sergent Dersigny, il est du même calibre.
Le capitaine Malgarny est, toujours d'après Fluteau, un ancien sous-off. rempilé. Le commandant Meunier, un brave type, et le colonel est parti, n'en parlons plus.
Le général de brigade Nérel est un brave homme du Midi qui aime bien son " braave cent vingt huite ". Quant au général de division, avec son monocle, c'est un " pet sec " qu'on appelle " le boucher ".
Il y a aussi l'abbé Hénocque, l'aumônier de la D. I. C'est un type légendaire, invulnérable, qui parle comme il agit. C'est le " bourreur de crânes " du régiment.
Le même Fluteau, approuvé par l'auditoire qui l'écoute en fumant la pipe, nous affirme que le caporal Dandou est un ancien sergent cassé, qu'il est " complètement cinglé " et "qu'il déconne chaque fois qu'il ramène sa fraise ". Quand il va en permission, il recolle en douce ses anciens galons pour se présenter chez sa fiancée.
Nous nous amusons de ces méchancetés et la soirée s'achève sous nos couvertures lorsque le godillot habituel culbute la dernière bougie allumée.

5 juin. - Toujours à Festigny. On discute fort sur les derniers événements. Certains approuvent les mutins.
- On attige un peu trop, assure Vitus avec sa face poilue et sale. On fait casser la gueule toujours aux mêmes ; depuis deux ans on est dans la m... et on nous traite comme de la bidoche d'abattoir.
- Oui, cette garce de guerre finira pour nous dans la toile de tente, ajoute Gallais, et Quéhu conclut :
- Vivement la bonne blessure et l'Housteau !
C'est la grogne de l'Empire.
Garde au poste de police dans la nuit. A 3 heures du matin le régiment reprend la route pour 9 jours.
A nous les kilomètres sous l'oeil luisant du soleil d'été, dans la poussière qui colle la langue et sèche la sueur, sous le sac pesant qui scie les épaules, dans une forêt de pointes de fusils.
Pieds fumants qu'écorchent les cailloux, la longue théorie de la piétaille avance en plaisantant, crachant le jus des pipes. La douceur du paysage nous est indifférente. Notre horizon, la gamelle du camarade à un pas de notre nez.
A 7 heures, nous sommes à Baizyl, 15 km. On repart le lendemain à 2 heures du matin. La chaleur nous oblige à faire les déplacements la nuit. A Montmort, défilé devant le général de division au son de la musique du Régiment. Cantonnement à Etoges, 12 km.
Ici le colonel Berthoin, notre nouveau chef nous rejoint. Grand, bonne tête, fortes moustaches, on le dit " brave type ".
Le samedi 9 juin, nous avalons 15 km., ce qui nous conduit à Romains, village détruit pendant la bataille de la Marne et que des prisonniers reconstruisent.

Dimanche 10 juin. - Repos toute la journée. Nous sommes dans la plaine de la Marne avec ses carreaux de blé, d'où surgissent des tombes de soldats français du 32 R. I. et d'allemands du 1er, régiment de la Garde.
Visite aux tombes dont le nombre atteste l'âpreté des combats.

Lundi 11 juin. - Départ à 4 h. 30 pour Villeseneux que nous atteignons après 12 kms de marche.
Le lendemain, 12 km. de plus pour Soudé-Sainte-Croix.
La marche se poursuit vers Vitry-le-François que nous traversons en défilant par une température sénégalienne. La sueur et la poussière forment une graisse visqueuse qui englue la chemise et transperce la veste. La capote a été roulée sur le sac, la poitrine est ainsi dégagée, mais les épaules sont, alourdies. Décravatés et poitrines nues, nous avançons en tirant sur les cuirs, comme des bêtes d'attelage.
A tour de rôle, chacun prend en charge le nécessaire le plus lourd de l'escouade, le bouteillon de rata. C'est un supplément de 3 kilos de plus sur le sac et qui rejette le poids en arrière.
A chaque pause, nous ravageons les cerisiers magnifiques qui bordent la route.

Jeudi 14 juin. - Repos à Vitry-en-Perthois. Visite aux cerisiers et musique du régiment ,sur la place de l'Eglise.

Vendredi 15. - Départ à 4 heures du matin pour le Buisson. En route, devant le bataillon déployé en lignes de sections par deux, le colonel décore un de nos officiers de la Légion d'honneur et deux sergents de la Médaille militaire, dont le sergent Dersigny.
Pendant la marche, le colonel, accompagné par ses cyclistes, a rejoint à pied notre bataillon. Il avance sur le côté gauche de la colonne, échangeant quelques impressions avec des hommes.
Il tance vertement un cycliste qui eut, pendant sa mission, la veine de crever juste devant la porte d'un bistrot.
A l'entrée du village, il engueule le facteur du lieu qui ne s'est pas découvert devant le drapeau.
" C'est un type ! ", dit-on dans les rangs.

Samedi 16 juin. - Départ du Buisson à 4 heures du matin.
A Maurupt, le régiment au complet se déploie sur son champ de bataille de la Marne.
Face à un cimetière militaire groupant des centaines de tombes de soldats du 128 R. I., les compagnies en lignes de colonnes par 4 présentent les armes aux camarades du Régiment tombés en ce lieu.
Minutes émouvantes.
Devant le crucifix géant qui domine les minuscules croix de bois, le drapeau s'incline pendant que l'hymne national retentit. Quelques civils du village, têtes nues, assistent à l'hommage que nous apportons à ceux qui tombèrent sur ce coin de France pour barrer la route à l'invasion.
- Reposez... Armes !
Mille feux d'acier s'abaissent d'un seul coup et l'abbé Hénocque, aumônier de la D. I., soutane verte barrée de décorations, s'avance et monte sur la pierre du monument.
En phrases précises, martelées et fortes, il souligne le sens du plus grand des sacrifices. A nous les vivants, de maintenir l'honneur du Régiment et de servir la Patrie pour son salut.
La marche reprend. Etape très dure jusqu'à Cheminons. Les anciens montrent le passage a niveau où le Régiment dut charger à la baïonnette contre les tirailleurs ennemis disséminés dans les maisons qui bordent la voie ferrée.

Dimanche 17. - voici Mussey dans la Meuse après 18 km. de marche très dure. Nous devons y passer plusieurs jours. C'est un village riant sur le bord du canal de la Marne au Rhin.
Deux soldats récupérés de la classe 17 arrivent à l'escouade : le parisien Dekoninck et le normand Bréhan.-

Lundi et mardi, repos Complet. On flâne en fumant des pipes dans les prairies qui bordent le
canal.
L'escouade est maintenant au complet.
Dandou, caporal correct et sentencieux.
Gallais, le charentais qui écrit tous les jours à sa fiancée, ce qui lui vaut forces railleries.
Joutel, petit, râblé, toujours souriant.
Wanlin, le sanglier des Ardennes, au caractère froid et loyal.
Quéhu, le picard à l'accent si drôle. Vif, violent, le plus râleur de tous.
Le breton, dont j'ignore le nom, car on l'appelle le Nigous. Il mange, dort, fume comme les autres, mais ne parle jamais.
Dekoninck, maigre, rouquin, à la parole alerte et gaie. Il chante du matin au soir des chansons sentimentales.
Bréhan, jeune normand aux yeux bleus, semble avoir 15 ans. Très fort aux cartes. Fume la pipe comme un ancien, et enfin moi-même, classe 17, perdu au milieu de ces paysans de France.
Ici, le Régiment passe d'agréables heures. Jeux, courses de nage, concours de plongeons, parties de pêche et concerts de musique, agrémentent notre séjour en ces lieux.
Les pénibles affaires de mai sont oubliées. De malheureux égarés reviennent après avoir fait de la prison. Les plus coupables ne sont pas revenus. Ils ne reviendront probablement plus.
Le " tourniquet " les aura envoyé au poteau.
Aussi le Régiment a retrouvé sa physionomie coutumière ; l'exubérance bruyante du picard, la gouaille agressive du parisien se croisent sous le regard placide du breton.
Ces belles heures ne pouvaient évidemment pas durer. L'ordre est arrivé subitement de partir, et à la tiédeur naissante d'une journée d'été, des camions nous emportent dans un nuage de poussière.
Sur la route de Bar-le-Duc, c'est une longue chaîne de véhicules bâchés qui se dirige vers Verdun.
Des territoriaux étendent la caillasse sur la route où se croisent, se doublent, s'enchevêtrent parfois, des voitures de toutes sortes.
Les deux escouades de la demi-section, tassées dans le camion se fréquentent mais ne fraternisent pas. La 8e, la nôtre, comprend surtout des jeunes, la 7e est composée uniquement de vieux poilus. Ces derniers ont fait la Marne, les Eparges, la Champagne, la Somme. Ils ont connu par surcroît la vie de la caserne. Ils ont de la bouteille dans le métier.
Ils pratiquent le système D avec flegme. Pour eux, nous sommes une bande de " loufs " qui n'en a pas encore bavé.
Pour les patrouilles, " c'est la bleusaille à cochon " qui marche, car ils considèrent ces exercices de reptile comme inutiles. A la 7e escouade on ne recherche pas la bagarre, mais quand il faut la faire, on la fait bien, avec intelligence.
Moi, je leur fous la paix, disait Cluzeaux, leur caporal, en parlant des boches, mais quand ils m'emm... allez, zou ! et il faisait mine de lancer une grenade.
Aussi dans le camion, la 7e s'est casée dans le fond à l'abri de la poussière. La 8e celle des jeunes, se dispute l'arrière. Pour eux il convient d'interpeller les femmes et d'invectiver les gendarmes.
Peu à peu la poussière nous recouvre d'un manteau gris, pénètre les vêtements, se plaque sur la peau, grince sous les dents. Les visages perdent tout caractère humain. Nous devenons des pierrots vieillis s'agitant bruyamment à chaque agglomération.
Le crépuscule approche et la file de camions tourne à angle aigu au village de Mixéville.
- C'est pour la rive gauche ! hurle Quéhu.
- J' t'en fous, on va à la rive droite.
- J' te dis que c'est pour la rive gauche, j' connais le secteur, j'y ai été amoché.
- On s'en fout de la rive gauche ou de la rive droite, c'est toujours du casse-pipe, explique un caporal.
Peu à peu avec la nuit, la vie s'est éteinte dans le camion et les hommes se sont assoupis aux cahots grondants de la route.
En pleine nuit le Régiment débarque à Dombasle à l'ouest de Verdun. C'est bien la rive gauche.
Une nuit étoilée. Pas un coup de canon, mais, près de la gare, d'énormes excavations.
- Vise ça, vieux, si c'est du maous qui tombe ici.
- On Frait bien de ne pas moisir ici, c'est du 420 qu'ils foutent sur la gare.
- Colonne par quatre ! En avant, pas de route !
Lentement, silencieusement, le Régiment pénètre dans la forêt.
Une heure de marche à respirer l'air frais, sous un ciel de diamants. La colonne avance dans l'ombre, dans un bruit feutré, sur un sol élastique de mousses et, de bruyère.
Par instant, dans une lueur d'orage, un grondement sonore secoue la forêt, et l'oreille discerne les deux coups rapides d'un départ de l'arrière ennemie.
Les sections se sont arrêtées et forment les faisceaux. Comme dans un tableau de Detaille, les compagnies s'endorment dans un lourd sommeil.


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Dépôt légal No. 3
4 e trimestre 1958.
DAX, IMPRIMERIE DUMOLIA